L’année 2025 a continué de marquer les jalons d’une profonde transformation du monde de la gestion collective. D’une part, le rouleau-compresseur de la gestion passive continue d’avancer, bousculant au passage le modèle économique des acteurs traditionnels de la gestion active. Une troisième voie semble s’ouvrir avec la progression des ETF actifs. Ils combinent certains avantages des fonds indiciels cotés que sont les ETF (transparence, liquidité, bas coûts) avec une partie de la flexibilité de la gestion active. Mais ils font courir le risque pour les gérants d’actifs de « cannibaliser » leur gamme de fonds traditionnels.
D’autre part, dans la quête de produits plus lucratifs, les sociétés de gestion courtisent de plus en plus le private equity et le crédit privé. Elles ont ainsi accéléré leurs lancements de fonds sur les actifs privés tels que les ELTIFs (European Long Term Investment Funds), sans pour l’instant rencontrer un intérêt de la part des investisseurs proportionnel aux moyens investis. Globalement, face à l’évolution de l’offre, les investisseurs doivent globalement redoubler de vigilance alors que les supports d’investissement s’offrant à eux deviennent de plus en plus variés et complexes.
Tendance 1 – La gestion passive : un rouleau-compresseur
La gestion passive continue son essor en Europe au détriment de la gestion active traditionnelle : sa part de marché sur les fonds actions dépasse désormais les 40 % (voir graphique). Sans surprise, dans la mesure où les taux de succès des gérants actifs restent faibles sur le long terme, en particulier sur les fonds actions : sur dix ans à fin juin 2025, seuls 18 % des fonds actifs dans la catégorie « Morningstar Actions Europe Grandes Capitalisations » parviennent à battre leurs homologues passifs. Certes, dans des épisodes de marché plus volatils, comme cela a été le cas au printemps 2025, suite au Liberation Day et aux inquiétudes de marché liées aux droits de douane américains, la gestion active reprend temporairement des couleurs.
Mais le constat de long terme reste décevant. Il explique la migration continue des investisseurs vers les solutions passives à bas coût. La part de marché des fonds indiciels et ETF en Europe atteint, toutes classes d’actifs confondues, 26,3 % à la fin du 3e trimestre 2025 contre 24,9 % en 2024. Il n’y a pas de raison pour que la progression des ETF s’arrête : aux États-Unis, où ce phénomène est amorcé de longue date, les fonds passifs pèsent aujourd’hui 43 % des encours totaux. Le marché européen reste concentré sur une poignée de gros acteurs comme iShares, Xtrackers et Amundi. Ces derniers jouent de leur taille pour réaliser des économies d’échelle et proposer des frais toujours plus attractifs pour les investisseurs.
Tendance 2 – Les ETF actifs s’installent
Les ETF actifs continuent leur montée en puissance, avec 81 nouveaux produits lancés sur les huit premiers mois de l’année et un total d’encours sous gestion de 62,4 milliards d’euros à fin août 2025. Côté classes d’actifs, les actions continuent de croître fortement, ainsi que les taux, dans une moindre mesure (voir graphique). Monétaire et diversifiés pèsent aussi beaucoup moins.
Cotés en bourse, ces ETF actifs disposent de certains attraits clé des ETF : facilité d’accès, transparence, et bas coûts. Mais ils s’affranchissent de l’objectif traditionnel de ces fonds cotés, à savoir de répliquer la performance d’un indice de marché. Au fur et à mesure que l’univers des ETF actifs s’enrichit, les approches d’investissement deviennent de plus en plus variées. Le plus gros des actifs reste concentré dans un contingent de fonds qu’on pourrait qualifier de « timidement actifs », avec des déviations modérées par rapport à l’indice de référence, et des portefeuilles très diversifiés de plusieurs centaines de titres.
Toutefois, des produits plus téméraires ont commencé à faire leur apparition, tels ceux proposés par Janus Henderson dans sa gamme « High Conviction », avec des portefeuilles de 20-30 titres, ou les ETF thématiques ultra-concentrés proposés par ARK (Artificial Intelligence & Robotics, Innovation et Genomic Revolution). Dans l’obligataire, on assiste aussi à des innovations comme les produits investis en CLO (Collateralized Loan Obligations) émis aux États-Unis et en Europe. Si ces nouvelles frontières peuvent être intéressantes, elles testent aussi les limites du format ETF en s’aventurant sur des marchés moins liquides et moins profonds.
Tendance 3 – Rotation et déclin
dans la gestion thématique
L’Europe reste le plus grand marché mondial pour les fonds thématiques, avec 870 fonds référencés. L’euphorie des investisseurs est toutefois largement retombée : le 3e trimestre 2025 était le dixième consécutif de décollecte sur les fonds thématiques en Europe. Seuls deux thèmes échappent à cette tendance (voir graphique) : la défense profite notamment de l’augmentation des dépenses liées à la sécurité et à l’armement en Europe, et l’intelligence artificielle fait la part belle aux géants de la technologie aux États-Unis. D’autres thèmes, présentés comme porteurs de nombreuses opportunités il y a quelques années (consommation, démographie, transition énergétique...) sont en berne.
Cette dichotomie illustre la difficulté d’utilisation de ces fonds qui racontent souvent de « belles histoires », mais ne sont pas forcément de bonnes briques de construction de portefeuille pour le long terme. D’autant plus que les sociétés de gestion se désintéressent rapidement de certains thèmes pour en chercher des nouveaux, ce qui engendre un cycle rapide de lancement et de liquidation de produits. De manière générale, le bilan de long terme des fonds thématiques est décevant. À fin septembre 2025, 55 % des fonds thématiques en Europe ont fermé leurs portes au cours des dix dernières années, et seulement 7 % ont surperformé le marché mondial sur la période.
Tendance 4 – Les sociétés de gestion
se diversifient en non-coté
Alors que leurs marges s’érodent, de nombreuses sociétés de gestion ont identifié des opportunités plus lucratives dans le monde des actifs privés sous toutes ses formes : private equity, dette privée, infrastructures... Les acteurs qui ne disposaient pas d’expertise préalable dans ce domaine se sont empressés d’acquérir des boutiques de gestion spécialisées en actifs privés, tandis que d’autres ont massivement investi et recruté pour renforcer leurs équipes existantes. En Europe, cette démocratisation de l’accès aux actifs privés passe principalement par le format ELTIF (European Long-Term Investment Funds), des fonds composés d’actifs illiquides et actifs liquides dans des proportions variables. Fin septembre 2025, l’ESMA, le gendarme boursier européen, en recensait 248, contre seulement 140 un an plus tôt. 148 d’entre eux sont accessibles à des investisseurs particuliers.
Dans ce type de structure, les possibilités de rachat sont très limitées : dans la plupart des cas, les sorties sont limitées à 5 % de la valeur nette de l’actif du fonds par trimestre. Par ailleurs, les frais de gestion des ELTIFs sont deux à trois fois supérieurs à ceux des produits d’investissements classiques. Sans oublier qu’ils facturent dans la plupart des cas des commissions de performance pour l’investisseur. Pour le moment, la dynamique des lancements de fonds n’a pas été suivie par une même tendance de collecte, signe d’une circonspection – probablement méritée – de la part des investisseurs.
Tendance 5
Les ETP cryptos cartonnent
Les investisseurs européens sont de plus en plus friands d’Exchange Traded Products (ETP) adossés aux cryptomonnaies (voir graphique). Leurs encours ont doublé en deux ans à 19,3 milliards d’euros à la fin du 3e trimestre 2025 contre 7,9 milliards en 2023. Ces produits permettent aux investisseurs de bénéficier de la performance d’une ou plusieurs cryptomonnaies sans avoir besoin d’acquérir les crypto-actifs sous-jacents, ce qui en simplifie massivement l’accès. Les produits adossés sur le bitcoin dominent avec 51 % des encours, suivis de ceux sur l’ethereum (16 % des encours). Les principaux fournisseurs sont CoinShares, 21Shares et WisdomTree.
Les investisseurs alléchés par les performances spectaculaires des cryptomonnaies doivent cependant garder à l’esprit leur volatilité extrême : sur la dernière décennie, la volatilité du bitcoin a été 75 fois plus élevée que celle d’actifs traditionnels comme les actions, tandis qu’elle fut 154 fois plus élevée pour l’ethereum !
Comme au 4e trimestre 2025, les cryptos subissent périodiquement des chutes vertigineuses difficiles à digérer pour les investisseurs. Les frais des ETPs sur les cryptomonnaies sont, sans surprise, élevés : 1,64 % par an en moyenne. Ce qui ampute la performance qu’on peut attendre par rapport à la cryptomonnaie sous-jacente. Pour ceux qui souhaitent absolument s’y exposer, il convient de leur réserver une petite proportion d’un portefeuille diversifié (moins de 5 %) et un horizon d’investissement d’au moins dix ans.