Face à la tentation du silence vert, il faut construire des communs
de réflexion et d’action

Créé le

15.05.2025

-

Mis à jour le

19.05.2025

Alors que certains trouvent tentant de nier la transition, la Fondation Parc s’attelle à mettre en commun les réflexions des entreprises, des chercheurs et des institutions publiques. Avec une ambition : apporter des réponses aux crises actuelles.

Il y a deux sortes de communs : ceux dont on hérite collectivement et ceux que l’on coconstruit, ensemble. Les forêts primaires, les nappes phréatiques, l’air que nous respirons, relèvent de la première catégorie. Ils constituent un patrimoine que nous avons reçu. Il est parfois abîmé, souvent menacé, toujours précieux. Mais il existe une autre forme de communs, moins tangible, plus fragile aussi : ceux que nous choisissons de bâtir ensemble. Des espaces de dialogue, de recherche et d’engagement collectif. L’exemple le plus emblématique est sans doute Wikipedia : encyclopédie collaborative mondiale, construite par des millions de contributeurs bénévoles. Ces communs-là ne tombent pas du ciel : ils demandent de la volonté, de la confiance, une mise en partage de savoirs et d’efforts.

L’heure est venue d’inventer
de nouvelles solidarités

À l’heure d’un climat de défiance – singulièrement sur le climat – il peut apparaître tentant, pratique, voire raisonnable pour certaines entreprises d’adopter une posture moins disante, voire taisante, à propos de leurs engagements sociétaux. C’est le greenhushing, selon une expression apparue l’an dernier aux États-Unis. Le durcissement réglementaire, les tensions géopolitiques, la crainte du greenwashing judiciaire ou médiatique renforcent cette tentation du repli. Pourtant, c’est précisément dans ce moment de bascule qu’il faut tenir bon, inventer de nouvelles solidarités et refuser ce silence vert. La transition est en cours, qu’on le veuille ou non. Le passage à une économie plus durable a commencé. L’inertie d’une partie du système ne doit pas être un prétexte à l’inaction : l’innovation verte ne peut se permettre le luxe d’un temps mort. Dans ce contexte, la contribution des entreprises à la création de Communs de recherche et de réflexion représente une stratégie alternative crédible, responsable et visionnaire. Il faut le marteler sans cesse : la géopolitique et la politique climatique font partie de la même équation ! Basculer vers l’énergie décarbonée, c’est renforcer notre souveraineté. Ce que nous attendons de nos dirigeants politiques européens – une capacité à faire front commun –, il est légitime que nous l’attendions aussi de nos dirigeants économiques.

La finance n’est pas neutre

La Fondation PARC s’inscrit dans cette perspective. Créée pour catalyser la recherche et l’utilisation des données autour de l’atteinte des objectifs financiers de l’Accord de Paris, elle propose un espace de collaboration ouvert aux entreprises, aux chercheurs et aux institutions publiques. Sa mission ? Structurer un véritable commun intellectuel autour de la finance durable, en assumant l’ambition de croiser expertise académique, pragmatisme opérationnel et exigence éthique. Il ne s’agit pas seulement d’imaginer des solutions financières pour préserver ce que nous avons reçu, mais de bâtir ensemble de nouveaux outils, de nouvelles pratiques, un nouveau langage commun pour penser et financer la transition. Il s’agit de travailler ensemble, de se rendre compte que dans le brouhaha organisé, nous ne sommes pas seuls, comme nous le croyons encore trop souvent.« La finance n’est pas neutre ; elle est une forme de gouvernance » souligne Katharina Pistor, professeure à Columbia. Ce n’est pas par hasard que l’Accord de Paris pour le Climat confère aux engagements financiers une place centrale – dès son deuxième article, sur vingt-neuf.

Des contre-pouvoirs à la relâche réglementaire

Dans cette optique, favoriser des communs de connaissance autour de la finance verte et durable revient à créer des contre-pouvoirs à la relâche réglementaire autant qu’à l’instrumentalisation politique. Dans le contexte actuel de reflux réglementaire, aux États-Unis comme en Europe, la mise en commun d’outils alternatifs, tels que les données ESG issues de sources non conventionnelles ou les algorithmes d’intelligence artificielle appliqués à la durabilité, devient un impératif. Ces approches offrent des alternatives aux logiques de fragmentation ou de ralentissement. Celles-ci ne sont pas irrésistibles alors même que parfois nous succombons à cette impression. Elles permettent, par exemple, de repérer des signaux faibles, d’anticiper des risques systémiques, de valoriser des trajectoires de transition parfois invisibles aux yeux des indicateurs classiques. Elles sont aussi une façon de renforcer la transparence dans un contexte où les repères se brouillent. L’union fait la force – mais aussi la raison. Dans un environnement fragmenté, conflictuel, souvent polarisé, la création d’espaces de discussion transdisciplinaires et transsectoriels permet de restaurer de la confiance. Pierre-André Chiappori, également professeur à Columbia University, a récemment insisté sur l’importance d’une meilleure évaluation des externalités climatiques à travers des modèles économiques ouverts, interconnectés, où la responsabilité des acteurs privés est pleinement intégrée à la décision collective. Les académiques américains nous enverraient-ils un message d’intelligence collective ? Il ne s’agit plus d’un luxe, mais d’une condition de survie : pour nos démocraties, pour nos économies, et peut-être pour le secteur financier.

La nécessité d’un récit positif

La tentation du silence vert est réelle. Elle peut séduire les stratèges prudents et les dirigeants soucieux de sécurité juridique. Mais elle risque de provoquer un ralentissement subreptice, puis de plus en plus rapide des efforts en cours et surtout de nous enfermer dans un paradoxe fatal : celui d’un monde en transition... sans récit de la transition. Alors même que renouveler ce récit pour tenir compte, de manière réaliste, des circonstances nouvelles, est une nécessité. Le philosophe italien Roberto Esposito parle du « commun » comme de ce qui nous oblige mutuellement, de ce qui nous empêche de nous penser comme des êtres isolés, autosuffisants. Dans cette optique, les communs ne sont pas une option : ils sont une réponse à la crise du lien, à l’isolement stratégique et à la tentation de faire le dos rond. La Fondation PARC propose ce chemin : celui d’une co-construction patiente, exigeante, mais ouverte et collective ! Car le savoir aussi est un bien commun. Et son partage, un acte de résistance.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº14