Après plusieurs années de mobilisation portée par un large engagement politique, économique et citoyen, le premier semestre 2025 aura vu un « refroidissement » brutal des sujets climat et environnementaux : dans le sillage de la fronde menée par l’administration Trump, les réglementations européennes récemment mises en œuvre sont remises en question (voir chronologie), sur fond de tensions géopolitiques exacerbées au Moyen-Orient, en Europe et de guerre commerciale entre les grandes puissances.
Le mouvement est d’autant plus surprenant que l’actualité est rythmée d’événements climatiques extrêmes. Non seulement ils s’accélèrent, mais ils s’intensifient. En témoignent les vagues de chaleur précoces et répétées en Europe, ou encore les inondations brutales et violentes en Espagne, en Europe centrale, aux Émirats arabes unis et aux États-Unis, sans oublier les incendies dévastateurs en Californie et au Canada.
Ignorer les risques
ne les fait pas disparaître
Si les pertes annuelles dues aux catastrophes naturelles ont atteint 6,9 milliards de dollars sur la période 1980-2024, on note une forte augmentation ces dix dernières années due à des pics extrêmes beaucoup plus élevés, avec notamment des ouragans plus violents, synonymes de précipitations dévastatrices, mais aussi une augmentation significative des pertes liées aux catastrophes secondaires, telles que les orages violents, la grêle, les inondations, les incendies de forêt ou la sécheresse prolongée. La physique est claire : plus la température est élevée, plus la quantité de vapeur d’eau et donc d’énergie libérée dans l’atmosphère est importante. Cela conduit à l’accélération de la fréquence et de la gravité des aléas climatiques. La machine climatique de notre planète change de braquet. Nous devons nous préparer à cette nouvelle normalité.
Aujourd’hui, pour les acteurs, la tentation est grande de céder à l’attentisme et reléguer les sujets environnementaux au second plan. Certes, naviguer dans l’incertitude exige expertise et rigueur dans un monde où les référentiels évoluent selon les intérêts politiques ou économiques immédiats, et où il devient critique de définir et maintenir un cap. Mais ignorer les risques environnementaux ne va pas les faire disparaître d’eux-mêmes. Au contraire, durabilité et compétitivité sont deux impératifs complémentaires : ils doivent être conjugués au service de la performance à long terme des entreprises. Ces enjeux sont au cœur des débats en cours au niveau européen : procéder à une simplification des réglementations dites de durabilité sans pour autant renier l’ambition environnementale de l’Union européenne.
Quand l’Europe perturbe
Le paquet Omnibus présenté par la Commission européenne en février dernier a provoqué une onde de choc dans la sphère économique et financière. Cette proposition de directive suscite en effet de nombreuses interrogations et inquiétudes, notamment concernant l’accès aux données des entreprises, nécessaires pour les acteurs financiers. Parmi les propositions les plus ardemment discutées figure le périmètre d’application de la Corporate Sustainable Reporting Directive (CSRD), sur les sujets de reporting. La Commission propose une réduction du périmètre de 80 % des entreprises concernées en relevant le seuil d’éligibilité à 1 000 salariés. Pour mémoire, il était de 500 dans le régime précédent la CSRD et de 250 dans la CSRD actuelle. Sur le devoir de vigilance, la Corporate Sustainability Due Diligence Directive (CS3D), elle, se focaliserait aux seuls fournisseurs de rang 1, au détriment de fournisseurs critiques plus en amont dans la chaîne de valeur.
Autre question : la refonte des normes de reporting sur les European Sustainability Reporting Standards (ESRS) : la Commission européenne a mandaté l’Efrag pour proposer des normes ESRS simplifiées d’ici fin novembre. Les premières propositions incluent une simplification de l’analyse de double matérialité, une évolution de l’approche volontaire en « guide de bonnes pratiques », et une cible de réduction du nombre de points de données d’au moins 50 %. Dernier point capital : les plans de transition. Clés de voûte de CSRD et CS3D, ceux-ci ne seraient plus soumis qu’à une obligation de moyens et non de résultats. En somme, un plan de transition adopté par une entreprise répondrait aux exigences réglementaires, qu’il soit mis en œuvre ou non...
La BCE en première ligne
Le sort de la taxonomie, lui, a été clarifié début juillet. Un ensemble de mesures visant à simplifier son application ont été adoptées. Citons l’introduction d’un « seuil de matérialité » des activités (10 % des revenus, Capex ou Opex), la simplification du Green Asset Ratio pour les banques en excluant une partie des expositions, une rationalisation significative des points de données déclarés et une simplification des critères DNSH (Do Not Significantly Harm) liés à la prévention et la réduction de la pollution. Même si les principes cœurs de la taxonomie restent inchangés, les conditions d’application simplifiées avec notamment une approche volontaire pour les entreprises non soumises à CSRD risquent de limiter la lisibilité des actions des entreprises en matière de durabilité.
Concernant CSRD et CS3D, les travaux parlementaires continuent avec un vote plénier prévu fin octobre. Le suspense reste entier. Un autre texte fondateur de la finance durable, Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR), est également en cours de revue par la Commission européenne avec des propositions attendues en fin d’année. Dans ce contexte réglementaire incertain, les superviseurs européens appellent à la plus grande vigilance, tout en maintenant des exigences élevées pour les acteurs financiers. La Banque Centrale Européenne (BCE) s’inquiète de la réduction du champ d’application des entreprises soumises à l’obligation de reporting, rappelant qu’une moindre disponibilité des données pourrait masquer le risque financier lié au climat, par ailleurs non corrélé à la taille de l’établissement. Elle rappelle aussi l’importance d’évaluer les conséquences de la dégradation de la nature sur le système économique et financier, ce qui implique des données robustes.
Janvier 2026 : de nouvelles règles pour les banques
Indépendamment des évolutions liées à CSRD et CS3D, la feuille de route des banques définie par le paquet bancaire Capital Requirements Regulation 3/Capital Requirement Directive 6 (CRR3/CRD6) continue d’être mise en œuvre. Une étape importante a été franchie début 2025 avec la publication par l’Autorité Bancaire Européenne des lignes directrices concernant la gestion des risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), applicables à partir de janvier 2026. Ce texte formalise l’intégration de ces risques dans l’intégralité des processus opérationnels des banques, en définissant les processus d’identification, mesure, gestion et surveillance de ces risques, avec un focus spécifique sur le contenu des plans de transition, destinés à assurer la résilience à court, moyen et long terme des banques. Le climat et la nature deviennent ainsi des critères de gestion des risques à part entière.
D’autres travaux sont en cours, comme la consultation des Autorités européennes de surveillance (Autorité bancaire européenne, Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles, Autorité européennes des marchés financiers) sur leur projet de lignes directrices conjointes sur les tests de résistance aux risques ESG, une initiative également inscrite dans CRR3/CRD 6.
Au-delà de la réglementation, le besoin d’une vision
Sans réelle surprise, les banques restent fortement attendues sur les enjeux environnementaux, avec pour objectif d’identifier et de mesurer correctement ces risques, comme elles le font pour tout autre type de risque auquel elles sont exposées. Pour y parvenir, certaines ont déjà intégré des actions, et actionné différents leviers. D’aucuns mettent ces enjeux au cœur de la relation client, et l’accompagner dans l’évolution de son modèle d’affaire. Il est aussi possible d’intégrer les dimensions climat et nature dans le processus d’octroi de crédit, le monitoring des expositions, les dispositifs d’appétence au risque et tests de résistance. Autre piste : concevoir des produits financiers innovants, reposant sur des indicateurs climat et nature pertinents, et soutenus par des méthodes d’évaluation robustes. Enfin, les acteurs ont l’opportunité d’établir et déployer une stratégie et un plan de transition ambitieux et sérieux. D’importants efforts ont été réalisés, mais il reste du chemin à parcourir pour maîtriser pleinement ces enjeux, notamment ceux liés à la nature, par essence plus complexes et multiformes.
Une clé de réussite repose sur la capacité à établir des données fiables, complètes et comparables des entreprises. Avec ou sans CSRD ! Il faut aussi – et surtout – poser un regard critique sur ces informations. En effet, une idée reçue est qu’une entreprise serait plus à même d’estimer par exemple ses émissions de carbone qu’un tiers externe. Ce postulat est incorrect dans la mesure où l’entreprise ou le tiers font tous deux appel à des méthodologies pour estimer ces données, car il n’existe pas d’instrument de mesure directe des émissions. Ainsi, ce qui importe n’est pas qui calcule mais la méthode utilisée. D’où la nécessité de vérifier les données déclarées et les recalculer avec des méthodes homogènes et comparables. Dans la transformation industrielle inédite et systémique à l’œuvre, les banques les plus engagées remporteront un avantage compétitif majeur. En ciblant les entreprises et les financements compatibles avec un mode bas carbone et respectueux de la nature, elles allieront compétitivité et durabilité et par là même réussiront leur propre transition. n