Comment les banques font-elles évoluer leurs activités de financement et d’investissement pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 ?
Les banques françaises ont toujours été en pointe en la matière. Elles ont signé les Principes Équateur en 2003 et les Principes Climat en 2008. Dès 2010, elles ont identifié les industries les plus polluantes et commencé à publier des politiques sectorielles. En 2011, Crédit Agricole a été la première banque à publier les émissions de gaz à effet de serre induites par l’ensemble de ses investissements et financements (scope 3), pour sept secteurs fortement émetteurs et quinze zones géographiques.
En 2016, la Fédération bancaire française (FBF, actionnaire de La Revue Banque, ndlr) a proposé un facteur de réfaction applicable aux exigences de capital associées aux expositions sur les actifs favorisant la transition énergétique (Green Supporting Factor), et ce afin de reconnaître le bénéfice macroprudentiel de ces actifs sur la probabilité d’occurrence des risques climatiques. Dans la foulée, Natixis a introduit un Green Weighting Factor (GWF) et Crédit Agricole un Green Liquidity Factor (GLF), pour augmenter leurs expositions aux secteurs bas carbone.
Finalement, en 2021, toutes les banques françaises ont rejoint la Net Zero Banking Alliance (NZBA), pour aligner leurs crédits et investissements sur l’objectif zéro émission nette d’ici 2050. Elles mettent régulièrement à jour leurs engagements, comme BNP Paribas, qui vient d’annoncer qu’elle n’accorderait plus de financement dédié à des projets de développement de nouveaux champs pétroliers ou gaziers.
Les banques vont-elles devoir changer leur business model ?
Comme le dit précisément le directeur général de BNP Paribas, Jean-Laurent Bonnafé, « le défi pour les banquiers est d’identifier les champions de la transition énergétique au sein de chaque secteur, pour ensuite entraîner les autres entreprises, clientes de la banque, sur la même trajectoire, via des politiques sectorielles adaptées », et non de réduire leur empreinte carbone directe (scopes 1 et 2). Cela concerne tous les types de clientèle, et donc tous les métiers. La banque va devoir opérer une conversion, dans la mesure où les modèles d’affaires ont été jusqu’à présent trop centrés sur le prix, au détriment de la sécurité, et que les impacts environnementaux et sociaux auront tôt ou tard une incidence financière (concept de double matérialité) au travers du risque physique, du risque de transition ou du risque de responsabilité.
Aujourd’hui, les activités considérées en théorie comme « potentiellement durables » ne représentent en moyenne que 30 % des encours bancaires (ratio d’éligibilité) et il est probable que seulement 3 % de ces derniers le sont en pratique, c’est-à-dire satisfont aux exigences techniques de la taxonomie européenne (ratio d’alignement).
Plusieurs questions se posent. Quel pourrait être, à terme, l’usage du Green Asset Ratio (GAR) par les régulateurs ? Est-il envisageable qu’il devienne un « plancher d’actifs verts », obligeant les banques à détenir un pourcentage fixe de leurs actifs dans des prêts ou investissements « verts » ? Cela semble peu probable dans la mesure où le régulateur se focalise davantage sur le cadre global de gestion des risques ESG et la mesure de l’impact des facteurs de risques ESG sur les risques financiers et non financiers « classiques ».
Quel est l’impact financier ?
Les investissements à réaliser pour faire face auxdits risques physiques (plan de continuation d’activité), de transition (notation extra-financière/CSRD) ou de responsabilité (sanctions éventuelles/CSDD) sont importants, tant en termes humains (mobilisation de compétences nouvelles, sollicitation d’expertises externes, mise en place de processus innovants, formation, etc.) que matériels, sans parler du coût de la publication des informations qualitatives et quantitatives exigées par l’Autorité bancaire européenne (EBA).
Néanmoins, si, selon l’étude de la BCE, seulement 25 % des banques avaient, en novembre 2020, une capacité basique d’identification des risques climatiques et environnementaux, en novembre 2022, 85 % avaient mis en place des pratiques dans la plupart des trente domaines de l’enquête. Aujourd’hui, le produit net bancaire des établissements financiers ne comporte aucun amortissement ou provision de nature environnementale et/ou sociale. Demain, si les normes comptables internationales relatives à la juste valeur le permettent, les banques et leurs clients devront probablement « monétiser » leurs impacts socio-économiques et environnementaux, tant positifs que négatifs.
Propos recueillis par Sylvie Guyony