Produit phare de l’industrie bancaire, le crédit à la consommation, apparu après la Seconde Guerre mondiale, se développa sous les Trente Glorieuses et accéléra encore à partir des années 1980. Historiquement produit « vache à lait » dans l’univers de la banque de détail, le crédit à la consommation a toujours été un axe stratégique majeur de développement pour les banques. Malgré le net durcissement réglementaire, qui a concerné principalement le crédit renouvelable, et le tassement progressif de la courbe des taux tout au long des années 2010, les niveaux de marge ont été globalement préservés, notamment par comparaison au crédit immobilier. En particulier, la moindre sensibilité aux prix des clients a permis aux banques d’internaliser une bonne partie de la valeur liée au faible coût de la liquidité, tandis que le coût du risque restait contenu à des niveaux historiquement bas.
La croissance s’enraye
Le crédit à la consommation est de plus un produit qui se prête particulièrement bien à la logique de plateforme, du fait de la possibilité de le distribuer à travers une grande diversité de canaux (en ligne, en point de vente via des partenariats...). Il a donc naturellement constitué un outil d’expansion à l’international pour des banques comme BNP Paribas (via sa filiale dédiée BNPP PF) et Crédit Agricole (via sa filiale dédiée CACF), qui se positionnent toutes les deux comme des leaders du marché en France et en Europe.
La croissance semble cependant s’enrayer aujourd’hui. Bien parti en 2022, avec une croissance de la production mensuelle de 4 % à 5 % en moyenne sur les dix premiers mois de l’année par rapport à 2021, le marché s’est tassé à partir de novembre. En cause notamment, la remontée des taux et le frein lié au taux d’usure, qui pèse sur la capacité des banques à répercuter sur les taux d’intérêt qui s’appliquent pour le client l’impact de la hausse des coûts de financement. Et bien entendu, la remontée de l’inflation, qui contraint le budget des ménages et bride la consommation. La réaction des banques ne s’est pas fait attendre : BNPP PF et Oney Bank ont annoncé coup sur coup des mesures de réduction de coûts.
Pour autant, les fondamentaux du marché restent solides. Le marché du crédit à la consommation pèse environ 200 milliards d’euros d’encours en France, en croissance continue depuis le début des années 2000 : les encours ont quasiment doublé en 20 ans. Chaque année, de 7 à 8 millions de Français souscrivent un crédit à la consommation, prioritairement pour financer l’achat de biens durables (véhicules et équipement du logement en tête). Les réformes portées par les lois Lagarde (2010) et Hamon (2014) ont certes freiné le développement du crédit renouvelable, mais elles ont aussi permis d’assainir le marché, le nombre de situations de surendettement n’ayant cessé de refluer depuis.
De nouveaux champs d’expansion
Malgré le ralentissement conjoncturel, deux tendances de fonds devraient porter le marché dans les années à venir. Premièrement, les solutions de financement locatif vont continuer de gagner du terrain, alors que l’économie de l’usage s’ancre de plus en plus dans les habitudes de consommation. Déjà largement diffusées sur le marché des véhicules automobiles neufs, elles gagnent rapidement du terrain sur le marché des véhicules d’occasion ainsi que sur d’autres segments comme les produits d’équipement tech, souvent onéreux et à l’obsolescence rapide. Produits cousins du crédit à la consommation traditionnel, ces solutions constituent un vecteur fort de croissance pour les acteurs en place.
Deuxièmement, la montée en puissance du commerce en ligne s’accompagne d’attentes fortes en termes de simplicité et d’instantanéité des parcours d’achat, en témoigne le succès des solutions de BNPL. Alors que la digitalisation des parcours de souscription et l’open banking élargissent le marché à de nouveaux profils de clients et de biens à financer, un champ d’expansion s’ouvre pour le crédit à la consommation.
Il est important de souligner que la dynamique du crédit à la consommation est en réalité très hétérogène, en fonction du segment envisagé. Ces dernières années ont été marquées par une recomposition de la structure des encours. Si les prêts amortissables représentent invariablement 75 % du marché, le crédit renouvelable est en nette perte de vitesse, pénalisé par le renforcement de l’encadrement réglementaire. Il ne représente plus que 10 % du marché aujourd’hui, contre 20 % en 2010.
À l’inverse, les formules locatives représentent plus de 10 % du marché, contre 3 % en 2010. Leur succès est porté par le marché du financement automobile, qui constitue le principal motif de recours au crédit à la consommation (près de 60 % du marché). La LOA (location avec option d’achat) représente désormais 85 % des financements de voitures particulières neuves. La dynamique s’étend au marché de l’occasion : en 2022, 25 % des voitures particulières d’occasion étaient financées par LOA, contre 10 % seulement en 2018.
Ces tendances devraient se confirmer dans les prochaines années. Les prêts personnels vont continuer d’occuper une place centrale, les solutions de financement locatif gagneront du terrain, tandis que le crédit renouvelable poursuivra son ralentissement.
L’offensive de la tech
Un autre élément est à prendre en considération : de nouveaux acteurs se positionnent sur ce marché. Comme les autres segments du secteur bancaire, le crédit à la consommation fait face à l’offensive de nombreux acteurs de la tech, qui cherchent à se positionner sur ce marché lucratif et dynamique. En France, Younited a été l’un des précurseurs, avec un modèle à l’origine basé sur du financement entre particuliers. Parmi les nouveaux acteurs, il faut aussi compter ceux de la location financière, pour le moment à l’abri de la réglementation.
Plus récemment, le BNPL a fait l’objet de toutes les attentions. Pur produit de son temps, il s’inscrit pleinement dans la logique d’ « APIsation » qui se diffuse dans les services financiers, et s’appuie sur les possibilités nouvelles offertes par l’open banking pour s’insérer dans les parcours d’achat, avec un scoring et une décision d’octroi quasi-instantanés. Tout à fait adapté au commerce en ligne, le BNPL propose un alignement parfait des intérêts des consommateurs (financement instantané des achats) et des commerçants (hausse du panier moyen et des taux de conversion). En forte croissance, le marché représente environ 10 milliards d’euros en France. Si les nouveaux acteurs se multiplient (Alma, Pledg, Klarna, etc.), les acteurs traditionnels ne sont pas en reste et placent leurs pions sur ce marché (Oney a par exemple lancé Oney+, solution de paiement fractionné universel).
Cela étant, les banques devraient rester en position de force. Les établissements traditionnels dominent largement le marché du crédit à la consommation, avec plus de 90 % de parts de marché, soit à travers leur réseau, soit par leurs filiales spécialisées. Cette emprise sur le marché devrait perdurer à l’avenir. D’une part, les banques disposent d’une clientèle captive de plusieurs millions de clients déjà bancarisés dans leur réseau de banque de détail. D’autre part, la démultiplication des canaux de distribution et l’essor des solutions de financement locatif ne rendent pas moins incontournable leur expertise dans l’ingénierie financière et la gestion de bilan. En témoigne la capacité de leurs filiales spécialisées à développer leurs réseaux partenaires et à préempter (souvent) les contrats les plus lucratifs. L’exemple du secteur automobile est à cet égard révélateur, les captives automobiles étant très largement codétenues par des acteurs bancaires de référence, comme le rappelle la récente réorganisation des partenariats financiers de Stellantis, qui consolide la relation avec BNP Paribas, le Crédit Agricole et Santander.
Comme dans bien d’autres secteurs, la remontée des taux risque évidemment de perturber la dynamique du crédit à la consommation, au moins à court terme. Pour autant, plusieurs tendances de fond vont continuer de porter le marché dans les années à venir. Si d’importantes mutations sont en cours, les banques vont continuer de se développer et conserver leur emprise sur ce segment lucratif.