À la suite des négociations du cadre mondial pour la biodiversité de la COP15, les acteurs du marché financier pourraient être confrontés plus tôt que prévu à une nouvelle pression réglementaire pour intégrer l’évaluation de la biodiversité dans leurs processus de prise de décision en matière d’investissement, de financement et d’assurance. La sensibilisation croissante aux risques liés à la nature incite les institutions financières à mieux comprendre l’impact de leurs investissements et à identifier les premières mesures à prendre pour remédier au déclin de la biodiversité mondiale.
Le secteur financier
directement visé
Plusieurs textes réglementaires européens visent directement le rôle du secteur financier dans le financement d’activités durables. Parmi ces initiatives, le règlement Taxonomie de l’Union européenne (UE) constitue le cadre réglementaire le plus remarquable visant à réorienter les flux de capitaux vers des activités économiques plus durables. Les deux premiers objectifs sont liés au changement climatique et nous savons d’ores et déjà que les quatre objectifs restants du règlement ont un lien avec la biodiversité, ce qui confirme l’importance du sujet pour le régulateur.
Outre la Taxonomie, le règlement de l’UE Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR) cherche à améliorer la transparence des produits d’investissement en exigeant la publication d’un certain nombre de données liées à leur impact, avec notamment des éléments relatifs à la biodiversité tels que la part d’investissements ayant des conséquences négatives sur les zones sensibles ou encore des opérations nuisant aux espèces menacées.
À l’échelle nationale, les investisseurs français sont également soumis à l’article 29 de la loi énergie-climat, qui ajoute un volet sur l’érosion et la préservation de la biodiversité en plus d’une exigence de reporting climatique avancé. Ainsi, les institutions doivent définir une stratégie d’alignement avec des objectifs clés en matière de biodiversité pour 2030, puis tous les cinq ans. Les investisseurs sont donc tenus d’évaluer la pression exercée par les entreprises en portefeuille sur les écosystèmes et la manière d’en atténuer les effets négatifs. Le régulateur souligne également la nécessité d’identifier les relations de dépendance à la nature des sociétés du portefeuille et des entreprises contribuant à la préservation et à la protection des écosystèmes.
En outre, la règle « se conformer ou expliquer » introduite par l’article 29 est poussée plus loin puisque les investisseurs doivent publier un plan d’amélioration incluant des actions correctives dans le cas où les gestionnaires d’actifs ne seraient pas en mesure de fournir les informations demandées. À travers cette mesure, le régulateur français entend identifier les bonnes pratiques des acteurs du marché en matière d’intégration de la biodiversité dans les processus d’investissement et de gestion, avant de définir des règles plus strictes.
Des impacts complexes
et interconnectés
La biodiversité est appelée à devenir un enjeu environnemental stratégique pour les entreprises et les institutions financières afin de réussir la transition vers une économie mondiale durable. Mesurer la perte de biodiversité est une tâche délicate et complexe, il est néanmoins largement reconnu que les activités humaines exercent une pression particulière sur les différents écosystèmes. Ainsi, parmi les pressions s’exerçant sur la biodiversité, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) identifie le changement d’usage des terres et mers, l’exploitation directe des ressources, le changement climatique, la pollution et les espèces exotiques envahissantes. Ces pressions prolongées sur les écosystèmes mettent en danger tous les services qui en dépendent et dégradent les ressources naturelles.
Il est peu probable d’obtenir à court terme un consensus scientifique sur une seule valeur qui pourrait rendre compte de l’impact sur la biodiversité, car la mesure dépend à chaque fois de l’angle d’analyse, comme le démontre l’image ci-dessus qui oppose l’abondance et l’équitabilité des espèces. L’image ci-dessus représente trois espèces différentes, donc nous pouvons conclure que cet échantillon est plus diversifié. Néanmoins, une espèce peu présente n’a pas la même contribution à l’évolution de l’écosystème ou du moins de chance de se préserver.
Malgré la difficulté d’analyse, nous n’avons plus le temps de tergiverser. Il convient donc de prendre en compte plusieurs données pour mesurer efficacement les impacts de la biodiversité pour les entreprises et les investisseurs. Nous pouvons actuellement identifier les pressions exercées sur la nature telles qu’identifiées par l’IPBES et utiliser le cadre LEAP (lire ci-dessous), pour mesurer les impacts et les relations de dépendance en vue de prendre des décisions financières pertinentes.
Ces dernières années ont vu l’émergence de différentes méthodologies de mesures d’impact telles que l’abondance moyenne des espèces (MSA), la fraction potentiellement disparue (PDF), et même la monétisation. Contrairement au suivi du carbone, où les tonnes d’équivalent CO2 (tCO2e) constituent une valeur quantifiable absolue, les mesures comme la MSA et la PDF ne représentent pas la biodiversité dans son ensemble. Elles ne fournissent qu’une analyse partielle des impacts des entreprises, des portefeuilles de prêts ou d’investissements.
Un puissant catalyseur
La perte de biodiversité est donc bien plus complexe à mesurer que le risque climatique. Néanmoins, les acteurs du marché explorent de nouvelles méthodes pour mesurer les impacts des portefeuilles. Ainsi, le Groupe de travail sur la publication d’informations financières relatives à la nature (TNFD) propose d’utiliser le cadre LEAP comme une approche d’évaluation efficace.
Une version du LEAP pour les institutions financières (LEAP-FI) fournit des conseils supplémentaires au secteur pour s’appuyer sur un cadre similaire. Les entreprises devraient donc se charger elles-mêmes de l’étape « Localiser », et il est conseillé aux institutions financières de commencer directement par la phase d’évaluation des relations de dépendance et de l’impact. Cette étape devrait consister à évaluer les risques et les opportunités potentiels liés à la nature par secteur et par zone géographique dans lesquels le capital est alloué.
Éducation et innovation,
une nécessité
Les négociations de la COP15 ont débouché sur l’accord de Kumming-Montréal qui définit un cadre ambitieux, assorti d’objectifs spécifiques et mesurables, comme celui de protéger 30 % des terres et aires marines d’ici 2030. Ces objectifs au niveau étatique visent à favoriser les transformations nécessaires pour stopper et inverser la perte de biodiversité et le déclin des services écosystémiques. Tant les entreprises que les institutions financières doivent maintenant se saisir de ce cadre pour contribuer à l’atteinte des objectifs en identifiant les impacts sur la nature et les dépendances à l’égard de celle-ci. Cette analyse constitue un puissant catalyseur pour les investissements et financements puisque de plus en plus d’entreprises prennent des mesures pour atténuer les risques liés à la dégradation des écosystèmes. Des solutions innovantes et des actions de sensibilisation sont nécessaires pour relever le défi de la perte de biodiversité.
LEAP, pour...
Localiser l’interface avec la nature
Evaluer les relations de dépendance et impacts
Analyser les risques et opportunités liés à la nature
Préparer les réponses aux risques et opportunités liés à la nature et les rapports