De simple changeur de monnaie et prêteur pendant la Grèce Antique à financeur de la révolution industrielle et aujourd’hui de l’économie, la place du banquier dans la société a évolué de manière significative au fil des siècles. Le métier a dû perpétuellement se réinventer pour répondre aux attentes des acteurs économiques et trouver sa place au sein de la société. Considéré principalement comme un catalyseur économique et un responsable du financement de la société depuis le début du XXe siècle, le rôle du banquier continue d’évoluer.
Nous assistons à l’émergence d’un nouveau paradigme dans lequel le banquier devient responsable, au travers de ses financements et de l’impact de ses clients sur la société. Il n’est ainsi plus seulement question d’aider le développement de la société en finançant des projets uniquement sur la base de leur rentabilité, mais de financer des projets ayant un véritable impact positif sur la société et de soutenir les entreprises vertueuses.
Au niveau réglementaire, cela s’est accompagné de nouvelles obligations pour les banques en termes de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme instaurées dès 2009. Puis, plus récemment, la nécessité de prise en compte de l’impact environnemental et des considérations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) lors des décisions d’investissement est venue compléter cette liste.
Cette nouvelle attente de la société concernant le rôle du banquier vient s’inscrire dans un monde en pleine transition. Les conflits géopolitiques, le retour de l’inflation et les catastrophes climatiques sont autant de paramètres et de facteurs d’incertitudes qui viennent compliquer la mission des banquiers. On pourrait alors croire, à tort, que les enjeux ESG doivent s’effacer temporairement pour privilégier la stabilité du modèle bancaire via la rentabilité.
ESG n’est pas synonyme d’absence de rentabilité
Pour Xavier Musca, ce nouveau rôle du banquier n’est absolument pas à mettre en opposition avec sa vocation première qu’est le financement de l’économie. En effet, interrogé sur la pertinence des financements verts dans un contexte de stress financier, il rappelle que la rentabilité et les critères ESG ne sont pas mutuellement exclusifs. Il faut considérer les financements verts comme des vecteurs de croissance et non comme des freins à l’activité.
Selon le directeur général de Crédit Agricole CIB, la clé de la pérennité et de la rentabilité réside aujourd’hui dans l’adoption d’un business model sain, basé sur l’utilité apportée à la société plutôt que sur la spéculation – tout en maintenant évidemment une gestion raisonnée du risque et une application stricte des règles prudentielles définies par le régulateur. Cette utilité sociale permet aussi de tisser un lien fort avec les entreprises, en les accompagnant dans leur transition énergétique, et d’attirer des jeunes talents sur le marché de l’emploi. En effet, les jeunes diplômés sont de plus en plus sensibles aux questions climatiques et à l’impact de leur profession sur la société. Désormais au cœur de l’activité et des préoccupations du banquier, cette nouvelle mission est cependant accompagnée de difficultés et d’enjeux qui constitueront les défis du banquier de demain.
Accompagner la société dans sa transition
Le premier écueil auquel peuvent faire face les banquiers serait une mauvaise analyse des enjeux et des attentes de la société, laquelle conduirait à céder à une fausse solution de facilité. En effet, si l’abandon et l’exclusion purs et simples de tout financement dans des secteurs considérés comme non vertueux peut sembler la solution évidente au premier abord, on constate très vite les limites de ce raisonnement. Une entreprise n’ayant pas réussi à obtenir des financements pour des motifs environnementaux auprès d’une banque finira toujours, tant qu’elle a des clients et une activité légale, par trouver les fonds auprès d’un établissement moins regardant sur ces critères extra-financiers. L’impact final sur la société sera donc nul. Il est donc important de garder à l’esprit que l’objectif, aujourd’hui, est le verdissement complet de la société, des modes de production jusqu’à la demande finale, et non pas un simple verdissement du bilan de certaines banques.
Il paraît donc plus utile d’accompagner les clients concernés dans leur transition et de les inciter à prendre en compte leur impact environnemental plutôt que de leur refuser l’accès au crédit. La mise en place d’objectifs de réduction d’exposition à certains secteurs ou pratiques est donc à privilégier par rapport à un arrêt brutal des financements. Dans ce défi, la place du banquier sera centrale pour conseiller au mieux les entreprises et leur apporter un avis extérieur sur ces questions de financements verts.
Les données extra-financières, le nerf de la guerre
Pour apporter un avis éclairé et conseiller au mieux son client, le banquier va devoir perfectionner sa compréhension et son analyse des données environnementales qui lui sont liées. Cet exercice est aujourd’hui difficile, car les données nécessaires ne sont pas disponibles en qualité et en quantité, comme peuvent l’être les données comptables. De plus, les modes de calculs ne sont pas toujours standardisés, ce qui rend la comparaison difficile entre les différentes bases de données. Le rôle du banquier est d’accompagner l’harmonisation et de les intégrer dans son analyse. Les banques comme Crédit Agricole CIB ont déjà commencé ce processus, en intégrant par exemple des évaluations ESG et des arbres de décisions basés sur des critères environnementaux dans les processus de décision de financement.
Nécessité d’un consensus politique
Une des autres difficultés majeures réside dans l’absence de consensus politique autour de la question de la transition écologique et énergétique. Même si les Accords de Paris ont réussi à convaincre la majorité des pays d’adhérer à un projet commun, on ne peut s’empêcher de constater que les différentes stratégies pour atteindre l’objectif de zéro émission nette en 2050 ne font absolument pas l’unanimité. Que ce soient des niveaux de développement, des différences de sensibilité au sujet environnemental entre continents ou bien des désaccords sur la politique énergétique au sein même de l’Europe, les divergences sont nombreuses. Le banquier travaillant au niveau mondial doit aujourd’hui satisfaire des injonctions souvent contradictoires dans ses activités. Même s’il doit agir avec conviction, le banquier n’a ni le mandat ni la légitimité pour se substituer aux gouvernements pour décider de la politique environnementale d’un pays.
Et demain ?
Pour résumer, le métier de banquier est en pleine transformation depuis la crise financière de 2008, avec notamment l’attribution d’une nouvelle mission de prise en compte de l’impact de ses financements sur la société. Ce changement représente aujourd’hui une opportunité pour le monde bancaire, mais arrive également avec ses défis et ses enjeux. Le banquier de demain deviendra plus indispensable et plus polyvalent que jamais pour répondre aux défis de la transition énergétique et accompagner au mieux ses clients. Un consensus politique fort est donc nécessaire pour permettre aux banques de servir au mieux la société et de financer la transition énergétique.