Un retard bien réel

Économie circulaire : comment
les banques françaises peuvent retrouver le droit chemin

Créé le

20.10.2025

-

Mis à jour le

22.10.2025

Le modèle linéaire de l’économie mondiale a fait son temps. Les entreprises doivent s’adapter... et les banques aussi. Pour l’heure, l’Hexagone avance à pas comptés. Mode d’emploi pour réussir sa propre transition vers ce nouveau monde et ne pas être décroché.

L’économie mondiale reste fondée sur un modèle linéaire : extraire, produire, consommer, jeter. Il atteint aujourd’hui ses limites dans un contexte inédit de périls simultanés : tensions sur l’accès aux matières premières, volatilité des prix de l’énergie et des intrants, perturbations des chaînes d’approvisionnement, pression réglementaire, explosion des taxes douanières... Pour les entreprises, la bascule vers l’économie circulaire devient un impératif stratégique à la fois pour sécuriser la compétitivité et répondre aux exigences environnementales.

Pour les banques, ce virage est tout aussi décisif. Financer la circularité, c’est d’abord accompagner leurs clients dans une transformation profonde de leurs modèles d’affaires. Une transformation souvent risquée, fragmentée et encore mal outillée. C’est aussi accepter de sortir des approches classiques de financement centrées sur de grands projets standardisés pour investir dans des projets plus diffus, de taille parfois modeste mais porteurs d’innovation. Enfin, c’est faire face à une pression réglementaire croissante, avec la taxonomie et la directive sur l’information en matière de durabilité CSRD qui nécessitent de rendre des comptes précis sur l’exposition aux activités circulaires.

L’économie circulaire,
un changement de paradigme majeur

En d’autres termes, le financement de l’économie circulaire constitue un défi majeur pour le secteur bancaire : il est plus complexe, plus exigeant en expertise et moins rentable à court terme que d’autres segments de la finance durable. Mais il est aussi incontournable, car il offre un potentiel de résilience, d’innovation et de différenciation que les banques ne peuvent ignorer.

L’économie circulaire repose sur un principe simple : maintenir la valeur des produits, matériaux et ressources le plus longtemps possible tout en limitant la production de déchets. Elle se décline à travers les « 9 R »1 : neuf leviers allant du recyclage ou de la réutilisation d’un produit jusqu’à sa conception repensée pour intensifier l’usage (voir infographie).Au-delà des principes généraux, l’économie circulaire se traduit par des approches concrètes que la Banque européenne d’investissement a mis en évidence en 2020 dans un guide2. Ce dernier identifie les principaux modèles d’affaires circulaires : écoconception, partage, réemploi, valorisation des déchets, nouvelles technologies. Il précise également les critères permettant de les financer. Pour les entreprises, intégrer cette dimension pose des contraintes. Cela veut dire penser la durabilité dès la conception, adapter la chaîne de valeur, aborder les problématiques sous un autre angle et... réussir à montrer aux financeurs que les projets créent solidité et valeur économique. En retour, l’économie circulaire leur offre une triple promesse : réduire les coûts, accroître leur résistance aux chocs et stimuler l’innovation.Pour accompagner cette transition vers la circularité, le secteur bancaire doit lui proposer des dispositifs de financement adaptés, mais également une offre élargie de services de conseil stratégique.

Les Nations unies et l’Europe montrent la voie

C’est précisément pour accompagner ce mouvement que l’initiative des Nations unies, UNEP FI, a publié en 2023 une méthodologie pour intégrer la circularité dans les portefeuilles bancaires3. Elle recommande une approche progressive. D’abord, mesurer l’exposition aux secteurs clés. Ensuite, engager le dialogue avec les clients pour identifier des opportunités. Puis enfin, fixer des objectifs clairs en volumes financés et en impacts que ce soit en matières réemployées, eau réutilisée, déchets évités, emplois créés...

Le cadre réglementaire européen vient renforcer cette dynamique. La taxonomie verte a inscrit la transition vers une économie circulaire comme l’un des six objectifs environnementaux. De la même manière, la CSRD impose dès 2025 aux banques et grandes entreprises de publier des informations détaillées sur leurs financements liés à la circularité, à travers le standard ESRS E5.

Les Pays-Bas précurseurs

Voici toutefois quelques années que les banques néerlandaises avaient ouvert la voie. C’était en 2018. Rabobank a développé des programmes de leasing circulaire, ABN AMRO commercialisé des offres de conseil dans la transition vers la circularité et crée un guichet dédié aux entrepreneurs de la circularité (Product-as-a-service desk). De son côté, ING est l’un des initiateurs du consortium « New Narrative » sur la levée des barrières macroéconomiques au financement de la circularité. En Italie, Intesa Sanpaolo se distingue par une enveloppe de 6 milliards d’euros, dont environ 2 milliards déjà mobilisés.

Ailleurs, la dynamique s’étend. En Amérique Latine, Bancolombia a créé son propre cadre de taxonomie circulaire et a financé 1 200 projets circulaires en 2021-2023 pour l’équivalent de 500 millions d’euros. Au Japon, SMBC a développé des solutions de financement et de leasing favorisant la circularité (Reduce, Reuse, Recycle). La banque est également très active dans le développement de la filière de recyclage des plastiques PE (polyéthylène) et PP (polypropylène). Dans le monde anglo-saxon, Barclays et Scotiabank ont mis en place des dispositifs internes robustes pour réduire leur impact opératoire et allonger les cycles de vie des matériels.

La France à l’étape
« prise de conscience »

Certes, en France, plusieurs grands établissements ont déjà pris position : BNP Paribas, Crédit Agricole, BPCE ou La Banque Postale financent des projets allant du recyclage textile à la méthanisation agricole, en passant par le réemploi électronique. Mais ces engagements restent encore modestes : entre 100 et 300 millions d’euros par établissement en 2023-2024. Des montants qui contrastent fortement avec ceux mobilisés par les établissements les plus en pointe (voir graphique).

Si ces initiatives témoignent d’une prise de conscience réelle, l’intégration de l’économie circulaire dans les stratégies bancaires françaises demeure partielle et encore trop expérimentale. Si les banques hésitent, c’est parce que ces financements paraissent moins attractifs que les grands projets de transition énergétique. Les tickets sont plus petits, les modèles d’affaires parfois fragiles, et les coûts opérationnels élevés du fait de la nécessité d’expertise spécifique.

Un risque de défaut plus faible

Pourtant, cette perception est trompeuse. Les études académiques4 montrent que les entreprises circulaires affichent un risque de défaut plus faible et de meilleures performances ajustées au risque. Loin d’affaiblir les portefeuilles, elles en diversifient la structure et renforcent leur résilience : moindre dépendance à la volatilité des prix et aux risques d’approvisionnement des ressources vierges, des modèles économiques plus diversifiés pour les entreprises, des activités avec des profils de risque moins corrélés aux secteurs traditionnels, un alignement natif avec la réglementation et les attentes sociétales.

À cela s’ajoute un potentiel de produits financiers nouveaux : prêts liés à la performance circulaire, obligations intégrant des critères de recyclage, solutions de leasing adaptées. Enfin, la demande croissante des clients, industriels comme collectivités, et l’obligation réglementaire de publier des données sur l’ESRS E5 rendent ce marché incontournable.

Impossible de rester
au bord du chemin

L’accompagnement de l’économie circulaire est certes moins rentable aujourd’hui, mais il est stratégique pour demain. Les banques françaises ne peuvent pas rester en retrait : il y va de leur compétitivité, de leur image et de leur conformité réglementaire. La question n’est donc plus de savoir si elles doivent s’engager, mais comment passer à l’échelle. Trois priorités se dessinent, à mener de front pour créer un véritable effet d’entraînement.

Première priorité : la capacité d’évaluation. Financer un projet circulaire suppose de mesurer au-delà de la rentabilité financière : réduction des matières vierges, hausse du réemploi, création d’emplois locaux. Mesurer au-delà de la rentabilité financière, c’est capturer la valeur réelle du projet, qui combine performance économique, résilience de long terme et contribution aux objectifs de durabilité. Sans cette approche élargie, les projets circulaires apparaissent artificiellement risqués et sont sous-financés. Les banques doivent donc intégrer dans leurs procédures de crédit des méthodologies inspirées des standards européens – taxonomie, ESRS E5, guide UNEP FI – afin d’objectiver la valeur des projets. Comme elles l’ont fait pour le climat avec les trajectoires Net Zéro, elles doivent construire des grilles de lecture communes, partagées avec leurs clients et leurs investisseurs.

Les instruments
à déployer existent

Deuxième priorité : les instruments adaptés. Les prêts liés à la performance circulaire, les obligations vertes intégrant des critères de réemploi ou de recyclage ou encore les solutions de leasing circulaire sont des produits déjà éprouvés ailleurs en Europe. Les banques françaises doivent désormais les proposer de manière systématique, non plus seulement à quelques grands clients pilotes, mais à l’ensemble des petites et moyennes entreprises et entreprises de taille intermédiaire. Pour y parvenir, elles peuvent s’appuyer sur des mécanismes publics de garantie ou de cofinancement, permettant de réduire le risque perçu et d’élargir l’accès au financement.

Troisième priorité : l’accompagnement stratégique des clients. L’économie circulaire ne se résume pas à financer une unité de recyclage. Elle implique souvent de repenser un modèle d’affaires, de bâtir de nouvelles boucles de valeur, d’investir dans des technologies émergentes. Dans ce contexte, les banques ne peuvent plus rester de simples prêteurs passifs. Elles doivent devenir de véritables partenaires, capables d’apporter un diagnostic, de mettre en relation des acteurs complémentaires et de concevoir des solutions financières adaptées. Ce rôle de « conseil élargi » a fait le succès des banques italiennes et néerlandaises.

Objectif : soigner
sa propre résilience

Pris ensemble, ces trois leviers – évaluation robuste, instruments adaptés et accompagnement stratégique – permettent de combler rapidement le retard français. L’entrée en vigueur du reporting CSRD et la pression croissante des investisseurs ne feront qu’accélérer le mouvement. Le financement de l’économie circulaire ne doit plus relever de l’expérimentation ou de la communication ESG. Il s’agit désormais d’un enjeu stratégique pour la compétitivité du secteur bancaire. Les banques capables d’évaluer et de financer efficacement des projets circulaires contribueront non seulement à la transition écologique, mais renforceront aussi leur propre résilience face aux risques liés aux matières premières, aux chaînes de valeur fragiles et à la réglementation.

Attendre serait une erreur. Les pionniers italiens et néerlandais montrent qu’il est possible de structurer rapidement une offre dédiée, d’attirer les meilleurs clients et de se positionner comme référence internationale. La France, encore en retrait, dispose pourtant de tous les atouts pour combler son retard : expertise en finance durable, profondeur de marché, capacité d’innovation. L’économie circulaire est un terrain exigeant, moins rentable à court terme mais porteur de valeur durable. Les banques françaises doivent y aller avec conviction, non pas parce qu’elles y sont contraintes, mais parce que c’est là que se jouera une partie de leur avenir.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº909
Les 9 R de l’économie circulaire
$!Économie circulaire : comment les banques françaises peuvent retrouver le droit chemin
Pour passer d’une économie linéaire à
une économie circulaire, neuf verbes font l’affaire ! De recycler, remettre à neuf, réparer... Dans les trois lignes, trois grandes familles d’actions se dégagent. La première se concentre sur les matériaux, avec l’énergie et le recyclage. La seconde tourne autour de la prolongation de la durée de vie des produits : la rallonger, c’est gagner en efficacité. La troisième, la plus complexe, mais aussi la plus porteuse d’innovation, concerne la conception même des produits.
La France à la traîne
$!Économie circulaire : comment les banques françaises peuvent retrouver le droit chemin
Il y a désormais un enjeu de communication autour du financement de l’économie circulaire, renforcé par les contraintes réglementaires liées à la taxation européenne et à la directive CSRD sur l’information en matière de durabilité. Et force est de constater que la France, pays riches de grands établissements bancaires, fait un peu figure de Lilliputien. Ce qui renforce d’autant le potentiel de croissance.
Notes :
1 J. Potting, M.P. Hekkert, E. Worrell et A. Hanemaaijer, « Circular Economy: Measuring Innovation in the Product Chain », PBL Netherlands Environmental Assessment Agency, 2017.
2 « Le guide de la BEI sur l’économie circulaire », 2020.
3 « Guidance on Resource Efficiency and Circular Economy Target Setting », UN Environment Programme Finance Initiative, 2023, V2.
4 « The Circular Economy as a De-risking Strategy and Driver of Superior Risk-adjusted Returns », Université Bocconi, Intesa Sanpaolo, 2021 ; « Financing the Circular Economy: Capturing the Opportunity », Ellen MacArthur Foundation, 2020 ; « Linear Risks Report », Circle Economy & KPMG, 2018.