Transition écologique en France

Parcours 224 Banque et Finance

Créé le

19.06.2024

-

Mis à jour le

20.06.2024

Le coût de la transition écologique en France et les leviers possibles
pour combler les carences de financement : le sujet au cœur de
la conférence annuelle du Master Finance 224 – Banque et finance, organisée en partenariat avec le Club Transitions Écologique et Sociale
lors des House of Finance Days. Lors de cette rencontre Éric Versey,
directeur exécutif en charge du financement et du Réseau Bpifrance
de la BPI, Karine Mérère, directrice générale d’ADEME Investissement,
Guillaume Kerlero de Rosbo, directeur Transition écologique à l’Institut Rousseau, et Patrice Geoffron, professeur d’économie à Université Paris Dauphine-PSL, ont confronté leurs points de vue.

Dans un monde où les défis climatiques se font de plus en plus pressants, la question du financement de la transition écologique vers une économie durable est au cœur des préoccupations. Comment mobiliser les ressources financières nécessaires pour opérer cette transformation ? C’est la question à laquelle répond le rapport « 2 % pour 2° » de l’Institut Rousseau.

« Cette étude répond à un double enjeu : définir les actions nécessaires à la transition écologique, et en évaluer précisément le coût et les moyens budgétaires nécessaires, explique Guillaume Kerlero, directeur des études Transition écologique à l’Institut Rousseau. L’absence de chiffres clairs sur le coût de la transition rend difficile l’alignement des objectifs climatiques avec les moyens financiers effectivement déployés. Ce rapport a été le premier à combler ce vide, en proposant un cadre détaillé pour financer la transition, secteur par secteur. »

« En France, le facteur principal des émissions territoriales est les transports, qui représentent environ 30 % des émissions. Viennent ensuite l’industrie, l’agriculture et les bâtiments, qui représentent chacun un peu moins de 20 %. La production d’énergie représente seulement 10 %, lié au fait que notre électricité est décarbonée. Certains secteurs seront plus difficiles à décarboner que d’autres », poursuit Guillaume Kerlero.

Le coût de la neutralité carbone en 2050

Le rapport de l’Institut Rousseau met en avant 33 leviers de décarbonation essentiels pour atteindre la neutralité carbone en 2050. L’investissement nécessaire est estimé à 7 trilliards d’euros d’ici à 2050, ce qui représente un effort annuel moyen de 250 milliards d’euros, secteurs public et privé confondus. « La bonne nouvelle, c’est que les trois quarts de ces montants sont déjà là, prêts à être dépensés. Car, on s’apprête de toute façon à investir dans notre mobilité, dans notre alimentation, etc. Une partie de ces investissements tendanciels sont déjà “verts” (par exemple, on a déjà commencé à rénover nos bâtiments). L’investissement supplémentaire nécessaire est de 70 milliards par an, soit 2,7 % du PIB. » Cet effort supplémentaire devra être réparti entre le secteur public et le privé, avec un accent particulier sur les investissements publics pour catalyser le changement : « Sur ces 70 milliards d’euros supplémentaires par an, 50 milliards devraient être pris en charge par l’État. 50 milliards, c’est moins que ce qu’on a mis sur la gestion de la crise sanitaire (70 milliards d’euros), et c’est équivalent à ce que les actionnaires privés ont perçu en dividendes en 2019 (49 milliards d’euros). »

L’indispensable action des acteurs financiers

Les acteurs financiers jouent un rôle clé dans l’accélération de la transition écologique, en apportant le capital nécessaire à l’innovation et à la mise en œuvre de solutions durables.

« ADEME Investissement a une enveloppe de 400 millions d’euros et a vocation à investir principalement au capital de sociétés de projet dédiées au portage d’infrastructures ou d’équipements, déclare Karine Mérère, directrice générale d’ADEME Investissement. Notre différentiation, c’est la capacité à prendre du risque, on va financer le déploiement de nouvelles technologies ou de solutions innovantes dans tous les secteurs de la transition, en s’appuyant sur les expertises de l’ADEME. Nous apportons de la crédibilité tout en étant dans une logique d’effet de levier, l’objectif étant d’accompagner le privé tout en partageant les risques. »

De son côté, Bpifrance structure son action autour de trois piliers. « Premièrement, nous accompagnons les entreprises dans le développement de toutes les énergies renouvelables et donc dans la décarbonation de l’énergie dans notre pays, explique Éric Versey, directeur Exécutif en charge du Financement et du Réseau Bpifrance de la BPI. Dans un second temps, notre rôle est d’aller chercher les start-up innovantes qui vont apporter de nouvelles solutions pour accompagner la transition des PME, que nous accompagnons en financement. Enfin, le plus compliqué et le plus ambitieux, c’est l’accompagnement des PME et des ETI de notre territoire dans leur transition. Ce que nous constatons, c’est que celles-ci sont prêtes à se lancer dans la transition, mais ne savent pas comment faire. Nous intervenons ensuite à travers deux grands axes, en partenariat avec l’ADEME : l’accompagnement dans la mise en place d’un plan stratégique, suivi d’une offre variée de solution de financement dans leur transition. »

Les enjeux dans l’énergie

La transition vers une énergie décarbonée est un objectif ambitieux qui nécessite une approche touchant chaque maillon de la chaîne de valeur des entreprises : de l’extraction des matières premières à la gestion des déchets en passant par la production et le transport des produits finis. Trois principes fondamentaux guident cette transformation : la sobriété, le mix énergétique et l’efficacité énergétique.

« L’objectif est d’atteindre la neutralité en 2050, mais il y a des objectifs à court terme en 2030, et si on veut produire plus d’électricité, il est nécessaire de déployer des renouvelables. Les renouvelables mobilisent du foncier, il y a donc un grand chantier industriel, mais également démocratique », souligne Patrice Geoffron, professeur-chercheur en économie à l’université Paris Dauphine.

Éric Versey met en avant l’électrification de l’industrie comme un chantier majeur. « Par exemple, nous avons accompagné plusieurs PME, avec la mise en place d’un diagnostic et d’un accompagnement financier dans leur décarbonation. Les PME ont constaté une diminution significative de leurs consommations. Ainsi, notre rôle chez Bpifrance, au-delà d’accompagner les énergies renouvelables, c’est aussi d’accompagner l’électrification de nos usines et la baisse de la consommation énergétique. On s’est donné l’objectif d’aller voir 20 000 entreprises pour essayer d’avoir un effet accélérateur et de participer à l’ambition nationale. »

« Aujourd’hui, à peu près la moitié de la consommation d’énergie en France, c’est de la chaleur, donc le sujet de la chaleur renouvelable est un sujet important, affirme Karine Mérère. On est assez content dans ce contexte d’avoir pris une participation au capital d’Arverne, une société qui se positionne sur le secteur de la géothermie, c’est-à-dire d’extraction de chaleur à partir du sous-sol. Nous accompagnons également 2 entreprises qui ont développé des solutions pour valoriser la chaleur fatale émise par les sites industriels. »

L’attente des transports

« L’objectif principal, c’est de réduire la part modale de la voiture et de l’avion dans nos déplacements, à son strict minimum, estime Guillaume Kerlero. Cela passe par le développement d’infrastructures alternatives (train, vélo, etc.) mais aussi d’une offre multimodale pour passer facilement d’un mode de transport à l’autre (parkings à vélo, etc.). Il est important de jouer également sur la compétitivité prix pour rendre plus attractives les solutions décarbonées. Pour tout ce qu’on ne peut pas remplacer, il faut utiliser les véhicules les plus petits et décarbonés possibles et pour cela, il faut également déployer les infrastructures nécessaires (bornes de recharge) ». « La mobilité durable est un sujet important à l’ADEME », déclare Karine Mérère, qui précise que l’ADEME Investissement a pris des participations dans des sociétés de la mobilité urbaine mais aussi dans les innovations autour du transport maritime.

Pour Éric Versey, le problème majeur dans ce secteur est que la technologie ne suit pas : « Même si beaucoup de transporteurs souhaitent avoir des technologies moins dépendantes du carburant, on a encore du mal à trouver une technologie adéquate et peu coûteuse. Notre volonté c’est d’essayer de trouver des solutions alternatives de financement plus long avec des différés d’amortissement qui viennent compenser des prix élevés. C’est comme ça qu’on commence à trouver des solutions pour les transporteurs mais aussi les industriels qui souhaitent se lancer dans la transition. »

Les bénéfices de la transition

La transition vers une économie durable promet des bénéfices considérables pour l’économie et la société.

Pour Karine Mérère, les investisseurs doivent s’ouvrir à des thématiques diverses, au-delà des ENR, et doivent être prêts à prendre du risque. « Ce n’est pas forcément un sujet de rendement, c’est vraiment une capacité à prendre du risque et à partir sur les sujets sur lesquels la visibilité n’est pas forcément celle que l’on a sur des investissements historiques traditionnels. »

Selon Guillaume Kerlero, il est important de convaincre les acteurs publics. « C’est à la puissance publique de mettre en place les conditions pour que le privé ait des perspectives long terme et un intérêt à se positionner. Il faut aussi que l’État comprenne que ces investissements verts sont dans son intérêt : ils créent de l’emploi, rendent notre économie plus résiliente et réduisent la pression sur les dépenses publiques futures. »

« La bonne nouvelle c’est qu’aujourd’hui le mouvement est quand même parti chez les investisseurs et chez les banquiers, avec un engouement collectif pour le financement vert, ajoute Éric Versey. Ce qui est plus difficile pour l’instant ce sont les gros industriels. Il n’y a pas encore des fonds d’investissement assez puissants en France ou en Europe pour pouvoir les porter, et on travaille sur ce sujet-là. »

Tandis que les efforts déployés jusqu’à présent posent les premières pierres, le véritable succès réside dans la collaboration entre le secteur privé et le secteur public, afin d’aligner les ressources et les ambitions sur un but commun.

Fondé en 1980 et fort de plus d’un millier d’Alumni,
le Master 224 a forgé sa réputation sur un réseau professionnel développé et varié. Il prépare les étudiants aux métiers des banques et des établissements financiers avec une volonté permanente d’anticiper la transformation de ces métiers par l’innovation. La formation est constituée de cours liés aux fintechs et au financement de la transition énergétique. Depuis 2023, le parcours Banque et Finance est reconnu « engagé pour une finance durable » par l’Institut de la Finance Durable et l’Institut Louis Bachelier. Ce partenariat académique répond à l’enjeu de faire monter en compétences les futurs professionnels sur la transition et le développement d’une expertise en finance durable.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº10