La France et l’Europe ont fait figure de pionnières en matière de finance durable avec un vaste programme d’actions, se concentrant sur trois axes : réorienter les flux de capitaux vers des investissements durables ; gérer les risques financiers induits par le changement climatique, l’épuisement des ressources, la dégradation de l’environnement et les problématiques sociales ; favoriser la transparence et une vision de long terme dans les activités économiques et financières.
Avec pour ambition de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55 % à horizon 2030, l’Europe s’est engagée à un rythme soutenu dans la construction d’un cadre réglementaire en matière de finance durable, comprenant :
– le règlement Taxonomie publié en 2020 ;
– le règlement Disclosure ou SFDR ;
– le règlement Benchmark ;
– le règlement sur les obligations vertes européennes ;
– la proposition de directive CSRD ;
– le règlement CRR2.
Ces textes de référence sont complétés par une série de guides et recommandations émis par les autorités de supervision et de réglementation, européennes et nationales. S’ils peuvent légèrement différer dans leur contenu, ils demandent aux établissements financiers de prendre en compte les risques climatiques et environnementaux dans leur modèle d’affaires et leur gouvernance interne, d’intégrer ces risques dans le dispositif de gestion des risques financiers et extra-financiers, et enfin d’améliorer la qualité des informations publiées concernant les risques climatiques.
Face à cette multiplication d’exigences réglementaires, les entités financières doivent surmonter de multiples défis : comprendre les risques climatiques (risques physiques, risques de transition, risques liés à la perte en biodiversité), les mesurer, établir des cibles et des trajectoires, définir et mettre en œuvre les actions nécessaires, et enfin, piloter l’alignement de la stratégie.
La donnée climatique, élément clé de la stratégie
L’un des freins évoqués par les acteurs financiers dans la définition de leur stratégie climatique est le manque de transparence des entreprises investies ou financées pour lesquelles les données sont mal ou partiellement reportées dans les documents de référence. C’est particulièrement vrai pour les émissions indirectes induites sur l’ensemble de leur chaîne de valeur (« Scope 3 ») : Carbon4 Finance a estimé que plus de la moitié des entreprises cotées ne communiquaient pas leurs estimations, alors que celles-ci représentaient en moyenne 85 % de leur empreinte carbone.
Par ailleurs, l’absence de standardisation des documents de référence est un obstacle supplémentaire à la collecte et au traitement des données.
Cette situation devrait s’améliorer avec l’entrée en application de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). Toutefois, le calendrier prévoit une mise en place progressive.
C’est la raison pour laquelle Carbon4 Finance a développé des méthodologies scientifiques robustes d’évaluation des données carbone (et plus largement climatiques), afin de pallier leur insuffisance de disponibilité ; recalculer les données estimées par les entreprises ; proposer aux partenaires financiers une approche cohérente, transparente et complète pour mesurer leur exposition aux risques physiques, de transition ou liés à la perte de biodiversité.
Ces méthodologies multisectorielles sont naturellement en perpétuelle évolution, et doivent être constamment mises à jour et enrichies par l’expertise. Une véritable approche originale repose aussi sur la capacité à analyser en profondeur l’activité des entreprises et à estimer précisément les impacts (approche « bottom up ») à partir de données physiques fines.
Ainsi, grâce à l’utilisation de ce type de données, certains acteurs financiers ont pu se positionner très tôt, en allant plus loin que la simple exigence de reporting, et en intégrant les risques liés au climat dans leurs processus internes de décision d’investissement ou de financement.
Intégrer les facteurs environnementaux
dans les processus internes de gestion
Si la transparence est l’un des prérequis des autorités en matière de finance durable, l’objectif est bien de réorienter les flux financiers. Les établissements financiers sont naturellement en première ligne, avec de fortes attentes concernant la sortie des énergies fossiles et le respect des engagements annoncés en termes de réduction des émissions financées.
Le Comité de Bâle l’a d’ailleurs souligné en juin 2022 en mettant l’accent sur l’intégration des facteurs de risques liés au climat sur les profils de risques de crédit, l’intégration au processus ICAAP (exercice d’évaluation des besoins en fonds propres des banques) et la mise en place d’analyse de scénarios climatiques (stress-tests). L’Autorité bancaire européenne (EBA) suit la même logique en demandant de prendre en compte les facteurs environnementaux dans la gouvernance et les politiques liés à l’octroi et la gestion des prêts (mai 2020).
Les établissements financiers doivent donc se préparer à l’intégration des risques climatiques dans leur dispositif de gestion interne, au même titre que ceux de crédit, de marché, opérationnel, ou de liquidité, et à mesurer leurs efforts, via une quantification régulière de ces risques ou impacts ainsi que la définition de limites dans le cadre de leur dispositif d’appétit au risque.
Des exigences de Bâle en pilier 3 (communication), on peut s’attendre à une extension vers celles de surveillance prudentielle (pilier 2) voire en exigences de fonds propres (pilier 1). La récente proposition du Parlement européen d’imposer une pondération en risque de 1 250 % sur toute exposition aux nouveaux projets de combustibles fossiles (conduisant à une exigence en capital de 100 % de l’exposition) constitue en ce sens une évolution notable.
L’idée, et certains acteurs financiers le font déjà, est d’introduire dans les circuits d’octroi de crédit des mécanismes de calcul de risques climatiques et d’estimer des risques pondérés d’actifs incorporant cette dimension. Cette approche nécessite de la précision dans l’analyse des expositions, tenant compte de la performance passée, présente et future des entreprises financées, selon le secteur considéré.
La mise à disposition de données brutes ou modélisées sur une plate-forme permet également aux entités financières de construire un véritable outil de prise de décision, de développement d’un dialogue stratégique avec les entreprises financées, et de concrètement piloter et diminuer l’impact environnemental des activités de financement et d’investissement.
Risque climatique vs risque de crédit
Il pourrait être tentant de considérer le risque climatique comme les risques traditionnels, de crédit ou de marché. Un risque physique ou de transition peut impacter la situation financière future de l’entreprise et sa solvabilité, ou la valorisation d’un titre. S’agissant du risque de crédit, la crise financière de 2007-2008 a mis en lumière le risque pour les institutions financières de se reposer essentiellement sur des agences de notation de crédit, au détriment d’analyses internes efficientes. Par ailleurs, les principes de la modélisation du risque de crédit reposent sur l’analyse du passé pour prédire l’avenir.
Néanmoins, par nature, le risque climatique nécessite un profond changement de paradigme. Le récent exercice de test de résistance (stress-test) réalisé par la BCE a permis de mesurer les limites des approches traditionnelles (crédit) sur ce type de risque nouveau, et le besoin de procéder à des ajustements méthodologiques. Le risque climatique diffère significativement du risque de crédit par son horizon de temps (10 ou 30 ans vs 1 an), par sa moindre prédictivité (le passé ne suffit pas à analyser le futur). Ces spécificités requièrent une approche différenciée.
Pour cette raison, une standardisation extrême des méthodes conduisant à une dépendance excessive aux agences de notation fragiliserait le système financier. Le développement d’approches spécifiques, propres aux institutions financières, à leur modèle d’affaires et à leurs besoins, est le seul garant d’une compréhension et appropriation des risques et enjeux climatiques.
Surtout, la vigilance s’impose face à la tentation de modéliser et mélanger des risques de nature différente. Le climat, à l’instar de la biodiversité, est une science complexe, évolutive, pour laquelle il est nécessaire de progresser de manière rigoureuse et solide.
L’un des défis à relever réside donc dans la formation des institutions financières et l’appropriation rapide du sujet complexe des enjeux climatiques par la majorité des collaborateurs, en particulier des méthodologies de mesure de risque.
Un plan de formation soutenu (à l’instar de ce qui a pu être mis en place pour la lutte contre la criminalité financière ou la cybersécurité), combiné avec un accompagnement dans l’usage des données climatiques, est crucial pour assurer le plein engagement des équipes et mener des actions véritables pour la transition vers une économie faiblement carbonée. Il est fondamental d’inscrire le climat dans le dialogue stratégique et régulier des établissements financiers avec l’ensemble de leurs clients, afin de les conseiller et les guider dans leurs choix d’investissements.