Nul ne peut en douter : l’Europe a besoin de bons vœux de succès au début de cette année pour essayer de relever plusieurs redoutables défis. D’abord les défis liés à son recul face à la puissance technologique et financière de certains grands États, comme la Chine et les États-Unis, et de leurs nombreuses entreprises dites Big Techs. Leurs niveaux d’investissement et leurs cours boursiers sur les marchés sont hors de portée pour l’Europe, sans commune mesure avec leurs chiffres d’affaires. Cela permet à ses acteurs de prélever une « dîme » sur l’économie européenne, avec des tarifs en très forte croissance, pour financer des investissements considérables, notamment dans l’intelligence artificielle (IA). Exemple typique : Microsoft avec la croissance de 30 % du tarif annuel de la suite Office.
Ensuite, les défis liés à la fragmentation de son marché et à la diversité forte entre les niveaux de développement et de souveraineté des divers États européens, au moins dans le domaine des paiements, à ses divisions entre États sur les stratégies à adopter, pour la préservation de solutions domestiques souvent peu viables au détriment de la construction de solutions paneuropéennes, ou à ses divisions entre les sphères publiques et privées, comme autour de l’euro numérique... Enfin, les défis liés à la réussite de certains projets comme Wero ou le hub avec l’alliance EuroPA, la tokenisation des actifs numériques et des paiements, voire l’euro numérique si les colégislateurs en décidaient.
En 2025, les États-Unis ont donné le la...
Même si l’Europe a des atouts et les moyens de relever ces défis, au moins à long terme, elle doit d’abord et surtout clarifier ses objectifs prioritaires, notamment en matière de souveraineté, et se doter de moyens et d’une organisation à même de faire face à tous ces défis y compris dans les paiements. Mais pour bien mesurer l’ampleur des actions à entreprendre et des enjeux pour 2026 (et au-delà), examinons le bilan de l’année écoulée et les perspectives pour l’Europe des paiements...
2025 restera dans l’histoire des paiements comme une année charnière. Avec l’élection de Donald Trump, la politique américaine a pris en 2025 un virage en épingle à cheveux, notamment aux plans monétaires, financiers et des paiements avec le Genius Act, contraignant les autres États et zones monétaires à intégrer ces nouveaux paramètres majeurs.
Mais l’année 2025 s’est également caractérisée par une double évolution majeure. D’une part, la confirmation de la suprématie du digital, avec la montée en puissance des wallets, mais aussi des stablecoins et de l’IA, en attendant le quantique ! Une montée en puissance aussi des risques associés, notamment en matière de fraude, de souveraineté, de stabilité monétaire à court ou moyen terme, d’identité et de protection des données personnelles ou professionnelles... D’autre part, l’affirmation de la politique de souveraineté européenne, dans tous les domaines, y compris aux plans monétaires, financiers et des paiements. Précision importante : ce concept de souveraineté mériterait quelques clarifications, tout comme les moyens de cette ambition, surtout si elle entre en conflit avec les États-Unis et la Chine, avec lesquels les échanges économiques, financiers et techniques sont primordiaux.
Et en Europe, Wero s’est déployé
En Europe, l’année 2025 restera notamment celle du démarrage du déploiement de Wero dans de nombreux pays européens. Cette solution s’affirme ainsi comme le moyen de paiement innovant dans l’ensemble de l’Europe. Et l’accord entre Wero et les solutions domestiques concurrentes, réunies dans l’alliance EuroPA, pour constituer un hub européen, constitue une étape clé pour la souveraineté européenne dans les paiements. Mais la fin de l’année 2025 a également été marquée par l’adoption, sous présidence danoise, par le Conseil de l’Union européenne de sa position sur l’euro numérique et sur le cours légal des billets et pièces en euro, en vue de la négociation avec le Parlement européen sur ces deux projets de règlement.
L’autre grande évolution concerne l’implication bancaire dans l’émission de stablecoins, et même le projet de lancement dans la deuxième partie de 2026 d’un stablecoin interbancaire européen, par une dizaine de grandes banques européennes, à côté du déploiement de leurs stratégies individuelles par diverses grandes banques.
Dans l’Hexagone, le paiement instantané s’est généralisé. Il s’affirme comme le futur « New normal » pour les virements, à côté de la confirmation de la place de la carte bancaire, qui réalise un double record en 2025. En France, les paiements par carte devraient dépasser les deux tiers des transactions scripturales en volume et en Europe, les paiements par carte réalisés en France devraient représenter plus du quart des paiements par carte effectués en Europe. Dans cet environnement, le Groupement des cartes bancaires CB a poursuivi activement sa politique d’innovation pour répondre aux évolutions du marché. Concomitamment, la part des paiements en espèces est passée sous le volume des transactions par carte, et les paiements via un téléphone mobile dépassent désormais les 15 % des transactions de paiement par carte.
Ces ruptures attendues en 2026
L’année 2026 s’annonce comme une année de ruptures. Ruptures, au moins partielles, avec la politique américaine, même si les divergences entre zones monétaires et financières dérègleront l’économie mondiale. Ruptures avec le modèle historique de monnaie « à deux étages » – monnaie centrale et monnaie commerciale – avec l’apparition de nouveaux « rails » dans les paiements, venant s’ajouter – et concurrencer – aux rails scriptural et fiduciaire. Ces nouveaux rails sont nés avec les besoins de solutions de règlement des transactions sur actifs numériques et surtout de paiements digitaux. Autres ruptures : la réduction forte de la part du fiduciaire dans les paiements au profit des nouvelles formes digitales de paiement et le développement de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) de gros et parfois de MNBC de détail, et le déploiement à grande échelle des stablecoins et des cryptopaiements. Ruptures aussi dans la lutte contre la fraude, avec en plus de l’authentification forte, et de la Vérification du bénéficiaire (VoP) déployée en 2025, le développement de solutions d’authentification sans mot de passe (comme b. connect), de nouvelles solutions d’identification biométriques ou d’identité numérique, et des solutions de signature électronique de transactions, en attendant l’entrée en application, prévue pour fin 2027, du règlement eIDAS2 dans les paiements.
Ruptures enfin avec le modèle exclusivement national dans les schèmes de paiement en Europe (même si 95 % des transactions restent toujours exclusivement domestiques), et ruptures avec l’omnipotence des schemes cartes internationaux (ICS) et des Big Techs même s’ils ont des parts de marché importantes dans de nombreux États européens. Et parfois de grands États comme l’Espagne, les Pays-Bas ou l’Allemagne. Une situation due à l’apparition de solutions européennes comme Wero et aux réflexions sur les meilleures solutions d’assurer la souveraineté européenne via un futur hub européen avec diverses solutions domestiques concurrentes, et avec la perspective d’une double supervision, supranationale et européenne, d’une part sur la lutte contre la fraude, avec la mise en place d’un équivalent européen de l’Observatoire de la Sécurité des Moyens de Paiement français, et d’autre part sur les marchés de crypto-actifs avec la perspective d’une prise en main par l’ESMA, le gendarme boursier européen, de leur supervision.
Dans cet environnement, un risque apparaît : celui de la rupture entre acteurs publics et acteurs commerciaux réglementés dans les paiements, donc dans le partenariat public/privé qui existe en France notamment depuis plus de 200 ans, autour de la question de l’euro numérique, dans un contexte où, aux États-Unis, la réserve fédérale s’est vu interdire l’émission d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de détail et où de nombreux pays à travers le monde ont décidé de mettre en pause leurs projets de MNBC de détail.
Ces clarifications réglementaires attendues
ou espérées
L’année 2026 s’annonce aussi celle de plusieurs décisions, débats, clarifications et confirmations dans les paiements qui vont dessiner les perspectives dans les paiements. Décision attendue concernant d’abord l’adoption du projet de règlement européen sur les services de paiement (RSP) , et de modification de la directive sur les services de paiement (DSP3). Décision attendue aussi sur l’adoption par le Parlement européen, prévue en mai 2026 de sa position sur les projets de règlement européens sur l’euro numérique et sur le cours légal des billets et pièces en euro et la négociation qui suivra en « trilogue » au second semestre 2026.
Clarification attendue, mais pas encore acquise, concernant le règlement MiCA, à la fois sur le régime pilote, sur les conditions de supervision et de gestion des risques systémiques et oligopolistiques... voire sur le volet fiscal des transactions de paiement adossées à des cryptoactifs. Un peu d’éclaircissement serait aussi utile sur le règlement eIDAS2 sur l’identité numérique, ses standards, ses end-dates et ses conditions d’application dans les paiements en Europe.
Clarifications attendues, et nécessaires sur la notion de Souveraineté européenne, appliquée dans les paiements, Idem sur la place respective des monnaies publiques et privées, et des cryptoactifs dans les paiements, et des acteurs associés, sujet qui devrait faire l’objet d’un « livre blanc » européen ! Clarification nécessaire aussi sur la place future éventuelle des MNBC de détail dans le policy mix européen et des MNBC de gros et des stablecoins dans de très nombreux pays.
Les wallets se feront-ils une place ?
Et puis, en 2026, il faudra avoir par des confirmations sur la réussite du déploiement de Wero, la possibilité d’organiser un futur de la carte bancaire en Europe, même si la priorité restera celle du déploiement de Wero, et la mise en place du hub commun avec EuroPA. L’Europe devra aussi se montrer capable de disposer de stablecoins en euros pour contrebalancer le poids des stablecoins en dollars. Autre confirmation attendue : la place des wallets comme « sésame clé » dans les relations avec les clients, notamment pour l’identification et l’authentification forte des clients, et comme « couteau suisse » dans les paiements, pour abriter le nouveau portefeuille digital « multiapplication ». Sur le sujet, il faudra suivre la capacité des divers États européens à respecter les échéances réglementaires en matière d’identité numérique, y compris en matière d’interopérabilité des solutions nationales. Autre thème : la place future de l’IA dans les achats et donc dans les paiements, pour la gestion déléguée des opérations, mais aussi pour la lutte contre la fraude et toutes les formes d’opérations abusives. Tout cela pour avoir la confirmation que les solutions commerciales privées ou interbancaires, seront à même d’assurer la souveraineté européenne dans les paiements, ou, à tout le moins, une autonomie stratégique ouverte au plan européen et une souveraineté dans certains pays, comme la carte bancaire CB et STET l’assurent en France. Cela passe par la capacité à surmonter ses divisions, à créer un grand marché unique, à déployer des solutions technologiques souveraines, et à faire naître des acteurs européens qui soient à même de concurrencer les grands acteurs techniques internationaux.
Consensus ou pas sur les paiements ?
En Europe, le débat va se cristalliser sur quelques grandes questions : la question du consensus dans les paiements, celle de l’euro numérique et donc celle de la souveraineté. Revenons plus en détail sur ces sujets. Comme je l’ai indiqué en conclusion de la conférence du 11 décembre dernier de France Payment Forum, intitulée « Souveraineté et Innovations dans les paiements en Europe : l’indispensable consensus », sans consensus, aucun projet européen ne pourra réussir, et la porte sera grande ouverte aux solutions internationales. Consensus ne veut pas dire absence de débats, mais consensus signifie absence d’anathèmes, comme on en a vu fleurir en décembre en provenance de la Présidente française de la commission des affaires économiques du Parlement européen. Elle déclarait par exemple, dans un post LinkedIn : « Quiconque s’oppose à l’euro digital va à l’encontre de l’euro et de l’Union européenne » ... Consensus signifie d’abord respect de la position d’autrui. Et consensus signifie aussi recherche des voies et moyens de rapprocher les solutions et les positions. France Payment Forum en a fait son objectif prioritaire pour 2026.
Aujourd’hui nous pouvons constater qu’il y a en Europe des sujets matures et des sujets qui sont encore loin de générer un soutien suffisant, si ce n’est une adhésion d’une majorité d’acteurs économiques européens. D’abord, la question de la souveraineté dans les paiements : c’est un objectif ambitieux, mais il ne sera pas atteint en trois ou cinq ans. Il ne signifie pas unicité des offres, mais disponibilité de solutions pérennes et compétitives assurant une part critique des opérations et permettant à l’Europe d’assurer sa résilience en toutes circonstances. Et d’éviter d’être sujet à une taxation internationale, comme on peut le constater avec l’augmentation du prix des services et logiciels sur les PC et sur le prix des mobiles... Ou qui ne garantissent pas la protection des données à laquelle nous tenons tant, comme on le voit sur le cloud. Mais souveraineté signifie capitalisation sur ses atouts : certes on peut créer de nouveaux acteurs innovants, mais il ne faut pas remettre en cause ceux qui assurent aujourd’hui cette souveraineté, et qui assurent parallèlement le développement européen. Au risque de perdre les uns sans avoir encore créé les autres.
L’inévitable tokenisation
de la monnaie banque centrale
Puis, il y a des projets qui ont déjà bénéficié de consensus : c’est le cas de la tokenisation de la monnaie centrale pour les opérations de gros, de Wero et des projets équivalents en Europe. La tokenisation de la monnaie de gros est la première marche pour répondre à la numérisation des actifs financiers. Mais c’est une marche incontournable pour créer une masse critique qui donnera à l’euro une assise forte dans le monde numérique. C’est ce que France Payment Forum avait déjà proposé, il y a près de quatre ans déjà, dans son Position Paper sur « L’opportunité et les enjeux d’une monnaie numérique pour l’Europe des paiements » de mars 2022, et qui est maintenant devenu une évidence.
On a vu cette année que cela ne suffirait pas : des stablecoins en euros s’avèrent indispensables pour consolider l’euro, pour ne pas laisser le marché aux stablecoins en dollars, et demain en yuan. Il y a en ce domaine une falaise à gravir pour l’Europe. Et ce dès 2026 ! Et cela exige un consensus de tous les acteurs. Il y a ici une opportunité majeure d’économies pour l’Europe, un point d’appui pour résister aux pressions internationales, et un enjeu fort : l’atomicité des transactions, à savoir leur capacité à se dénouer instantanément et unitairement, notamment pour les transactions sur actifs numériques, assurant la livraison et le paiement en une seule transaction. Et cela exige aussi de renforcer la réglementation pour éviter les dérapages et les crises importées comme on l’a vu en 2008.
L’autre sujet de consensus, le projet Wero, a très vite bénéficié d’un soutien politique européen, quoiqu’insuffisant. Certains États ont craint pour leur souveraineté et ont lancé des solutions domestiques. Il faut de la patience pour créer des solutions européennes et EPI a eu l’intelligence d’accepter un hub commun avec l’alliance EuroPA. Faut-il rappeler que Wero s’est appuyé sur une stratégie lancée initialement en 2020 par la Commission européenne autour de l’Instant Payment pour contrebalancer le poids des schemes cartes internationaux et pour assurer déjà la souveraineté européenne. Mais, il faudra encore beaucoup de temps pour réussir cette stratégie. Dix ans paraissent être un cap nécessaire, même si des résultats tangibles pourront être comptabilisés avant.
Vous avez dit euro numérique ?
Et il y a l’euro numérique. L’idée est née au détour de Libra, mais Libra n’est plus... ou plus aussi menaçant. Puis, il y a eu le recul de la part du fiduciaire face aux nouvelles solutions digitales dans les paiements. Et la volonté des pouvoirs publics de disposer d’un moyen de paiement numérique présent dans le mix des solutions de paiements européen. Peut-on contester cette ambition qui soutient certaines politiques publiques ? Mais cette ambition peut-elle se faire au détriment de solutions européennes souveraines et résilientes, notamment dans les États les plus développés de l’Union européenne ? Et il y a eu la politique américaine tonitruante qui a semble-t-il effrayé les décideurs et les pousse à accélérer une mutation pourtant de long terme... au risque de bousculer les agendas des projets en cours. On peut comprendre les doutes sur la capacité du marché à résister aux pressions des gigantesques entreprises internationales du monde de la technologie. Mais là encore, ce n’est pas en cassant l’existant que l’on garantira une solution alternative. Le remplacement à très long terme du « cash physique » par un « cash numérique » doit prendre le temps de créer une adhésion et les conditions d’un consensus au risque d’un rejet et d’un échec, inévitablement néfaste à l’euro lui-même.
Quand on regarde les approches des États au plan mondial, au-delà des États-Unis, on voit une tendance forte à soutenir une double démarche : une monnaie numérique de gros et une solution de paiement digitale fondée sur un wallet. De nombreux États ont mis dernièrement en pause ou arrêté leur projet de monnaie numérique de banque centrale de détail. Nombreux sont aussi ceux à vouloir capitaliser sur une solution de paiement digitale et un wallet, ici public, et là privé. Il faut en ce domaine avoir de la patience, construire pas à pas, surtout en matière de monnaie et de moyens de paiement. C’était déjà la stratégie mise en œuvre en France il y a trente ans pour le déploiement de la carte à puce.
Il faut lire Fernando Navarrete
Et si on veut arriver à un consensus, cela est possible : le rapport de Fernando Navarrete au Parlement européen sur le paquet règlementaire européen sur l’euro constitue une brique indispensable à ce consensus sur l’euro numérique. Il propose de donner la priorité aux solutions du marché pour les transactions de détail, de limiter l’euro numérique de détail à sa fonction offline et de considérer sa fonction online comme un back-up en cas d’échec des solutions privées. Et il envisage d’assurer le développement d’un euro numérique de gros, qu’il qualifie de pièce critique du puzzle, offrant l’innovation dans les paiements internationaux, renforçant la souveraineté monétaire, et assurant la sauvegarde de la stabilité financière.
Si l’Europe et les colégislateurs européens tiennent à l’émission d’un euro numérique, comme semblent le montrer la position adoptée par le Conseil de l’Union européenne le 19 décembre ainsi que l’article publié par le Président Emmanuel Macron dans le Financial Times du 16 décembre, peut-être faudrait-il aller plus loin, comme ce fut le cas en 1995 autour du passage à l’euro. Le 15 décembre dernier, nous avons fêté les trente ans de l’adoption à Madrid du scénario de transition à l’euro, que j’avais proposé à la Commission européenne au printemps précédent, et ce consensus a été obtenu en neuf mois, après une grande période de débats sans issue, comme aujourd’hui... Et ce scénario a permis de faire de cette transition un succès, et un succès consensuel.
Si l’on tirait des leçons du lancement de l’euro...
Ce scénario nous fournit quelques leçons. D’abord, il faut toujours commencer par le gros, le wholesale et l’interbancaire, pour créer une masse financière critique. Objectif : donner de la valeur et consolider la nouvelle monnaie ou la nouvelle forme de monnaie. Ensuite, il faut laisser du temps pour asseoir le déploiement de solutions de détail. Et enfin, il faut laisser aux États le temps de développer des stratégies conformes à l’état de développement de leurs solutions domestiques. Car plus de 90 % des transactions sont pour l’heure domestiques. Donc fixer un rendez-vous et laisser chacun se préparer à son rythme à cette échéance, pour assurer la souveraineté de chacun, et contribuer à la souveraineté collective.
Si l’Europe veut une monnaie numérique de banque centrale, et nous en saurons plus en mai prochain, avec le vote du rapport Navarette au Parlement européen et des projets de règlementation sur l’euro, et la négociation en « trilogue » qui suivra au second semestre 2026, il serait bon que l’Eurosystème et la Banque Centrale européenne (BCE) entendent le message : « Open the gate ». Les décideurs européens tiennent à l’euro numérique et souhaitent son succès, mais, pour cela, il faudrait revoir le scénario proposé par la BCE, en donnant la priorité à une MNBC de gros, pour créer une masse critique, et le plus rapidement sous sa forme DLT, pour économiser les moyens et ne pas se perdre dans des projets de court terme. Et il faudrait aussi revoir le projet d’euro numérique de détail au plan technique et financier, pour laisser plus de place aux acteurs du marché, et assurer les conditions de son consensus, et donc de son succès.
De l’importance de penser public et privé
Parallèlement, il faudrait soutenir activement le développement des solutions du marché, comme Wero, et celles réunies au sein de l’alliance de projets domestiques dit EuroPA (Euro Payments Alliance). Qui plus est, si leur développement et leur adoption est large, il sera nécessaire de s’interroger sur leur généralisation à l’ensemble de l’économie européenne. Il faudra également donner la priorité au déploiement de stablecoins en euros, car ils constituent désormais une brique indispensable à l’édifice des paiements européen. Il ne s’agit pas là d’une perspective de long terme, mais d’une exigence de survie de court terme de la monnaie unique européenne.
La perspective européenne majeure est d’assurer sa souveraineté. Et si l’Europe veut atteindre cet objectif, à moyen ou long terme, il faut en urgence rebâtir le consensus public/privé évoqué plus haut. Pour cela, il faudra actualiser, dès 2026, la stratégie européenne dans les paiements, en intégrant notamment les leçons du scénario de passage à l’euro et celles de la crise de 2008. Les autres étapes sont connues. Un, la publication d’une règlementation uniformisée au plan européen, avec notamment l’adoption de la DSP3 et du RSP. Deux, le dépassement des solutions domestiques, y compris pour le paiement par carte, pour ouvrir les marchés domestiques et bénéficier de la consolidation et des économies d’un grand marché européen. Trois, se doter d’infrastructures et de solutions technologiques européennes, qui évitent la taxation et l’exploitation abusive du marché européen au profit de puissances étrangères.
L’année 2026 va permettre (ou non) de mettre en place les conditions de la création d’un grand marché européen des paiements. Cela dépendra de chacun et de tous. France Payment Forum prendra toute sa place dans cette grande œuvre de recherche du consensus et de la souveraineté européenne dans les paiements.