Innovation climatique et bourse : identifier les brevets valorisés
par les investisseurs

Créé le

15.05.2025

-

Mis à jour le

19.05.2025

La transition vers une économie bas carbone ne peut s’envisager sans une innovation technologique constante. L’activité en matière de brevets liés au climat a donc fortement augmenté au cours des vingt dernières années, mais les marchés financiers ont réagi de manière contrastée. Notre recherche révèle des schémas nuancés dans la manière dont les investisseurs valorisent différents types de brevets climatiques, avec des implications importantes pour les acteurs industriels comme pour les décideurs publics.

Notre analyse des données de brevets déposés par des entreprises américaines entre 1995 et 2020 montre que les investisseurs ne valorisent pas de manière homogène les innovations climatiques. Deux catégories spécifiques se distinguent par leur impact positif sur la valorisation des entreprises :

– les innovations climatiques à forte intensité carbone : les brevets qui améliorent l’efficacité des technologies existantes à forte intensité carbone (comme les moteurs à combustion plus performants) sont positivement corrélés à la valorisation boursière. Une augmentation d’un écart-type du ratio de ces brevets aux dépenses de R&D est associée à une hausse de 0,9 % à 1,5 % de la valeur de marché actuelle ;

– les innovations à double usage : certains brevets, qui répondent à la fois aux enjeux d’adaptation et d’atténuation du changement climatique, reçoivent également une valorisation positive, avec une hausse de 0,5 % à 0,7 % de la valeur de marché pour une augmentation similaire de leur efficacité de recherche.

Ces résultats révèlent que les investisseurs se montrent sceptiques face à l’innovation verte en général, tout en valorisant davantage certains types de brevets plus ciblés.

Cibler certaines innovations climatiques

Notre étude propose plusieurs pistes explicatives pour comprendre ces modèles de valorisation.

Applicabilité immédiate et moindre risque : la valorisation positive des innovations climatiques carbonées semble liée à leur applicabilité directe aux technologies et modèles économiques existants. Contrairement aux innovations technologiques plus disruptives, ces améliorations représentent des changements incrémentaux pouvant être rapidement mis en œuvre, avec des rendements plus prévisibles. Nous trouvons également des indices descriptifs suggérant que ces brevets sont plus «utilisables», en nous appuyant sur leurs schémas de citation : les brevets verts valorisés par les marchés sont cités plus rapidement après leur publication.

Reconnaissance des stratégies de transition : les investisseurs semblent valoriser les stratégies mises en place par les entreprises pour répondre aux risques liés à la transition climatique. L’amélioration de l’efficacité des technologies carbonées peut être perçue comme une réponse stratégique aux nouvelles régulations et aux préférences changeantes des consommateurs, tout en maintenant les modèles d’affaires existants.

Multiples avantages des brevets à double usage : la valorisation positive des brevets couvrant à la fois l’adaptation et l’atténuation suggère que les investisseurs reconnaissent la valeur ajoutée de solutions capables de répondre simultanément à plusieurs enjeux climatiques.

Implications pour les acteurs économiques

Les entreprises devraient intégrer ces résultats dans leurs stratégies d’innovation et de durabilité. Sans que la valorisation boursière devienne l’unique moteur des décisions de R & D, il peut être utile d’identifier des opportunités d’innovation répondant simultanément à plusieurs enjeux climatiques et de communiquer stratégiquement auprès des investisseurs sur la valeur commerciale de leurs innovations climatiques.

Pour les investisseurs, nos résultats suggèrent que certains potentiels liés à l’innovation climatique sont sous-estimés. Les professionnels de l’investissement devraient développer des cadres d’analyse plus fins pour évaluer les brevets climatiques, aller au-delà des indicateurs ESG globaux, afin d’apprécier les profils d’innovation spécifiques des entreprises, et considérer la stratégie des entreprises carbonées disposant de portefeuilles solides en innovation climatique.

Les décideurs, quant à eux, peuvent favoriser l’innovation climatique de différentes façons, que ce soit en mettant en place des cadres de transparence améliorant la lisibilité des brevets innovants pour les marchés, en subventionnant les innovations radicales et transformatrices qui peinent à obtenir une reconnaissance immédiate mais offrent un fort potentiel de réduction des émissions, ou en créant des incitations ciblées pour les technologies de rupture, plus risquées et à horizon de commercialisation plus long. Ils doivent également développer des politiques d’innovation qui comblent le fossé entre les innovations incrémentales valorisées par les marchés et les solutions transformatrices nécessaires à la société.

Défis liés à la valorisation des innovations climatiques

Notre analyse suggère plusieurs freins à une plus large valorisation des innovations climatiques par les marchés :

– des problèmes de traitement de l’information : les investisseurs peuvent avoir des difficultés à évaluer des brevets hautement techniques, notamment lorsqu’ils portent sur des technologies plus radicales ou incertaines ;

– des perspectives incertaines de rentabilité : le potentiel de revenus futurs reste flou, dépendant fortement de l’évolution des régulations, des préférences des consommateurs et des trajectoires technologiques ;

– une qualité variable des brevets : la multiplication des brevets de faible qualité peut brouiller le signal des innovations réellement prometteuses ;

– un décalage des horizons temporels : de nombreuses innovations climatiques génèrent des rendements sur des périodes plus longues que celles des investisseurs traditionnels.

Cinq chantiers d’envergure

Alors que le changement climatique s’intensifie et que les pressions réglementaires s’accentuent, le secteur financier jouera un rôle déterminant dans l’orientation et le rythme du progrès technologique. Nos résultats soulignent le caractère sélectif de la valorisation actuelle des brevets climatiques, avec une préférence pour les innovations incrémentales ou à double usage, au détriment des technologies plus radicales ou incertaines.

Réconcilier signaux de marché et besoins sociétaux : les innovations climatiques les plus valorisées par les marchés ne sont pas nécessairement les plus utiles pour la société. Politiques publiques et recherches futures devront chercher à aligner davantage les incitations financières sur les objectifs climatiques de long terme, en particulier pour les technologies transformatrices qui peinent à trouver une reconnaissance immédiate.

Améliorer les infrastructures d’information : le développement d’outils permettant une meilleure évaluation des brevets (notations standardisées, cadres de transparence, analyse assistée par IA, etc.) pourrait aider les investisseurs à distinguer les innovations à fort potentiel et à mieux orienter les flux de capitaux.

Faire évoluer les pratiques d’investissement : avec la montée en puissance des risques climatiques, les comportements des investisseurs pourraient évoluer. Les investisseurs institutionnels de long terme, en particulier, pourraient intégrer des horizons temporels plus étendus et des scénarios climatiques plus complexes dans leurs analyses. Cela ouvrirait la voie à une reconnaissance plus large des innovations à long terme.

Activer des leviers politiques pour soutenir une diversité d’innovations : la politique publique peut jouer un rôle central dans le soutien aux innovations à haut risque et fort potentiel, via des subventions ciblées, des partenariats public-privé, ou des mécanismes de partage de risque. Il est essentiel de garantir des trajectoires de maturation pour les innovations de rupture.

Approfondir la recherche : des travaux futurs pourraient examiner les différences transnationales dans la valorisation des brevets climatiques, les dynamiques sectorielles ou encore les liens entre innovation et performance carbone effective. Alors que marchés et technologies évoluent, comprendre la relation entre innovation, valorisation et impact sera crucial.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº14