International

Péril sur les alliances pour le climat

Créé le

27.01.2025

Anticipant le retour au pouvoir
du climatosceptique Donald Trump,
les institutions financières américaines font marche arrière toute sur la décarbonisation. Après la fin de l’alliance des assureurs, il ne reste plus que celles des banquiers et des asset managers.

Une véritable hécatombe. Les grands groupes financiers américains quittent les uns après les autres le navire des coalitions financières climatiques visant à la neutralité carbone en 2050. La vague de départs initiée outre-Atlantique par Goldman Sachs le 6 décembre s’est propagée à la vitesse de la lumière. Wells Fargo, Citigroup et Bank of America lui ont emboîté le pas fin décembre, suivies de près par Morgan Stanley et JPMorgan début janvier. Dans la foulée, BlackRock, premier gestionnaire d’actifs au monde, a annoncé qu’il quittait l’initiative Net Zero Asset Managers (NZAM). Sept autres grands gestionnaires d’actifs avaient déjà abandonné le programme depuis novembre, après le retrait de Vanguard en 2022.

Fondée sous l’égide des Nations Unies en 2021 à la COP 26 de Glasgow, l’alliance bancaire net zéro ou NZBA (Net Zero Bank Alliance) est une initiative du secteur bancaire. Elle regroupe environ 140 banques issues d’une quarantaine de pays, avec une forte présence des grandes banques européennes, et totalise 61 000 milliards de dollars d’actifs. Reconnaissant le rôle essentiel des banques dans le soutien de la transition énergétique, la NZBA a pour objectif de concrétiser les engagements climatiques du secteur sur les objectifs de l’Accord de Paris. Ses membres doivent fixer, sur une base volontaire, des objectifs de réduction de leurs émissions et aligner leurs portefeuilles de prêts et d’investissements sur des émissions nettes de carbone nulles d’ici à 2050 au plus tard. La NZAM est son pendant pour la gestion d’actifs.

Les conservateurs font la chasse
au pro-climat

Cet exode intervient alors même que les institutions financières sont la cible d’une surveillance accrue et d’attaques judiciaires répétées de la part des législateurs conservateurs, en raison de leur adhésion aux alliances net zéro. Le phénomène n’est pas nouveau. En 2022, une action en justice antitrust intentée par des procureurs généraux de plusieurs États républicains dénonçant les actions concertées contre les énergies fossiles avait déjà poussé certaines banques américaines à menacer de quitter la NZBA. Mais depuis les élections présidentielles, la pression est montée d’un cran. En novembre, le procureur du Texas, Ken Paxton, a menacé les banques membres de la coalition de les exclure purement et simplement des émissions de dette locales. Un groupe d’États toujours mené par le Texas a également poursuivi BlackRock, Vanguard et State Street pour avoir adopté des politiques pro-climat visant à réduire la dépendance au charbon. Enfin, la commission judiciaire de la Chambre des représentants a accusé les entreprises financières et les activistes climatiques de collusion anticoncurrentielle, visant à « imposer des objectifs ESG radicaux » aux entreprises américaines, et de croisade climatique contre l’industrie des énergies fossiles.

Le retour du climatosceptique Donald Trump à la Maison Blanche a fait le reste. Tout comme pour la décision de la Réserve fédérale de quitter le réseau NGFS (voir encadré). Pour Paddy McCully, analyste senior sur la transition énergétique chez Reclaim Finance, « la sortie des banques de Wall Street et de BlackRock de l’Alliance bancaire pour le net zéro (NZBA) des Nations unies montre la superficialité de l’engagement déclaré de ces institutions à agir sur le climat – et leur volonté d’obéir préventivement à l’administration entrante ».

Plus d’adhésion, mais
des engagements conservés

Un départ certes, mais avec quelles conséquences ? Pour le moment, les institutions concernées affirment que leurs engagements actuels en matière de climat restent en place. Même si globalement les banques américaines ne sont pas en pointe sur le sujet (voir graphique). Les institutions financières se sont contentées de tourner le dos aux alliances net zéro, sans remettre en cause leurs objectifs affichés de décarbonisation. « Nous restons déterminés à atteindre le net zéro et continuons à faire preuve de transparence quant à nos progrès », a fait savoir Citigroup, un des membres fondateurs de la NZBA juste après avoir quitté l’alliance. Idem chez JP Morgan : « Nous continuerons à répondre aux besoins en matière de services bancaires et d’investissement de nos clients engagés dans la transition énergétique et la décarbonisation de différents secteurs de l’économie » a ajouté la banque dirigée par Jamie Dimon.

Toutefois, ces départs ne sont pas favorables à la transition, dans la mesure où ils indiquent aux entreprises de combustibles fossiles qu’elles n’ont pas à craindre de futures restrictions en matière de financement bancaire. Ilmi Granoff, Senior Fellow au Sabin Center for Climate Change Law de la Columbia Law School et associé du Climate Technology Group, reconnaît également que leur départ des alliances net zéro représente un manque de détermination décevant, mais, d’après le chercheur, la partie est loin d’être perdue. Selon le dernier rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), 2 000 milliards de dollars d’investissements ont été consacrés à l’économie des énergies propres, contre 1 000 milliards de dollars pour l’économie fossile au niveau mondial en 2024. Aux États-Unis, l’administration Biden a dépensé environ 100 milliards de dollars au titre de la loi sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act) au cours des deux dernières années, ce qui a stimulé les investissements du secteur privé dans les énergies propres à hauteur d’environ 500 milliards de dollars. Selon Ilmi Granoff, « la question la plus importante, au-delà de l’état de l’alliance, est de savoir si les banques défendront ces incitations précieuses qui leur donnent une voie claire pour soutenir l’économie de l’énergie propre de manière rentable ».

Mauvaise nouvelle pour les banques européennes

Du côté des alliances, la défection des grands groupes financiers américains n’est pas sans effet. L’alliance des assureurs a déjà été dissoute. Dans un communiqué, la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ),

dont sont issues la NZBA et la NZAM, a annoncé fin décembre abandonner son objectif de neutralité carbone. Elle ne fixe plus d’objectif chiffré pour ses membres et se concentre désormais sur la levée des obstacles à la mobilisation des capitaux et sur le conseil aux entreprises financières, qu’elles se soient engagées ou non dans une alliance net zéro. C’est aussi le coup de grâce pour l’alliance des asset managers pour le climat qui a suspendu ses activités pour effectuer une revue stratégique au lendemain de la défaillance de BlackRock. Pendant ce temps, Copernicus annonçait que la température de la planète avait en 2024, pour la première fois de son histoire, dépassé le fameux +1,5 °C des accords de Paris. Des accords de Paris dont Trump s’est dégagé dès son premier jour de mandat.

Ce changement de cap est clairement un coup dur pour les banques européennes très engagées dans la transition énergétique et soumises aux exigences de la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité dite CS3D, prévu en juillet 2027. À la clef : le sujet des différences de contraintes réglementaires qui risquent de creuser encore l’écart entre les banques américaines et européennes en termes d’émissions de gaz à effet de serre et, potentiellement, de mettre à mal la compétitivité de ces dernières.

Se pose aussi la question des risques financiers. « Alors que Los Angeles brûle, le risque d’un krach financier mondial dû à notre incapacité à faire face à l’augmentation des émissions est désormais évident pour tous ceux qui veulent bien y prêter attention » avertit John Kostyack, consultant spécialisé dans les risques financiers liés au climat. Selon lui, les catastrophes climatiques augmentent en nombre et en intensité chaque année, provoquant une crise sur les marchés de l’assurance qui aura des effets en cascade sur le reste du système financier. Pour éviter cela, John Kostyack estime qu’il est urgent que les dirigeants de tous les secteurs, y compris le secteur bancaire, parlent franchement aux décideurs politiques et au public de la nécessité impérative d’une transition énergétique rapide. Ingrid Hazard (correspondante à Boston)

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº901
La Fed quitte le réseau « climat » des banques centrales
Un petit tour et puis s’en va ! En décembre 2020, la réserve fédérale américaine (Fed) rejoint le NGFS (Network for Greening the Financial System, en français « réseau pour le verdissement du système financier »). Cette « coalition des volontés », qui a vu le jour trois ans plus tôt, sous l’impulsion de huit banques centrales et superviseurs, vise à contribuer au développement de la gestion des risques liés au climat et à l’environnement dans le secteur financier.
Le 17 janvier, trois jours avant l’investiture de Donald Trump à la Maison Blanche, la Fed annonce qu’elle se retire du réseau. Argument invoqué : le champ d’action de ce dernier, qui a produit des rapports et vise à un rôle d’influence, a été « élargi, couvrant un éventail plus large de questions qui ne relèvent pas du mandat statutaire de la Fed ». Du côté du réseau, on cherche à dédramatiser, rappelant que la Fed ne fait pas partie du comité directeur et ne pilote aucun travail important.
Les observateurs noteront que ces quatre ans de présence correspondent exactement à la durée d’un mandat présidentiel aux États-Unis. Ce qui ne manquera pas de poser le débat de l’indépendance des banques centrales...
Jean-François Filliatre
Les grandes banques américaines mauvais élèves du financement
de la transition climatique
$!Péril sur les alliances pour le climat