Le 21 juillet 2024 a été le jour le plus chaud jamais enregistré : la température moyenne sur l’ensemble du globe a ainsi atteint 17,09 °C. Même si elle n’est pas terminée, l’année 2024 sera, elle, la deuxième année consécutive où les températures moyennes mondiales ont battu des records. À mesure que le thermomètre grimpe, l’urgence de décarboner l’économie mondiale s’accroît également. C’est pourquoi les organismes de normalisation de la finance durable sont de plus en plus stricts sur leurs critères de décarbonation. De nombreux investisseurs s’efforcent, eux, de réduire l’impact de leurs investissements sur le réchauffement climatique. Mais l’exercice n’est pas toujours aisé...
Une approche pratique pour atteindre cet objectif consiste à concentrer les efforts sur les secteurs les plus émetteurs en gaz à effet de serre (GES). Cette approche s’appuie sur plusieurs normes de finance durable : le Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR), les indices de référence « transition climatique » (CTB) et « accord de Paris » (PAB), les dernières règles de dénomination des fonds de l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA), le label français d’investissement socialement responsable (ISR) et le label belge « Towards Sustainability ».
Le Label ISR impose des engagements
Ces normes recommandent d’exclure certains secteurs des investissements. Par exemple, le charbon thermique et certains combustibles fossiles sont complètement exclus de la PAB et de la CTB. Toutefois, ces stratégies d’exclusion sont nécessaires, mais pas suffisantes. Car de nombreux secteurs à forte intensité carbone, comme l’agriculture, l’industrie manufacturière, la construction, l’approvisionnement en eau et l’immobilier, ne peuvent être abandonnés : ils doivent donc engager des plans ambitieux de réduction de leurs émissions afin de s’aligner sur l’engagement de 1,5 degré de l’Accord de Paris.
La révision de mars 2024 du label ISR en France s’inscrit dans cette démarche. Elle fixe une nouvelle exigence relative aux entreprises des secteurs à fort impact climatique, tels que définis par la directive SFDR (voir infographie). Le régime révisé exige des fonds labellisés qu’au moins 15 % des entreprises détenues issues des secteurs à fort impact climatique disposent d’un « plan de transition climatique crédible » d’ici 2026. La crédibilité du plan devra être évaluée en fonction de la tendance actuelle de réduction des émissions de carbone de l’entreprise, des objectifs fixés pour réduire les émissions de carbone, des ressources engagées et de la structure de gouvernance mise en place.
Notre mesure : le Low Carbon Transition Rating
Comment évaluer la crédibilité du plan de transition climatique d’une entreprise ? Dans le cadre de notre recherche Low Carbon Transition Ratings, nous évaluons les plans de transition des entreprises et leur progrès vers la réalisation de leurs engagements de réduction des GES en estimant la qualité et l’ambition de leurs objectifs, ainsi que la tendance actuelle de leurs émissions et leurs futurs plans d’investissement.
Le résultat est sans appel : sur les près de 10 000 de notre univers de recherche à travers le monde (9 956 exactement), il n’existe aujourd’hui aucune entreprise qui soit alignée sur l’Accord de Paris. Aucune ! Ce résultat souligne la difficulté pour les gestionnaires d’atteindre le seuil requis de 15 % des entreprises ayant des plans de transition climatique crédibles afin d’obtenir le label ISR pour leurs fonds. Sauf évidemment, à ne pas investir dans ces secteurs fortement émetteurs.
Arrêtons-nous un instant sur l’état des lieux, pour constater d’abord une forte hétérogénéité dans la qualité du plan de transition des entreprises. Les entreprises modérément non alignées pèsent 14,3 % de l’univers (voir graphique), alors que celles sévèrement non alignées recouvrent 3 % du panel. Il sera évidemment plus aisé de travailler avec les premières qu’avec les secondes.
L’Europe paie sa faiblesse technologique
Comparés aux autres industries, les secteurs à fort impact climatique comptent plus d’entreprises dans les catégories fortement et sévèrement non alignées sur l’Accord de Paris. 13,3 % d’entre elles sont ainsi considérées comme fortement ou sévèrement non alignées, comparativement à seulement 2,9 % des entreprises dans les autres secteurs.
Ce constat est inquiétant, car les entreprises des secteurs à fort impact climatique représentent plus de 60 % de l’économie mondiale. La situation est plus aigüe en Europe où elles représentent environ 70 % de la capitalisation boursière totale (voir graphique). En Amérique du Nord, du fait de l’importance au sein de l’économie des secteurs financiers et des technologies qui ne sont pas considérés comme ayant un fort impact climatique, cette part est inférieure à moins de 60 %.
Pour les fonds labellisés ISR, les gestionnaires sont confrontés à un défi évident : comment atteindre l’objectif de 15 % d’entreprises ayant une stratégie climatique crédible d’ici 2026, compte tenu du faible pourcentage d’entreprises alignées sur un scénario de 1,5 degré ?
Il faudra s’engager plus avec les entreprises
en portefeuille
L’option la plus réaliste est sans doute de renforcer les efforts d’engagement avec les entreprises en portefeuille faisant partie des secteurs à fort impact climatique afin de promouvoir des stratégies de transition plus ambitieuses. Sans cela, les investisseurs rencontreront des difficultés à trouver suffisamment d’entreprises avec des plans de transition crédibles leur permettant de valider les critères du label ISR.
En pratique, l’engagement direct et intensif avec les entreprises ne garantit pas à coup sûr l’obtention de résultats positifs. Bien que de nombreux gestionnaires aient développé des stratégies d’engagement, le succès de celles-ci est dépendant de multiples facteurs tels que les ressources dédiées, la part de l’actionnariat détenue, etc. Ainsi, l’association Climate Action 100+ a admis qu’une majorité écrasante des entreprises ciblées par ses efforts ne répondaient pas à ses attentes en matière de transition juste. Par conséquent, il est impératif pour obtenir des résultats probants que les investisseurs concentrent leurs efforts d’engagement sur des objectifs et des secteurs bien spécifiques1.
Pour les investisseurs ayant des ressources d’engagement limitées, se concentrer sur les entreprises appartenant aux catégories modérément non alignées (14,3 %) et significativement non alignées (72,4 %) est sans doute l’approche la plus efficiente pour atteindre le seuil de 15 % du label ISR. Les entreprises de ces catégories auront probablement besoin de moins d’efforts pour aligner leur plan de transition sur un scénario à 1,5 degré que celles des autres catégories.
Pour maîtriser l’ampleur du changement climatique, il faudra inévitablement engager les entreprises des catégories fortement et sévèrement non alignées, mais la transformation de leur plan de transition actuel en stratégie crédible nécessitera sans doute de nombreuses années de mobilisation.
Des opportunités du côté
des modérément non alignées
Il est de plus important de tenir compte de la forte hétérogénéité entre les différentes industries composant la catégorie des secteurs à fort impact climatique. Ainsi les industries du textile, de la haute couture, de l’immobilier et des mines de métaux précieux ont une majorité d’entreprises dans la catégorie « modérément non alignées » (voir graphique). Au contraire, les industries liées au charbon, au pétrole et au gaz, au transport maritime et à l’automobile comptent une plus grande proportion d’entreprises sévèrement non alignées qui nécessiteront davantage d’efforts pour s’aligner sur l’Accord de Paris (voir graphique). Néanmoins, les entreprises liées au charbon et au tabac et certains producteurs de pétrole et de gaz sont probablement déjà exclues du périmètre d’investissement par des politiques d’investissement responsable.
Une attention particulière devrait donc être apportée aux entreprises des secteurs des semi-conducteurs, de l’habillement de luxe et du développement immobilier : elles ont la plus grande proportion de leur capitalisation boursière dans les catégories modérément ou significativement non alignées (voir graphique). La collaboration avec des entreprises d’autres secteurs à fort impact climatique est également encouragée. En se concentrant sur les plus susceptibles de satisfaire aux exigences, le gestionnaire évitera le risque de perdre la labellisation de ses fonds.
De même, l’engagement collectif idéal cible les entreprises dont le plan de transition est le plus à même de s’aligner avec l’Accord de Paris, renforçant ainsi par un dialogue direct et constructif la progression vers des objectifs de décarbonation. La collaboration dans le cadre du programme d’engagement net zéro pourrait aider les investisseurs à obtenir des résultats positifs auprès des entreprises, en les rendant « investissables » pour les fonds qui appliquent le label ISR.