Même si la Commission européenne a un peu tendance à faire marche arrière par rapport à la précédente mandature, le sujet de l’empreinte environnementale est désormais dans toutes les têtes. Aussi avons-nous cherché à l’objectiver sur le secteur du paiement, afin de permettre aux acteurs financiers d’être outillés dans la gestion de leur trajectoire.
Point de départ, la digitalisation des paiements s’est imposée comme une transformation structurelle du système financier, accélérée par le développement du e-commerce, du paiement sans contact et des usages mobiles. Si elle répond aux attentes croissantes de fluidité, de rapidité et de sécurité, elle soulève désormais une question centrale : quel est son impact environnemental réel ? Et comment l’anticiper, dans un contexte de croissance soutenue des volumes ?
Nos travaux reposent sur une Analyse de cycle de vie (ACV) appliquée aux principaux instruments de paiement utilisés en France et en Europe. Cette approche intègre l’ensemble des étapes : fabrication des supports, usage, traitement des transactions, infrastructures techniques et fin de vie. Les calculs mobilisent principalement les scopes 1 et 2 du GHG Protocol, les données du scope 3 restant encore hétérogènes. Les consommations énergétiques sont converties en équivalent CO2 à partir de facteurs d’émission français et européens, permettant des comparaisons homogènes entre instruments. Pour l’année de référence (2022), dans l’Hexagone, 1 KWh électrique produit environ 0,068 kg de CO2. Le chiffre européen est presque quatre fois plus élevé, à 0,265 kg... En raison d’un mix énergétique différent ?
Le virement, moins coûteux
en CO2 à l’unité
Premier constat : l’empreinte carbone unitaire des paiements digitalisés est globalement faible, mais très variable selon les instruments. Le virement est le moyen de paiement le moins émetteur, avec environ 2 g de CO2 par transaction, principalement liés à l’usage ponctuel d’un ordinateur ou d’un smartphone. Le paiement par carte bancaire affiche une empreinte comprise entre 3 et 4 g de CO2, intégrant la fabrication de la carte, l’utilisation des terminaux de paiement et les infrastructures de traitement. Les moyens de paiement non digitaux, chèques et espèces, présentent des impacts unitaires plus élevés. Ils sont respectivement de 15 g et 22 g de CO2 par transaction. Pour le chèque, l’empreinte est principalement liée à la production de papier et aux traitements en agence. Pour les espèces, la fabrication des billets, la logistique fiduciaire, les transports et l’exploitation des distributeurs automatiques de billets constituent les principaux postes d’émissions.
Mais les petits ruisseaux finissent parfois par faire de grandes rivières. À l’échelle annuelle, l’analyse met toutefois en évidence un renversement : la carte bancaire devient le principal contributeur en émissions totales, en raison de volumes de transactions très élevés. Ce constat illustre l’un des messages clés de l’étude : l’effet volume transforme des impacts unitaires faibles en enjeux environnementaux significatifs (voir graphique).
Les cartes bancaires
à l’heure du recyclage
L’étude souligne l’importance croissante de l’économie circulaire dans la réduction de l’empreinte des moyens de paiement. Pour les cartes bancaires, des filières industrielles se structurent, portées notamment par Thales. À la clef, des solutions d’éco-conception, avec des cartes en plastique recyclé ou biosourcé, des cartes issues de plastiques marins ou des cartes en bois certifié FSC. Côté acteurs, Crédit Agricole passe au rPVC, un PVC recyclé et BNP Paribas confie le recyclage à des coopératives spécialisées. Quant à Mastercard, il proposera 100 % de cartes biosourcées ou recyclées dès 2028. Ces démarches s’accompagnent de filières de recyclage permettant de valoriser plastiques et métaux précieux, ainsi que d’initiatives visant à allonger la durée de vie des cartes, avec un impact environnemental positif significatif. À l’inverse, la filière de recyclage des chèques, essentiellement en papier, reste limitée et insuffisamment documentée. Bien que théoriquement recyclable, le chèque reste pénalisé par ses contraintes de sécurité et ses circuits de collecte.
Comment s’intéresser aux paiements digitaux sans regarder les terminaux de paiement ? Le plus impactant en matière d’empreinte carbone n’est pas le TPE, le terminal de paiement électronique, mais le smartphone ! Or, 61 % des achats en ligne sont réalisés via mobile. Et la tendance va croissante. Quelques remarques sur ce point. Déjà, les fabricants fournissent des chiffres d’empreintes carbone pour leurs appareils. 50 à 76 kg de CO2 pour Apple, de 60 à 85 kg pour Huawei ou encore de 22 à 70 kg pour Samsung. Des fourchettes qui s’expliquent principalement par la fragmentation de la chaîne de valeur et la distance entre lieu de production et de commercialisation. Car dans l’empreinte carbone d’un smartphone, si les matières premières sont de loin le premier poste, l’assemblage et la distribution auront un poids important. Alors que l’usage ne pèse pas grand-chose...
Le poids majeur
de l’infrastructure
Au-delà des outils de paiement, il y a les infrastructures bancaires, dont une partie est exploitées par le secteur du paiement. Et l’étude met en lumière un élément trop souvent absent du débat public : les paiements ne sont que l’interface visible d’un secteur fortement énergivore (voir graphique). Le fonctionnement permanent de l’écosystème – agences bancaires, serveurs, guichets, data centers – pèse lourd dans le bilan carbone.
Les infrastructures bancaires françaises représentent en moyenne 7 346 tonnes de CO2 par an, principalement du fait des agences (chauffage, climatisation, serveurs locaux). Ce gisement carbone dépasse largement celui des paiements eux-mêmes. Des leviers simples existent et s’applique de plus en plus : régulation automatique des températures, suppression des rideaux d’air chaud, dissociation des réseaux de climatisation serveur-client, optimisation énergétique des agences. Autant d’actions à impact immédiat, sans transformation lourde
Pour les data centers,
le nucléaire change tout
La croissance du numérique aurait pu faire des data centers un risque écologique majeur. Or, la France bénéficie d’un avantage structurel crucial : un mix énergétique largement bas carbone, basé sur l’électricité nucléaire (pas de CO2 à l’usage) et des réseaux électriques parmi les plus faibles en intensité carbone en Europe.
Au-delà du mix énergétique, des innovations françaises réduisent l’empreinte des centres de données. L’étude met en avant des modèles innovants de récupération de chaleur, comme celui d’Equinix à Saint-Denis, où à Nantes, la start-up Denv-R expérimente un concept inédit : des mini data centers flottants sur la Loire, dont le refroidissement par l’eau réduit considérablement la consommation énergétique. Ces exemples (voir encadré) montrent que l’empreinte environnementale des paiements digitaux peut être significativement réduite par des choix industriels adaptés. La décarbonation des paiements numériques dépend donc moins de l’utilisateur que de l’infrastructure, et sur ce terrain, la France dispose d’un potentiel stratégique unique.
À l’horizon 2030, la poursuite de la croissance des paiements digitaux pourrait entraîner une augmentation significative des émissions, notamment pour la carte bancaire, si les trajectoires actuelles se prolongent. En 2020, en Europe, 229 millions de transactions par carte bancaire ont été recensées. Le chiffre devrait croître à 375 millions en 2025, soit une progression de 65 %. Dans les cinq prochaines années, la croissance devrait se ralentir. Mais les projections d’une hausse de 39 % nous mèneraient à 522 millions de transactions. Aussi, ces anticipations montrent que, malgré des gains unitaires, l’effet volume pourrait conduire à un doublement, voire un triplement, des émissions associées à certains instruments.
Et si les paiements devenaient un levier de la décarbonation
La maîtrise de cette trajectoire passera par des leviers complémentaires : sobriété des usages, optimisation et mutualisation des infrastructures bancaires, data centers décarbonés, économie circulaire des moyens de paiement. Dès lors, il conviendrait de verdir la politique monétaire de façon ambitieuse, de financer directement et indirectement la transition, mais aussi d’inciter voire de contraindre les utilisateurs à surveiller leur quota CO2, par exemple en calculant les émissions de CO2 pour chacun des achats effectués (nature du panier, la plateforme d’achat, nombre des billets d’avion achetés sur la période).
D’autres pistes peuvent être envisagées comme la mise en place d’une cotation de plateformes de e-commerce selon plusieurs critères : nature du produit, durée de livraison, fabrication locale ou pas, etc. Objectif : avoir un KYG pour Know your Green Impact. Il peut aussi être envisageable de contraindre les choix technologiques pour le développement de l’industrie de paiements au sein des banques, des assurances et services financiers ; de mettre en place des contrôles de métriques climatiques des chaînes de paiements ou encore, d’explorer d’autres pistes avec la création d’un set des « KPIs GreenPay » permettant son intégration aux offres bancaires, aux offres paiements, et contribuant ainsi aux politiques de décarbonation. Dans cette perspective, le paiement ne serait plus seulement un service transactionnel, mais un levier structurant de la transition écologique, au croisement des enjeux technologiques, industriels et sociétaux.