Biodiversité

La finance doit rendre sa juste valeur à la nature

Créé le

13.06.2023

-

Mis à jour le

14.06.2023

Encore trop peu évoquée, la problématique de la biodiversité est bien réelle. Les implications de son déclin et son impact sur l’économie sont majeurs. Comprendre et explorer les pistes de mesure de son évolution est une condition préalable à toute action visant à accompagner la transition de la finance. Avec une préoccupation partagée par tous les acteurs : comment assurer un avenir à la diversité sur Terre ?

La biodiversité est un sujet encore trop peu couvert et mal compris par beaucoup, nous explique Antoine Villedey, de la direction financière d’EcoTree France, start-up de financement de projets en faveur de la protection environnementale : « Aujourd’hui, la biodiversité n’est pas présente dans les médias, elle est huit fois moins médiatisée que le réchauffement climatique. On tend à l’associer à la disparition des ours polaires, mais son spectre est bien plus vaste, puisqu’elle reflète l’étendue et la diversité de la vie sur terre. Sa résilience s’étend sur trois niveaux, à savoir les espèces, les écosystèmes et la variabilité génétique. Les cinq grandes causes de son déclin sont la destruction des habitats, la surexploitation des ressources naturelles, le changement climatique (qui n’est que la troisième cause), la pollution des sols et des mers, ainsi que l’invasion des espèces exotiques. Ces pressions entraînent un déclin, puisque nous assistons actuellement à la sixième extinction de masse. Depuis 1970, soixante-dix espèces sont en déclin grave, un rythme jamais vu au cours des dix mille dernières années. »

Les liens avec l’économie et la finance

Cette perte de biodiversité affecte donc l’économie entière, et nous pouvons même quantifier sa valeur dans notre système. « La production globale dépend à 50 % des écosystèmes, soit 100 000 milliards de dollars du produit intérieur brut (PIB) mondial, ajoute Aymeric Jung, Managing Partner de Quadia. Quant à la pollinisation des abeilles, on estime le service rendu de l’ordre de 130 milliards de dollars, et, si l’on intègre la pollinisation par tous les insectes, à 200 milliards de dollars. » Maître conférencier en plus de ses fonctions dans cette société d’investissement destinée à l’impact investing en Suisse, il prévient : « À l’échelle globale, très peu d’entreprises fournissent un service équivalent à celui rendu par la pollinisation et aucune ne peut la remplacer. »

Jean-Guillaume Peladan, directeur des investissements et de la recherche environnementale pour Sycomore Asset Management, estime également que le mode économique tel que financé actuellement n’est pas durable : « Si l’on s’attarde sur les mesures prises au niveau de la finance, comme le label GreenFin (valorisant les fonds d’investissement qui contribuent à la transition écologique et au climat), ce dernier ne dispose aujourd’hui que de 35 milliards d’euros d’actifs sous gestion dans ses fonds, ce qui n’en représente que 0,5 % au niveau mondial. Le label ISR (investissement socialement responsable), quant à lui, ne garantit aucune performance en termes d’alignement écologique ou en faveur de la biodiversité. Il s’agit d’un problème structurel au niveau de la finance. Sa construction est bien loin du monde réel, de par les niveaux d’agrégation des activités et la multiplication des intermédiaires entre le financement et la mesure d’impact ultime. »

Les freins à l’intégration

« On dénombre plus de 4 000 tentatives de valorisation des systèmes écosystémiques dans le monde. Le problème de la biodiversité est sa quantification de manière robuste, échappant au spectre de l’évaluation, insiste Matthieu Delabie, adjoint au chef de service Mobilisation et accompagnement des entreprises et des territoires, à l’Observatoire français de la biodiversité (OFB). En effet, la science a du mal à quantifier les boucles de rétroaction entre la biodiversité et le système global, au vu de leur complexité. D’autre part, on assiste impuissamment à un système financier qui ne réagit pas lorsqu’on dépasse les limites planétaires. Comment alors va-t-elle accompagner ce changement majeur dans la durée ? »

Les outils quantitatifs sont importants pour alimenter les processus de décision, mais ils imposent des biais et des limites qui doivent encore être résolus. Le modèle d’Iceberg Data Lab « repose sur la quantification de l’utilisation des ressources naturelles qu’une entreprise consomme, comme les sols, ou les produits rejetés et polluants. En utilisant des modèles d’analyse de cycle de vie, il est possible d’en déduire des fonctions de dommages qui nous mènent à une équivalence d’artificialisation de terrain permettant l’activité d’une entreprise ciblée. Le changement ne pourra être accompagné que si l’on arrive à quantifier et à mesurer la biodiversité », insiste Matthieu Delabie, cofondateur de cette fintech spécialisée en données environnementales et solutions analytiques.

La prise de conscience par les acteurs de la finance en la matière est déjà en marche. « Le métier de banquier n’induit pas une empreinte directe très élevée, cependant les impacts indirects liés aux financements octroyés composent la majorité de l’empreinte globale. Les banques aujourd’hui ont besoin de données fiables pour mesurer la biodiversité et leur impact sur cette dernière, témoigne Nathalie Sarel, directrice exécutive Services bancaires durables chez Crédit Agricole CIB. Les enjeux actuels reposent sur la quantification de ces impacts et l’intégration de la biodiversité dans les risques extra-financiers de la banque. Nous savons, à terme, que la viabilité économique des clients dépendra de la biodiversité. Le rôle des banques est alors d’accompagner leurs clients vers une transition juste, en tentant de minorer les externalités sociales et sociétales. »

Les leviers pour la finance

« L’investissement dans la technologie est aujourd’hui très prisé, de par la performance rapide procurée et cela induit un biais dans l’allocation des fonds. Comment rediriger la finance vers la biodiversité ? », questionne Aymeric Jung.

Pour Matthieu Maurin, « cela repose sur la mesure, qui permettra à terme la comparaison et donne lieu à la création d’indicateurs de suivi de performance, qui écarteront les acteurs à impact négatif et récompenseront ceux à impact positif. Cela mènera naturellement à la réaction des entreprises, qui elles-mêmes amélioreront leurs outils, leur transparence et leur performance. »

Selon Matthieu Delabie, il faut « créer des alliances pour porter ces sujets, augmenter la part des forces en présence en faveur de la biodiversité dans les comités d’administration des entreprises et prendre part aux décisions dans cette optique. Les chaînes de valeurs des entreprises sont aujourd’hui interconnectées, et, quel que soit leur impact sur la biodiversité, ces dernières se verront toutes sanctionnées de la même manière par les conséquences du déclin. »

Les acteurs de la finance disposent de trois leviers d’intervention pour adresser la préservation de la biodiversité : « Ils doivent éviter certaines entreprises et certains impacts, allouer les fonds en suivant l’évolution des engagements des clients et s’engager auprès des entreprises en instaurant un dialogue et une collaboration », ajoute Jean-Guillaume Peladan.

Les avancées réglementaires

Pour réussir à préserver la biodiversité, une mobilisation générale est nécessaire. Cela passe par la quantification, qui permet de donner une valeur à la nature.

L’impulsion devra provenir de tous les acteurs, et cela passera notamment par la réglementation. En Europe, la loi de transparence de la vie publique qui est dépeinte dans l’article 29 est la plus avancée dans le monde : elle quantifie des objectifs à horizon 2030 pour la biodiversité qui seront à atteindre par les acteurs de la finance. La taxonomie européenne, énumérant des enjeux de préservation au travers d’objectifs environnementaux, n’aborde cependant pas encore le sujet de la biodiversité. Le chemin est encore long mais, en témoignent nos intervenants, la finance tente de s’y préparer.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº6
Master Finance – Parcours 224 – Banque et finance
Fondé en 1980 et fort de plus d’un millier d’Alumni, le Master 224 a forgé sa réputation sur un réseau professionnel développé et varié. Il prépare les étudiants aux métiers des banques et des établissements financiers. Sans négliger les fondamentaux de la gestion bancaire, le Master 224 adapte en permanence les enseignements proposés aux défis à venir, notamment la finance digitale et le financement de la transition énergétique.
House of Finance Days
Le 9 mars, dans le cadre des House of Finance Days 2023, s’est tenue la conférence du Master Finance 224 Banque et Finance. Les étudiants, sensibles à l’intégration des sujets de transition écologique au sein de leurs cursus et carrières en finance, ont choisi le sujet de la biodiversité. Un panel de six spécialistes, acteurs dans la finance responsable et durable, a accompagné le public au travers de débats.