Objectif : s’améliorer

Le bilan carbone du secteur
des paiements

Créé le

17.12.2025

Une étude exclusive a été menée sur le poids du CO2
dans le secteur, en prenant en compte aussi bien
les outils utilisés que le poids des infrastructures.
Avec des réflexions pour limiter la flambée de l’addition, compte tenu de la montée en puissance des transactions.

Même si la Commission européenne a un peu tendance à faire marche arrière par rapport à la précédente mandature, le sujet de l’empreinte environnementale est désormais dans toutes les têtes. Aussi avons-nous cherché à l’objectiver sur le secteur du paiement, afin de permettre aux acteurs financiers d’être outillés dans la gestion de leur trajectoire.

Point de départ, la digitalisation des paiements s’est imposée comme une transformation structurelle du système financier, accélérée par le développement du e-commerce, du paiement sans contact et des usages mobiles. Si elle répond aux attentes croissantes de fluidité, de rapidité et de sécurité, elle soulève désormais une question centrale : quel est son impact environnemental réel ? Et comment l’anticiper, dans un contexte de croissance soutenue des volumes ?

Nos travaux reposent sur une Analyse de cycle de vie (ACV) appliquée aux principaux instruments de paiement utilisés en France et en Europe. Cette approche intègre l’ensemble des étapes : fabrication des supports, usage, traitement des transactions, infrastructures techniques et fin de vie. Les calculs mobilisent principalement les scopes 1 et 2 du GHG Protocol, les données du scope 3 restant encore hétérogènes. Les consommations énergétiques sont converties en équivalent CO2 à partir de facteurs d’émission français et européens, permettant des comparaisons homogènes entre instruments. Pour l’année de référence (2022), dans l’Hexagone, 1 KWh électrique produit environ 0,068 kg de CO2. Le chiffre européen est presque quatre fois plus élevé, à 0,265 kg... En raison d’un mix énergétique différent ?

Le virement, moins coûteux
en CO
2 à l’unité

Premier constat : l’empreinte carbone unitaire des paiements digitalisés est globalement faible, mais très variable selon les instruments. Le virement est le moyen de paiement le moins émetteur, avec environ 2 g de CO2 par transaction, principalement liés à l’usage ponctuel d’un ordinateur ou d’un smartphone. Le paiement par carte bancaire affiche une empreinte comprise entre 3 et 4 g de CO2, intégrant la fabrication de la carte, l’utilisation des terminaux de paiement et les infrastructures de traitement. Les moyens de paiement non digitaux, chèques et espèces, présentent des impacts unitaires plus élevés. Ils sont respectivement de 15 g et 22 g de CO2 par transaction. Pour le chèque, l’empreinte est principalement liée à la production de papier et aux traitements en agence. Pour les espèces, la fabrication des billets, la logistique fiduciaire, les transports et l’exploitation des distributeurs automatiques de billets constituent les principaux postes d’émissions.

Mais les petits ruisseaux finissent parfois par faire de grandes rivières. À l’échelle annuelle, l’analyse met toutefois en évidence un renversement : la carte bancaire devient le principal contributeur en émissions totales, en raison de volumes de transactions très élevés. Ce constat illustre l’un des messages clés de l’étude : l’effet volume transforme des impacts unitaires faibles en enjeux environnementaux significatifs (voir graphique).

Les cartes bancaires
à l’heure du recyclage

L’étude souligne l’importance croissante de l’économie circulaire dans la réduction de l’empreinte des moyens de paiement. Pour les cartes bancaires, des filières industrielles se structurent, portées notamment par Thales. À la clef, des solutions d’éco-conception, avec des cartes en plastique recyclé ou biosourcé, des cartes issues de plastiques marins ou des cartes en bois certifié FSC. Côté acteurs, Crédit Agricole passe au rPVC, un PVC recyclé et BNP Paribas confie le recyclage à des coopératives spécialisées. Quant à Mastercard, il proposera 100 % de cartes biosourcées ou recyclées dès 2028. Ces démarches s’accompagnent de filières de recyclage permettant de valoriser plastiques et métaux précieux, ainsi que d’initiatives visant à allonger la durée de vie des cartes, avec un impact environnemental positif significatif. À l’inverse, la filière de recyclage des chèques, essentiellement en papier, reste limitée et insuffisamment documentée. Bien que théoriquement recyclable, le chèque reste pénalisé par ses contraintes de sécurité et ses circuits de collecte.

Comment s’intéresser aux paiements digitaux sans regarder les terminaux de paiement ? Le plus impactant en matière d’empreinte carbone n’est pas le TPE, le terminal de paiement électronique, mais le smartphone ! Or, 61 % des achats en ligne sont réalisés via mobile. Et la tendance va croissante. Quelques remarques sur ce point. Déjà, les fabricants fournissent des chiffres d’empreintes carbone pour leurs appareils. 50 à 76 kg de CO2 pour Apple, de 60 à 85 kg pour Huawei ou encore de 22 à 70 kg pour Samsung. Des fourchettes qui s’expliquent principalement par la fragmentation de la chaîne de valeur et la distance entre lieu de production et de commercialisation. Car dans l’empreinte carbone d’un smartphone, si les matières premières sont de loin le premier poste, l’assemblage et la distribution auront un poids important. Alors que l’usage ne pèse pas grand-chose...

Le poids majeur
de l’infrastructure

Au-delà des outils de paiement, il y a les infrastructures bancaires, dont une partie est exploitées par le secteur du paiement. Et l’étude met en lumière un élément trop souvent absent du débat public : les paiements ne sont que l’interface visible d’un secteur fortement énergivore (voir graphique). Le fonctionnement permanent de l’écosystème – agences bancaires, serveurs, guichets, data centers – pèse lourd dans le bilan carbone.

Les infrastructures bancaires françaises représentent en moyenne 7 346 tonnes de CO2 par an, principalement du fait des agences (chauffage, climatisation, serveurs locaux). Ce gisement carbone dépasse largement celui des paiements eux-mêmes. Des leviers simples existent et s’applique de plus en plus : régulation automatique des températures, suppression des rideaux d’air chaud, dissociation des réseaux de climatisation serveur-client, optimisation énergétique des agences. Autant d’actions à impact immédiat, sans transformation lourde

Pour les data centers,
le nucléaire change tout

La croissance du numérique aurait pu faire des data centers un risque écologique majeur. Or, la France bénéficie d’un avantage structurel crucial : un mix énergétique largement bas carbone, basé sur l’électricité nucléaire (pas de CO2 à l’usage) et des réseaux électriques parmi les plus faibles en intensité carbone en Europe.

Au-delà du mix énergétique, des innovations françaises réduisent l’empreinte des centres de données. L’étude met en avant des modèles innovants de récupération de chaleur, comme celui d’Equinix à Saint-Denis, où à Nantes, la start-up Denv-R expérimente un concept inédit : des mini data centers flottants sur la Loire, dont le refroidissement par l’eau réduit considérablement la consommation énergétique. Ces exemples (voir encadré) montrent que l’empreinte environnementale des paiements digitaux peut être significativement réduite par des choix industriels adaptés. La décarbonation des paiements numériques dépend donc moins de l’utilisateur que de l’infrastructure, et sur ce terrain, la France dispose d’un potentiel stratégique unique.

À l’horizon 2030, la poursuite de la croissance des paiements digitaux pourrait entraîner une augmentation significative des émissions, notamment pour la carte bancaire, si les trajectoires actuelles se prolongent. En 2020, en Europe, 229 millions de transactions par carte bancaire ont été recensées. Le chiffre devrait croître à 375 millions en 2025, soit une progression de 65 %. Dans les cinq prochaines années, la croissance devrait se ralentir. Mais les projections d’une hausse de 39 % nous mèneraient à 522 millions de transactions. Aussi, ces anticipations montrent que, malgré des gains unitaires, l’effet volume pourrait conduire à un doublement, voire un triplement, des émissions associées à certains instruments.

Et si les paiements devenaient un levier de la décarbonation

La maîtrise de cette trajectoire passera par des leviers complémentaires : sobriété des usages, optimisation et mutualisation des infrastructures bancaires, data centers décarbonés, économie circulaire des moyens de paiement. Dès lors, il conviendrait de verdir la politique monétaire de façon ambitieuse, de financer directement et indirectement la transition, mais aussi d’inciter voire de contraindre les utilisateurs à surveiller leur quota CO2, par exemple en calculant les émissions de CO2 pour chacun des achats effectués (nature du panier, la plateforme d’achat, nombre des billets d’avion achetés sur la période).

D’autres pistes peuvent être envisagées comme la mise en place d’une cotation de plateformes de e-commerce selon plusieurs critères : nature du produit, durée de livraison, fabrication locale ou pas, etc. Objectif : avoir un KYG pour Know your Green Impact. Il peut aussi être envisageable de contraindre les choix technologiques pour le développement de l’industrie de paiements au sein des banques, des assurances et services financiers ; de mettre en place des contrôles de métriques climatiques des chaînes de paiements ou encore, d’explorer d’autres pistes avec la création d’un set des « KPIs GreenPay » permettant son intégration aux offres bancaires, aux offres paiements, et contribuant ainsi aux politiques de décarbonation. Dans cette perspective, le paiement ne serait plus seulement un service transactionnel, mais un levier structurant de la transition écologique, au croisement des enjeux technologiques, industriels et sociétaux.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº911-912
Les agences, acteur majeur de la consommation bancaire
Quand les data centers redonnent l’énergie
Deny-R prépare l’installation de son premier
data center flottant à Nantes
Développer un réseau de data centers flottants, tel est l’ambition de Denv-R une start-up de Guérande qui va prochainement expérimenter son premier démonstrateur à Nantes, sur la Loire. Ce modèle innovant n’a aucun impact sur le foncier, il est intégré dans un conteneur, avec une surface maximum de 100 m2.
Ce data center est installé sur un flotteur développé par Geps Techno, start-up de Guérande qui développe des solutions innovantes pour la récupération d’énergies marines, l’autonomie énergétique offshore
et la stabilisation de structures flottantes.
Il est donc alimenté en partie par des énergies renouvelables.
Le démonstrateur de DenV-R embarquera quatre baies informatiques avec une puissance évolutive qui pourra aller jusqu’à 200 kilowatts.
Data center Equinix/Digital Realty
À Saint-Denis, le centre aquatique olympique et 1 000 logements sont chauffés par un datacenter. Le dernier éd’Iquinix, sur son site de Saint-Denis, est désormais raccordé
au réseau de chaleur de la ville. La chaleur émise par le data center a ainsi alimenté
le centre aquatique accueillant des épreuves pour les Jeux Olympiques en 2024 et
le bâtiment de la ZAC Plaine Saunier, représentant plus de 1 000 logements.
Cryptomonnaies : un cas de rupture
Faut-il les appeler cryptomonnaies ou cryptoactifs ? Si on les traite sur la première appellation, leur conférant un statut de moyen de paiement, constatons qu’elles se distinguent nettement des autres instruments de
paiement. Une transaction en Bitcoin présente un impact extrêmement élevé, de l’ordre de 21 kg de CO2, malgré une part croissante d’énergies renouvelables. Grâce à des mécanismes de validation moins énergivores, l’ethereum réduit fortement cet impact, sans toutefois atteindre les niveaux des paiements traditionnels. L’étude rappelle cependant les limites des approches « par transaction » et la nécessité d’analyses plus systémiques.
Digitalisation des paiements
Faut-il raisonner en approche unitaire ou
en enveloppe globale ? Selon le regard porté sur le sujet, l’analyse diffère du tout au tout. Premier constat : les paiements digitaux, virements et cartes bancaires, sont beaucoup
moins coûteux en CO2 que les moyens traditionnels. Mais ils deviennent de plus
en plus usités. Résultat : c’est bien les paiements par carte bancaire qui émettent
le plus de CO2.