Le modèle économique dominant, autrement dit le néolibéralisme globalisé, est entièrement fondé sur la recherche de productivité et de croissance. Or le problème de la croissance, c’est qu’une fois entraînés par sa dynamique, nous n’imaginons pas pouvoir nous arrêter. L’image classique du hamster qui tourne en rond dans sa cage jusqu’à épuisement est assez juste. À tel point que toute alternative est perçue comme étant irréaliste, voire hérétique ou antisystème, rendant difficile les réflexions sereines et constructives sur un modèle qui serait basé sur la sobriété, ou a fortiori, sur la décroissance.
Le produit intérieur brut (PIB), en tant que mesure de la production de richesses, reste l’indicateur phare de la bonne santé de nos économies. Toutes les tentatives de le compléter ou le remplacer par d’autres mesures ont été un échec. Ce fut le cas par exemple de la Commission Stiglitz mise en place par le Président Sarkozy après la crise financière de 2008. L’exemple bien connu du Bouthan et de son « indicateur de bonheur brut » est anecdotique. Toute la pensée économique traditionnelle consiste donc à imaginer un monde qui continue de croître, tout en s’attaquant à la crise climatique. On parle de développement durable, de croissance verte...
La question est alors de savoir si la croissance du PIB est compatible avec une baisse des émissions de CO2. C’est la fameuse question du « découplage ». Depuis la révolution industrielle, ces deux courbes sont intrinsèquement liées. La corrélation entre croissance de la production et utilisation de l’énergie, donc émissions de gaz à effet de serre, est quasiment parfaite. Certains auteurs, comme Jean-Marc Jancovici, défendent même la thèse d’une causalité : l’énergie précède la croissance. Peut-on imaginer une croissance vertueuse et écologique, dans laquelle ces deux courbes divergent durablement ? À ce jour, aucune démonstration crédible n’existe. Au contraire, les analyses rétrospectives démontrent que le découplage ne s’est pas produit, malgré les engagements des pouvoirs publics et les premières ruptures technologiques. Ainsi, deux chercheurs ont récemment montré que le découplage observé depuis 10 ans dans certains pays riches est très loin de permettre l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris. Pour y parvenir en maintenant la croissance, le taux de découplage devrait être multiplié par dix. Comme les auteurs de cet article, l’économiste français Timothée Parrique considère que le découplage est un mythe et que seule une politique de ralentissement et de post-croissance permettre d’atteindre à temps la neutralité carbone.
Dépasser le simple découplage
Les analyses rétrospectives ne permettent évidemment pas de conclure. Le découplage futur dépendra de la vitesse des progrès technologiques à venir. Pour autant, si on peut encore rêver à une possible croissance avec moins d’émissions de CO2, nous sommes infiniment plus loin d’un découplage entre croissance économique et utilisation de matières et de ressources naturelles. Au-delà du sujet du climat, six limites planétaires ont été dépassées, y compris celles du cycle de l’azote ou de l’eau douce. Sans parler de la pression accrue sur les métaux nécessaires à la transition énergétique. Le modèle économique actuel apparaît de plus en plus incompatible avec le retour à l’intérieur des limites de la planète, alors même que les besoins sociaux de milliards d’habitants ne sont pas satisfaits.
Peu importe le mot que l’on utilise – et celui de décroissance est sans doute lesté aujourd’hui de trop de sous-entendus politiques –, c’est tout le système de production et de consommation qu’il faut revoir, à commencer bien sûr par le système financier, qui fait fonctionner notre économie. Or, par construction, la finance est peu armée pour aborder cette question existentielle. Tant qu’il s’agit de stimuler l’innovation, de gagner de nouveaux marchés, de réaliser des gains de productivité, d’être plus efficace, la finance est évidemment au rendez-vous ; mais comment penser une finance qui se satisferait d’une forme de ralentissement ? Par essence, la mission de la finance est d’accompagner le développement économique. La raison d’être des banques, des investisseurs, de la finance en général, c’est d’accompagner la croissance au niveau microéconomique, la création de richesses des entreprises, la construction d’une nouvelle usine, un développement d’activités, en tout cas la réalisation de quelque chose de nouveau. Cela reste le moteur de nos sociétés. Financer, ce n’est pas freiner, c’est avancer. De même, le fonctionnement des marchés financiers est lié à l’anticipation de croissance. La valorisation boursière d’une entreprise dépend de l’actualisation de ses résultats futurs, de telle sorte que la valeur d’une entreprise sans croissance est quasiment nulle.
Il est donc difficile pour la finance d’aborder la problématique de la sobriété, et encore plus celle de la décroissance. Sans incitation, la finance continuera de pousser dans le sens de l’innovation et de la croissance, avec les impacts positifs et négatifs que cela engendre.
Modifier les attentes de rentabilité
Pour penser cette contradiction, les acteurs financiers tentent, tant bien que mal, d’adapter leur discours pour coller à l’exigence de sobriété, tout en se reposant sur les mécanismes du marché. La première façon de le faire est de modifier la rentabilité des projets à financer en créant des incitations à décroître. Celles-ci peuvent prendre la forme d’un prix du carbone ou de normes imposées par les États. Ainsi, lorsque l’Union européenne décide d’interdire la commercialisation de véhicules thermiques à partir de 2035, il s’agit bien d’une injonction à cesser une certaine production, même s’il s’agit de promouvoir une alternative qui est la voiture électrique. De la même façon, la mise en place d’un prix du carbone renchérit les productions carbonées et incite à les réduire au profit de solutions plus vertes.
L’autre tentation des acteurs financiers est de confondre sobriété et efficacité énergétique. L’efficacité énergétique consiste à produire autant en consommant moins de matière ou en émettant moins de gaz à effet de serre. Or, pour y parvenir, il est souvent nécessaire, dans un premier temps, d’investir. C’est le cas par exemple pour la rénovation thermique des bâtiments : on doit réaliser des travaux, mais aussi innover, développer de nouveaux matériaux plus isolants, des systèmes de contrôle, des pompes à chaleur, afin d’obtenir des bâtiments moins énergivores, voire à énergie positive. En accompagnant ces investissements, la finance durable retrouve alors à court terme son rôle d’accompagnement de la croissance. Malheureusement, nous savons que l’efficacité énergétique ne suffira pas. Les effets rebonds sont importants, autrement dit, plus on est efficace, plus cela incite à produire encore davantage. Cesser la fabrication des voitures thermiques sera inutile si cela s’accompagne d’un accroissement de véhicules électriques de plus en plus lourds et puissants. De même, les travaux d’isolation entraînent souvent des changements de comportement des occupants, accompagnés d’une hausse de la consommation.
La finance a donc du mal à s’adapter à une économie plus sobre, a fortiori à la décroissance. Elle est à la fois indispensable pour y parvenir, et insuffisante. Le système financier tente de s’adapter, on peut éventuellement l’inciter à accompagner certaines évolutions positives vers la société post-croissance mais, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, il ne parvient pas à être le moteur d’une économie qui fonctionnerait dans le respect des limites planétaires. Penser qu’il puisse être spontanément à l’origine de ce mouvement n’est pas très réaliste tant cela exige, au contraire, une transformation en profondeur. On ne peut pas demander à un système économique de se saborder lui-même, sans stimuli extérieurs puissants. Il ne s’agit pas de sous-estimer l’importance et le pouvoir des élites économiques et financières dans ce processus, ni leur responsabilité, mais le basculement d’une économie droguée à la croissance depuis deux siècles à une économie plus stationnaire passe par d’autres voies, celles du pouvoir politique et de la fabrication de nouveaux imaginaires.
Le futur est à inventer
S’il y avait demain une volonté démocratique consensuelle d’opter pour une vraie sobriété, de consommer moins, d’utiliser moins d’énergie et moins de matière, alors le monde économique et financier devrait s’adapter à cette nouvelle donne, produire différemment et donc financer différemment. Nous en sommes loin. Au contraire, nous assistons à une polarisation politique croissante et à un rejet de toutes les formes de quotas et de restrictions, qui ont tendance à alimenter le discours sur une écologie dite punitive. Rendre ces évolutions acceptables par le plus grand nombre implique de revoir les mécanismes de prise de décision, de dégager les consensus, de démontrer que les efforts sont partagés équitablement. La question de la désirabilité de la transition écologique est donc importante. C’est pour cette raison que la construction des imaginaires, les nouveaux récits, la publicité sont des vecteurs essentiels. Appliquer des quotas de décroissance sans avoir travaillé sur ces imaginaires, sans avoir progressivement imposé ce narratif aux citoyens est un leurre et conduira à des chocs et à des conflits de plus en plus durs.
La finance de la sobriété ou de la décroissance n’existe pas. Le système d’incitation des marchés financiers pousse l’économie vers le toujours plus. La finance durable n’y échappe pas. Inventer une finance compatible avec les limites planétaires nécessite de dépasser le périmètre des seuls marchés financiers et de créer les conditions d’un dialogue entre la finance, la politique et les créateurs de récits. Vaste programme.