Au moins 1,5 °C de réchauffement d’ici 2030, voici un des points communs des scénarios envisagés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans son rapport publié le 20 mars 2023. Ce dernier préconise par ailleurs une multiplication par trois à six des investissements mondiaux en matière d’atténuation avant le milieu du siècle. Le rapport précise que « les niveaux actuels des ressources financières dédiées au climat sont très insuffisants et sont encore largement dépassés par des flux de financement des énergies fossiles » (6e rapport de synthèse du GIEC), que les flux financiers mondiaux pour l’adaptation sont également insuffisants et en limitent par conséquent sa mise en œuvre. Il apparaît alors urgent de réfléchir sur la manière dont les systèmes financier et bancaire devraient et pourraient prendre en compte les risques liés aux dérèglements climatiques.
Les conséquences du changement climatique sont déjà visibles et nécessitent dès maintenant de s’y adapter et de tout mettre en œuvre pour atténuer les externalités négatives causées par les dommages écologiques : 3,3 à 3,6 milliards de personnes vivent dans des contextes très vulnérables aux dérèglements climatiques et auraient 15 fois plus de risques de mourir à la suite de sécheresses, de tempêtes, d’inondations, etc. Seulement, l’incertitude radicale liée aux risques environnementaux rend difficile l’estimation correcte des coûts économiques et sociaux. L’enjeu est double : c’est à la fois un enjeu d’adaptation (anticiper les risques climatiques) et d’atténuation (penser la transition écologique). L’évaluation de ces dommages, directs et indirects, et leur évolution, pose ainsi des défis méthodologiques majeurs.
La financiarisation croissante des économies (Krippner, 2005 ; Chiapello, 2015) impose d’étudier les différentes façons dont les économistes et les financiers prennent en compte le futur, anticipent le changement climatique et pensent la transition écologique. Nous avons cherché à comprendre, à travers leurs différentes méthodes d’analyse et de prospective, si et comment, les pratiques financières ainsi que l’analyse économique peuvent être des moteurs de la transition écologique. Nous tâcherons enfin de discuter les enjeux politiques qui se cachent derrière ces pratiques.
Pourquoi s’intéresser aux techniques de valorisation du futur ?
La prise en compte du très long terme et du risque dans la pratique financière ainsi que dans les politiques économiques est un défi majeur face à l’ampleur du dérèglement climatique. Au-delà de notre (mé)connaissance du futur, lui attribuer une valeur pose problème. L’idée que les générations futures seront plus riches et connaîtront une société meilleure s’étiole au fur et à mesure des catastrophes climatiques. Face à cela, il paraît important de penser des évolutions contrastées. Pour autant, les analyses économique et financière classiques semblent conserver une vision optimiste du futur. Dans son ouvrage sur la sociologie historique de l’actualisation du futur (Discounting the Future : The Ascendancy of a Political Technology, à paraître en 2024), Liliana Doganova souligne le paradoxe suivant : « L’inaction climatique est parfaitement justifiée par les outils et procédures que les gouvernements utilisent pour prendre des décisions avec objectivité et pour l’intérêt général. » Sur le plan éthique, il est également nécessaire de convoquer les générations futures pour porter une réflexion sur la valeur que celles-ci accorderont à la vie et à leur environnement.
Le taux d’actualisation,
un objet technique et politique
L’actualisation est une technique de valorisation qui établit une relation particulière avec le futur et porte un projet politique qu’il est nécessaire de comprendre lorsque l’on s’interroge sur la prise en compte du réchauffement climatique dans les politiques de transition. Originaire de la finance, cette technique apparaît au XIXe siècle dans la valorisation d’actifs non-financiers tels que les forêts, les mines ou encore les chemins de fer, et se répand dans les décisions d’investissement et de politique publique à partir du milieu du XXe siècle, sous la forme d’outils comme la VAN (valeur actuelle nette, ou DCF en anglais) et l’ACB (analyse coût-bénéfice). La valorisation du futur permet de déterminer la pertinence accordée au futur et d’en faire un moteur de l’action, notamment dans la prise de décision politique. L’analyse coût-bénéfice est l’exemple le plus frappant des enjeux de cette valorisation. Elle cherche à évaluer une politique en calculant les coûts et les bénéfices générés dans le futur.
Le futur subit un double processus de détermination de sa valeur. Premièrement, par la monétarisation des flux qui arrivent dans le futur, des flux pas obligatoirement économiques. Ensuite, le futur est valorisé par l’actualisation des flux, qui permet de rendre le futur et le présent commensurables. L’actualisation consiste alors à ramener des flux qui arrivent dans le futur au présent, en les traduisant dans leur valeur actuelle. Liliana Doganova explique, en l’envisageant sous un angle sociologique, que le taux d’actualisation repose sur le principe suivant : la valeur de quelque chose vient des flux qu’il produit dans le futur. Ces flux sont rendus commensurables en étant actualisés (« discounted », en anglais) et réduits par l’application d’un facteur : le taux d’actualisation. Plus un flux est lointain, plus il subit le poids de l’actualisation et moins il comptera aujourd’hui. La logique sous-jacente de cette préférence pour le présent est premièrement financière : un euro aujourd’hui vaut davantage qu’un euro dans le futur car il est disponible (et peut donc être « placé ») et certain.
En s’appuyant sur la lecture d’un rapport de l’OCDE (2018) sur l’analyse coût-bénéfice et l’environnement, Liliana Doganova explique que l’évaluation de la pertinence d’une politique environnementale est fondée sur le même calcul que celui fait par une entreprise pour un projet d’investissement. Ce calcul renvoie cependant à un taux d’actualisation dit social, soulignant le projet politique qu’il appuie. Cette définition du taux d’actualisation social est l’objet de la célèbre controverse opposant les économistes Nicholas Stern et William Nordhaus. Dans son rapport Stern Review on the Economics of Climate Change (2006), Nicholas Stern suggère que l’inaction climatique peut être expliquée par des outils comme l’analyse coût-bénéfice qui sont incapables de donner une importance suffisante au futur car ils sont prisonniers du principe de l’actualisation. La proposition de Stern réside dans la redéfinition du taux d’actualisation pour tenir compte du fait que les générations futures auront droit à la même prétention à l’attention éthique que la génération actuelle. En effet, dans le cas des politiques climatiques, les coûts sont proches dans le temps et pèsent fort tandis que les bénéfices sont éloignés et pèsent peu car ils sont actualisés. Stern propose alors un taux d’actualisation faible, soutenant que les générations futures valent autant que les générations présentes et que leurs conditions de vie ne doivent pas être dévalorisées. William Nordhaus s’oppose à ce principe en affirmant que le taux d’actualisation est seulement descriptif et qu’il n’est ni le lieu ni l’outil d’arbitrages politiques mais renseigne simplement sur les marchés financiers.
Cette controverse démontre la relation particulière de l’actualisation avec le futur et son absence de neutralité. L’atténuation du réchauffement climatique est ainsi considérée comme un coût supporté aujourd’hui pour éviter des conséquences dans le futur. Ce mode de raisonnement semble évident sur les marchés ou pour les entreprises mais devient troublant lorsqu’il sort de ces périmètres.
Les enjeux des préférences pour le présent
Le taux d’actualisation est donc un objet politique et technique. Il est important de rappeler que c’est un outil auquel recourent les financiers autant que les économistes chargés d’évaluation coût-bénéfice. Ce paramètre reflète des choix éthiques et politiques importants dans un contexte de dérèglement climatique. La définition du taux d’actualisation traduit une préférence pour le présent : le taux d’actualisation majore les dépenses immédiates et écrase les bénéfices à venir, justifiant l’inaction.
Le taux d’actualisation cristallise aussi des enjeux contradictoires : l’aversion au risque pousse à une actualisation forte, tandis que les considérations sur la justice intergénérationnelle plaident pour une attention plus forte aux conséquences futures des choix, donc une actualisation plus faible. Une des raisons de cette préférence pour le présent évoquée plus haut est financière, on préfère placer dès maintenant notre somme d’argent pour en tirer des bénéfices. La seconde raison tient à l’incertitude. Cette incertitude peut notamment, comme c’est le cas dans d’autres secteurs d’activité, être intégrée dans les calculs résultant dans une augmentation du taux d’actualisation afin de tenir compte du risque – ici, un risque dit climatique. Dès lors, traiter le changement climatique comme un risque ne veut pas dire que l’on prive les activités concernées de financement mais qu’on adapte la méthode de valorisation, en exigeant de ces activités des retours plus élevés.
Les acteurs financiers peuvent-ils être moteurs de la transition ?
La finance répartit les investissements, un rôle non négligeable dans le cadre d’une transition climatique. Elle obéit par ailleurs à une contrainte forte : la maximisation du ratio rendement/risque. En intégrant à leurs modèles les risques climatiques et en sélectionnant des projets d’investissement « verts », les financiers ont la capacité de contribuer à la transition et d’atténuer les dommages. Pourtant, Yves Perrier, ancien président d’Amundi, résume ainsi leur position : « La difficulté actuelle des entreprises n’est pas de trouver des fonds privés pour financer les projets verts mais d’être en mesure que ces projets soient suffisamment rentables et justifient financièrement les moyens engagés par l’entreprise. » La rentabilité, intimement liée au taux d’actualisation, est le rapport entre le bénéfice et coût du capital immobilisé de l’entreprise. Des décisions semblant économiquement raisonnables peuvent aussi aller à l’encontre des objectifs de transition. L’exemple des fisheries de Colin Clark (1973) montre que les calculs de trésorerie reposant sur le taux d’actualisation concluent à l’extermination des baleines si le taux de reproduction est inférieur au taux d’intérêt. À nouveau, l’actualisation réalisée par les financiers « écrase » le présent.
Les acteurs de la finance se tournent vers les projets affichant les plus forts rendements, ce qui est fortement défavorable aux investissements verts ou à la transition. Ceux-ci ont un rôle limité, une obligation verte valant la même chose qu’une obligation non-verte car le paramètre majoritairement pris en compte par le marché est le risque-crédit, qui ne dépend pas du fait que les fonds soient utilisés pour tels ou tels projets. Julien Lefournier explique ainsi que la finance ne permet pas le financement de la bifurcation écologique car les produits financiers « verts » sont avant tout des produits de marketing et restent prisonniers de leurs méthodes d’évaluation de court et moyen termes. Pour que la finance soit durable, il faudrait que le sous-jacent du financement soit bien vert et que les apporteurs de capitaux prennent leur part à la « prime verte » à travers une rentabilité inférieure. Dans le cas où cette rentabilité ne suit pas les autres préconisations, c’est à l’État, aux contribuables-consommateurs, que reviendra l’effort pécuniaire.
Les scénarios, un outil pour guider l’action ?
Les scénarios du Network for Greening the Financial System (NGFS) sont développés pour analyser les risques climatiques sur l’économie et le système financier. Ce ne sont pas des scénarios de prévision, mais de prospective : ils visent ainsi à explorer l’ensemble des futurs plausibles pour en mesurer les risques financiers. Les risques climatiques se décomposent en deux types : les risques physiques, liés aux conséquences matérielles du changement climatique, et les risques de transition, liés à l’atteinte de la neutralité carbone. Afin de refléter l’incertitude inhérente à la modélisation des relations entre le climat et les risques macroéconomiques et financiers, les scénarios du NGFS utilisent différents modèles et explorent un grand nombre de scénarios.
Ainsi, les scénarios ordonnés supposent que les politiques climatiques soient mises en place tôt et de façon graduelle. Ces scénarios minimisent à la fois les risques physiques et de transition. Ils permettent d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 avec un impact minimum sur l’économie et le système financier. Les scénarios désordonnés anticipent une transition retardée qui implique des efforts de transition rapides, voire brutaux. L’économie fait alors face à des risques de transition élevés mais les risques physiques restent faibles. Le troisième type de scénarios envisagés par le NGFS sont les scénarios « maisons chaudes » : des politiques climatiques sont mises en place dans certains pays mais les efforts globaux ne sont pas suffisants. Les risques physiques sont alors très importants avec des impacts irréversibles. Cette méthode d’appréhension du futur implique un nouveau cadre analytique pertinent car il repose sur des projections diverses concernant les évolutions des principaux paramètres macroéconomiques comme le PIB, l’inflation, le chômage, pour mesurer l’impact du changement et des politiques climatiques. Il invite, en outre, à les repenser. Toutefois, les scénarios conjuguant risques physiques et risques de transition, pourtant les plus probables, sont particulièrement difficiles à modéliser et ne sont pas envisagés pour l’instant.
Quels choix ou impensés lors de l’utilisation des techniques de valorisation du futur ?
Un des enjeux de cette table ronde était de revenir sur les méthodes utilisées par la finance et la manière dont, par celles-ci, elle peut prendre en compte le changement climatique et participer à la transition. Nous avons discuté, avec Liliana Doganova, Thomas Allen et Julien Lefournier de plusieurs outils, le taux d’actualisation, les scénarios économie-climat et l’analyse coûts-bénéfices, et de leur application par les acteurs économiques et financiers.
Si les acteurs financiers semblent se préparer à des chocs ou risques de transition, les méthodes de valorisation du futur sur lesquelles repose le système financier empêchent une participation volontaire et massive à la transition écologique. En outre, ces outils répondent à des objectifs qui ne sont pas compatibles avec les risques de la transition : la maximisation des rendements, la préférence pour le présent. La transition écologique ne peut-elle être que le fruit d’une volonté politique ? Les réglementations semblent tout de même s’imposer comme un outil nécessaire pour changer les paramètres sur lesquels s’appuie la finance.