Le dernier rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est catégorique : depuis la période préindustrielle, la température de la surface terrestre a augmenté de 1,1 °C. Encore plus alarmant, le GIEC prévoit que, quel que soit le scénario d’émissions envisagé, la planète atteindra le seuil critique de 1,5 °C de réchauffement dès le début des années 2030.
Dans ce contexte, le secteur financier a pleinement compris les répercussions potentielles du changement climatique sur ses opérations et sur les marchés. L’évaluation du risque doit impérativement prendre en compte ces impacts et, plus encore, les anticiper (ou du moins essayer de le faire) par de nouvelles modélisations et de nouvelles données.
De nouvelles modélisations
Longtemps, l’industrie financière s’est basée sur des données historiques et son expérience passée pour calculer les risques, fixer ses taux, etc. Toutefois, face à des événements catastrophiques, aléatoires et extrêmes, il est nécessaire de construire des modèles représentant toute leur gamme potentielle et leur impact financier. Les modèles financiers deviennent intégrés, impliquant une approche interdisciplinaire qui combine sciences de l’environnement (climatologie, océanographie, etc.), de l’économie, de l’ingénierie, etc.
Désormais, les modèles et processus de quantification des risques sont de plus en plus sophistiqués et rigoureux. Ils prennent en compte l’aléa, l’exposition et la vulnérabilité.
Sans cette connaissance, il est impossible pour un assureur de couvrir des habitations en bord de mer, des terres agricoles, usines, etc. Il en va de même pour les gestionnaires d’actifs : comment détenir un parc immobilier sous gestion, sans avoir toutes les informations pour que cette gestion soit prudente et proactive ? Le scénario se reproduit pour les banques. Comment financer des projets sans avoir connaissance des risques climatiques qui y sont liés ? Toute l’industrie financière est concernée, ainsi que sa chaîne de valeur.
Cette nécessité est dorénavant clairement identifiée par les acteurs financiers. À titre d’exemple, le réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS) préconise une méthodologie d’analyse par scénarios climatiques, afin de mener des tests de résistance du système financier aux risques climatiques, les fameux stress-tests climatiques. Dans son guide, le NGFS recommande notamment de définir les objectifs de l’analyse par scénarios, de choisir des scénarios climatiques, d’évaluer les impacts économiques et financiers, enfin de publier les résultats pour sensibiliser les institutions financières.
Le nerf de la guerre repose sur la qualité et fiabilité des modèles climatiques développés car il n’existe pas de standard international et le régulateur n’a pas (encore) imposé une méthode. Ce n’est pas seulement l’affaire des financiers et les pouvoirs publics jouent un rôle prépondérant au travers de la recherche académique, la collaboration avec les entreprises et la mise en place de dispositifs pour favoriser les R&D.
Ces modèles se doivent de prendre en compte les risques physiques, à savoir ceux qui résultent de phénomènes météorologiques extrêmes. Mais aussi les risques de transition, c’est-à-dire inhérents à une nécessaire transformation de grande envergure. Typiquement, il faut prendre en compte les actifs échoués, dont la valeur sera inférieure aux prévisions. De nombreux facteurs peuvent conduire à la dévalorisation de ces actifs, parmi lesquels réglementations (taxe carbone, limitation des émissions de CO2, etc.) et contraintes environnementales (vulnérabilité de sites aux intempéries, etc.)
Nombreux sont les acteurs sur ce marché de la modélisation, et ce, sur de nombreuses verticales. La nécessité d’intégrer ce savoir-faire a rapidement été comprise par les grandes agences de notation, telles que Moody’s et S&P Global, qui s’arrachent les entreprises spécialisées dans la modélisation des risques climatiques physiques. Ces modèles constituent une représentation mathématique d’une réalité et produisent des scénarios divers en fonction des paramètres fournis. Mais ils se doivent d’être en constante évolution, caractéristique inhérente au changement climatique.
Une nécessaire harmonisation des données
Parallèlement, le développement de bases de données de haute qualité est essentiel pour alimenter ces modèles de plus en plus intégrés et capables d’ingérer des quantités massives de données.
Tout d’abord, la donnée doit être constamment mise à jour, couvrant tout type de secteur (économique, social, environnemental, spatial, etc.). Ainsi, des agrégateurs de données (Moody’s, S&P, etc.) rassemble une quantité colossale de données, afin d’alimenter des algorithmes de plus en plus sophistiqués. Face aux coûts que cette collecte représente, les pouvoirs publics ont un rôle, vital, à jouer, notamment en mettant à disposition des données climatiques, satellitaires, etc. Déployer une flotte de satellites pour surveiller les effets du dérèglement, par exemple, est une opération coûteuse.
Nous observons une variété considérable de data sets/data providers, à la qualité et à la fiabilité variables. Tout comme dans la modélisation des risques, il n’y a pas de base de données universellement reconnue comme référence standard.
Il est nécessaire d’harmoniser la façon dont les entreprises publient leurs propres données financières et surtout extra-financières : si toutes ces données sont publiées de façon hétérogène et non centralisée, la situation n’en sera que plus compliquée.
Les initiatives, publiques ou privées, tant à l’échelle européenne qu’internationales, se multiplient pour harmoniser et démocratiser l’accès à ces données. La principale est la Task Force on Climate-Related Financial Disclosure (TCFD), qui a élaboré un cadre pour aider les entreprises cotées et autres organisations à divulguer plus efficacement les risques et opportunités liés au climat dans le cadre de leurs processus d’établissement de rapports existants. Au niveau européen, la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) doit harmoniser le reporting extra-financier des entreprises et ainsi améliorer la qualité et la disponibilité des données rendues publiques.
Comprendre, anticiper et quantifier les impacts du changement climatique sont des impératifs vitaux pour le secteur financier et sa pérennité même en dépend. D’évidence, cependant, des disparités importantes existent quant aux approches et aux données utilisées, laissant place à des interprétations divergentes.
Il est devenu impératif pour les entreprises d’ajuster leur stratégie pour s’aligner avec un avenir à faible émission. Elles sont confrontées à de nouveaux risques et opportunités découlant de l’évolution rapide des technologies, des marchés et de la réglementation.
La bataille contre le changement climatique constitue un effort concerté requérant la coopération de toutes les sphères de la société, de l’individu à l’entreprise, en passant par l’appareil gouvernemental. Cela exige une impulsion vigoureuse dans plusieurs domaines clés, telle que la promotion de la collaboration internationale, l’investissement massif dans la recherche et le développement, l’augmentation des subventions orientées vers ceux-ci, pour rendre rentable l’économie des nouvelles données, la stimulation constante de l’innovation et l’avancement des nouvelles technologies. En fin de compte, il s’avère impératif de travailler à l’établissement d’un cadre réglementaire universellement accepté.