Lors des Accords de Paris en 2015, 196 parties, dont l’Union européenne (UE), ont pris l’engagement de limiter le réchauffement climatique à un niveau bien inférieur à 2°C, de préférence à 1,5°C, par rapport au niveau préindustriel. L’engagement portait alors principalement sur les États et n’était pas suffisamment traduit en objectifs de réduction de gaz à effet de serre pour chaque secteur d’activité, et donc pour chaque entreprise. L’importance d’une transition de l’ensemble de l’économie vers un modèle neutre en carbone est aujourd’hui communément admise et se matérialise par l’engagement d’États représentant 90 % du PIB mondial à devenir neutres en carbone d’ici 2050 ou, pour certains, 2060.
Pour atteindre cet objectif, et financer la transformation des entreprises vers un modèle économique compatible avec la neutralité carbone, les données extra-financières et le reporting des entreprises constituent un pilier essentiel. Les législateurs européens ont pris la mesure du rôle crucial des données climatiques, mais les réglementations apparaissent désordonnées et complexes.
L’atteinte des objectifs « net zéro » se fera par une transition de toute la chaîne de valeur de l’investissement : des investisseurs finaux – particuliers ou institutionnels – aux entreprises en passant par les gérants d’actifs. Plusieurs études ont estimé cet effort collectif d’investissement à 3 500 milliards d’euros supplémentaires chaque année d’ici à 2040. Les données extra-financières sont cruciales pour atteindre ce but, car elles permettent de décliner les engagements étatiques dans les différents secteurs d’activité, puis dans chaque entreprise, selon les secteurs dont elle tire ses revenus. En outre, elles doivent donner la capacité de mesurer la trajectoire des émissions des entreprises aujourd’hui, dans un futur proche et à long terme.
Auparavant, les entreprises se sont concentrées sur les données historiques (Scopes 1 et 2 des émissions de GES) et sur des politiques de transparence. Les investisseurs manquaient donc d’informations pour se projeter. L’un des objectifs des données climatiques est justement d’anticiper la transformation des entreprises et de l’économie. En ce sens, le groupement d’investisseurs « Climate Action 100+ », qui rassemble 31 000 milliards d’euros d’actifs, engage un dialogue actionnarial avec les entreprises afin d’accélérer la transition, à commencer par la publication de données fiables. Pour les aider, les investisseurs ont créé un outil d’évaluation se basant sur une dizaine d’indicateurs tels que l’objectif de zéro émission nette de gaz à effet de serre à court, moyen et long termes, ou encore la stratégie de décarbonisation. Un autre exemple est l’initiative Science Based Targets (SBTI) lancée en 2015. Son objectif est de faire respecter les enjeux de la COP 21 dans le secteur privé en se basant sur une méthodologie scientifique. À ce jour, plus de 3 800 entreprises dans le monde se sont engagées à atteindre la neutralité carbone d’après la trajectoire « SBTI ».
Réallouer les investissements vers les entreprises à transformation rapide
Si certaines sociétés de gestion intègrent des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans leur processus de sélection depuis très longtemps, il ne s’agit plus seulement d’identifier les entreprises spécialisées dans les énergies renouvelables.
L’utilisation des données ESG sert ainsi à définir des exclusions (par exemple, le charbon ou les énergies non conventionnelles), exercer notre vote en assemblée générale, améliorer l’engagement actionarial mais également à développer des produits spécifiques. Chez BNPP AM, nous avons construit notre propre méthodologie de notation ESG, qui joue un rôle majeur dans notre approche d’investissement durable. Grâce au suivi de plus de 12 000 émetteurs, nos gérants de portefeuilles peuvent analyser en détail les performances des entreprises sur les critères climatiques.
Les notes ESG de fournisseurs de données privés externes sont souvent le résultat de l’agrégation d’une centaine de variables. La note est parfois difficile à interpréter et reflète souvent des opinions et des biais méthodologiques subjectifs. De plus, les notations ESG de certains fournisseurs externes ont tendance à récompenser les entreprises pour leur transparence sur les sujets concernés plus que pour leurs performances réelles en la matière. En 2019, près de 75 % des données ESG utilisées par les fournisseurs concernaient des indicateurs liés à l’existence de politiques (selon une étude Goldman Sachs). L’augmentation de la transparence ESG est bienvenue, mais elle n’améliore pas nécessairement la manière dont l’émetteur traite les sujets environnementaux. Selon nous, il faut récompenser les entreprises dont une part importante des activités intègre des critères ESG ou est en transition. La notion de durabilité et certains critères climatiques sont souvent sous-estimés par le marché. Or, nous avons la conviction que les choix méthodologiques d’une notation ESG sont susceptibles de créer de la valeur pour nos clients.
Des données précises et standardisées
pour une prise de position forte
La réallocation de l’investissement au bénéfice d’une transition climatique nécessite avant tout une prise de position forte de la part des investisseurs, qu’ils soient institutionnels, finaux ou épargnants particuliers. Pour ce faire, les investisseurs comme les épargnants ont besoin de données précises sur les produits dans lesquels ils investissent, couplées à des conseils spécifiques pour une allocation efficace. Depuis cet été, MIF 2 exige justement la prise en compte des préférences des épargnants : l’offre de produits et les conseils des distributeurs doivent évoluer rapidement pour s’adapter à la demande des clients.
Les investisseurs institutionnels ont besoin de données toujours plus précises et personnalisées de la part des gérants d’actifs pour prendre en compte les risques environnementaux dans leurs décisions d’investissement et de sélection de gérants. Un nombre croissant d’entre eux prend des engagements de trajectoire « net zéro », ce qui les conduit à agréger toutes les données climatiques de leurs investissements directs mais aussi indirects pour suivre leurs engagements dans le temps.
De la même manière que les investisseurs professionnels, les particuliers ne se contentent plus d’investir dans des fonds dont la stratégie intègre des critères ESG (label ISR notamment) mais souhaitent suivre l’impact concret de leur investissement sur l’environnement.
Un agenda réglementaire complexe
et à chronologie inversée
La neutralité carbone est un objectif important de l’UE, qui s’est dotée d’une nouvelle obligation de transparence, la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). Trois missions en émanent : diriger davantage de capitaux vers des investissements verts et durables, une meilleure maîtrise des risques environnementaux et financiers, incarnée par la double matérialité, et une transparence accrue. Le calendrier reste graduel, en fonction de la taille des différentes entreprises. La CSRD est une partie essentielle du Green Deal européen. L’UE souhaite inciter les entreprises à agir par cette obligation de reporting approfondi sur les données ESG avec deux enjeux : faciliter les choix d’investissement en matière de soutenabilité pour les entreprises non financières et faire des composantes de l’ESG des briques stratégiques pleinement intégrées à leur modèle d’investissement et leur raison d’être. La mise en place d’indicateurs communs diffusés au sein des entreprises permet d’étendre les objectifs de transition à toutes les équipes et à chaque collaborateur. Ainsi, la transition n’est plus seulement l’apanage des équipes dirigeantes mais une mission transversale et commune.
En parallèle des obligations réglementaires de transparence, plusieurs initiatives visent à standardiser la manière dont les informations sont publiées. On peut notamment citer l’ISSB (International Sustainability Standards Board), au niveau international, et le modèle de l’EFRAG en Europe. Si ces deux organismes suivent un projet commun en matière de reporting extra-financier, les deux normes ne sont pas construites sur les mêmes principes. En effet, l’ISSB a pris l’approche américaine et se concentre d’abord sur la matérialisation des risques environnementaux pour l’investisseur. Pour les normes européennes, la Commission européenne vise à prendre en compte la double matérialité : la matérialité des risques extra-financiers en matière d’ESG, d’un côté, celle de l’impact des activités sur l’écosystème même des entreprises et de leur industrie, de l’autre. Cette seconde matérialité donne la possibilité de mesurer les externalités de l’entreprise sur l’environnement.
Les obligations de reporting prévues par le SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) et la taxonomie européenne améliorent la compréhension des produits durables et réduisent le risque de greenwashing. Il est toutefois difficile de produire, dès maintenant, des informations fiables au niveau des fonds d’investissement avant d’avoir des données standardisées fournies par les entreprises sous-jacentes et celles-ci ne devraient être produites qu’à partir de 2024. On peut ainsi regretter que les obligations pour les émetteurs n’arrivent que dans un second temps, forçant ainsi les investisseurs à recourir à des estimations.
Les données ESG sont au cœur de la transition des entreprises, des gérants d’actifs et des investisseurs vers une économie neutre en carbone. Elles peuvent être un levier de changement au sein des entreprises puisqu’elles permettent de diffuser largement des métriques d’impact communes. La transparence octroyée par des données standardisées et de bonne qualité doit également permettre de limiter les risques de greenwashing. Avec l’application de CSRD en 2025 en Europe et les travaux de standardisation menées par l’ISSB et l’EFRAG, le reporting des émetteurs doit devenir contractuellement contraignant et donc beaucoup plus fiable.
À mesure que les données se fiabilisent, l’accès à la donnée et son coût prennent de l’importance. Les fournisseurs de données climatiques externes constituent un petit nombre d’acteurs américains, ce qui peut laisser craindre un manque de concurrence et une perte de souveraineté européenne. L’approche européenne et universaliste des données environnementales, qui prend en compte l’impact des activités économiques sur l’environnement et pas seulement les risques financiers, doit être défendue. L’alternative serait de répéter ce qui s’est passé pour les données financières et même pour le développement d’internet : une belle idée européenne démocratisée dans le monde entier grâce à des normes américaines et la prédominance de quelques entreprises.