Square
 

L’INTERVIEW

« L’EPI concrétise la stratégie du paiement instantané attendue dans l’UE »

Créé le

22.05.2023

-

Mis à jour le

15.12.2023

L’European Payments Initiative (EPI) a connu des soubresauts. Elle livre maintenant sa feuille de route de produits et services pour les années à venir, avec l’ambition de couvrir, à terme, toute l’Europe. Sa mission de défense de la souveraineté européenne passe désormais par le développement de nouveaux usages, soutenue par les autorités et les commerçants.

L’European Payments Initiative (EPI) va enfin se lancer, avec une solution de paiement instantanée. Sous quelle marque ?

Martina Weimert (M. W.) : « EPI » est aujourd’hui la marque corporate. L’EPI Company et ses actionnaires vont d’abord proposer un portefeuille électronique (wallet) sur les smartphones pour du paiement instantané. Nous communiquerons la marque grand public, pour les consommateurs et les commerçants, un peu avant le lancement. La phase test, sur les marchés français et allemands, des paiements de personne à personne (P2P) aura lieu en fin d’année. Le rythme sera ensuite soutenu pour lancer progressivement tous les cas d’usage jusqu’en 2025, dans tous les pays participants : la France, l’Allemagne puis la Belgique, enfin les Pays-Bas, où la solution est critique pour le marché lui-même.

Une solution européenne de P2P, est-ce la fin de Paylib en France ?

Thierry Laborde (T. L.) : 30 millions de Français sont aujourd’hui inscrits au service « Paylib entre amis ». Nous allons pouvoir capitaliser sur cet acquis et opérer une transition douce vers la nouvelle solution. Les six grandes banques françaises sont restées unies au sein de l’EPI. En France, cela a pris dix ans avant que toutes rejoignent les établissements de départ (BNP Paribas, La Banque Postale et Société Générale) pour Paylib. Dans le cadre de l’EPI, nous avons 14 grandes banques européennes qui se sont mises d’accord sur une solution commune, en deux ans seulement.

M. W. : Cette transition sera également nécessaire en Allemagne où il existe une solution comparable pour le P2P, et une aussi pour l’e-commerce. L’EPI peut s’appuyer sur les deux plus grands acquéreurs des paiements qui sont aussi nos actionnaires. Les banques, du côté de l’émission, comme les acquéreurs du côté des commerçants, sont conscients de l’intérêt de participer à notre initiative. Et c’est essentiel pour installer notre solution.

Ce n’est pas tout à fait une initiative pan-européenne...

T. L. : L’EPI rassemble 16 actionnaires : 14 grandes banques ainsi que Nexi Group et Worldline (lire l’encadré). Ensemble, nous investissons pour apporter une alternative aux paiements par carte ou par chèque, en France notamment. Nous allons proposer du P2P puis, à partir de 2024, des paiements de personne à professionnel (P2Pro), ainsi que des solutions pour le commerce, en mobilité, sur smartphone (m-commerce) ou sur ordinateur (e-commerce). Plusieurs modalités de paiement seront possibles (transaction unique, abonnement, paiement échelonné, paiement à la livraison et réservation), ainsi que des services innovants.

Quel est le niveau des investissements consentis ?

M. W. : Pour assurer cette souveraineté européenne dans les paiements et innover pour les consommateurs et les marchands, nos actionnaires vont investir plusieurs centaines de millions d’euros, y compris pour les opérations de croissance externe. L’EPI Company va acquérir (l’annonce date du 25 avril 2023, ndlr) le schéma de paiement néerlandais Currence iDEAL, la solution interbancaire la plus importante en Europe (très implantée aux Pays-Bas avec 1,2 milliard de transactions par an et en Belgique) et la plateforme luxembourgeoise Payconiq International, une fintech qui est devenue son fournisseur technologique. Nous sommes en attente du feu vert des autorités. Il s’agit d’un élément clé pour les virements instantanés, la base de notre développement paneuropéen. À ce jour, avec ces marchés, nous couvrons un potentiel de plus de 60 % des transactions électroniques en Europe.

Pourquoi avoir choisi de bâtir une plateforme nouvelle plutôt que d’interconnecter l’existant ?

M. W. : Penser que l’interconnexion apporte de la valeur est un leurre. Il existe d’ailleurs une association européenne qui s’y essaye, en vain, depuis trois ans. Nous avons étudié cette option avant de l’écarter. Même si l’interconnexion ne pose pas de problème technique, l’harmonisation des questions de règles, couvertures, services, business models, etc. restent en suspens. Ce fonctionnement n’aide pas non plus tous les marchés, notamment ceux qui n’ont pas de schéma domestique. C’est le cas en Europe centrale et orientale ou en Grèce. Même les pays dotés de solutions performantes ne couvrent pas tous les cas d’usage et n’ont pas réussi à les développer hors de leurs frontières. Nous avons donc préféré mutualiser les efforts, pour aboutir à une solution unique et forte, reconnue à terme au-delà de l’Europe.

Est-ce aussi la fin du Groupement CB en France ?

T. L. : Pas du tout, le Groupement CB a de beaux jours devant lui. En revanche, nous répondons aux attentes de la Commission européenne qui vise à rendre les paiements instantanés en euros accessibles à tous les particuliers et à toutes les entreprises qui possèdent un compte bancaire dans l’Union européenne (UE) ou dans un pays de l’Espace économique européen (EEE). L’EPI concrétise la stratégie de souveraineté et de paiement instantané attendue dans l’UE. De plus, les commerçants ont des besoins d’autant plus sophistiqués qu’ils sont de taille importante, notamment pour fluidifier l’expérience client. L’EPI leur permet de bénéficier d’une intégration unique. Enfin, la technologie fournie par l’EPI est aux meilleurs standards pour couvrir toute la palette d’usages.

Concrètement, comment se dérouleront les transactions ?

M. W. : Nous sommes en train de construire tous les cas d’usage : le P2P, le P2Pro et les solutions pour le commerce. On offrira aussi des innovations, comme le m-commerce en Europe. Pour ce service, concrètement, le consommateur scannera un QR code et finalisera son achat par un paiement sur son mobile. Il pourra, par exemple, adopter cette solution pour louer un vélo, en validant la transaction avec l’authentification forte, sans entrer ses données de carte bancaire. Il pourra aussi réaliser un achat en scannant le QR code apposé à une publicité. C’est cela le m-commerce : il n’existe pas encore, mais les commerçants le réclament, comme l’aboutissement de l’omnicanalité. Ensemble, nous pourrons le généraliser. Il faudra laisser le temps au consommateur de s’approprier la démarche et d’être en confiance pour l’adopter, avec un usage répété.

Entre utilisateurs, acquéreurs et émetteurs, qui payera quoi ?

M. W. : L’EPI Company va refacturer ses services aux différents acteurs de l’écosystème, banques et acquéreurs, afin de pouvoir couvrir ses coûts et devenir viable et rentable à terme.

La Banque de France a appelé les professionnels à « se mobiliser pour favoriser l’adoption des solutions européennes EPI par les consommateurs ». Comment allez-vous procéder ? Les services publics et l’Urssaf vont-ils être associés pour que les particuliers bénéficient du chèque emploi service universel (Cesu) et de l’avantage fiscal immédiat (Cesu +) en payant la baby-sitter, par exemple ?

T. L. : Dès qu’une communauté d’utilisateurs sera mobilisée, il y aura un effet d’entraînement. Il s’agit d’abord de considérer le développement du paiement à un ami, simplement avec les contacts intégrés dans les répertoires téléphoniques. Parce qu’il n’aura plus de difficulté à trouver la contrepartie : dès lors qu’il aura confiance, le citoyen sera prêt à s’enrôler, par exemple pour régler un baby-sitting. Le P2Pro est aujourd’hui à inventer. Dans ce domaine, on peut s’attendre à une accélération vers un usage massif. Quant aux services additionnels, comme le Cesu+, ils seront intégrés au fur et à mesure.

Il s’agit de créer un besoin, en plus de déloger Visa ou MasterCard. Combien de temps cela peut-il prendre ?

M. W. : Bien sûr, il va falloir changer des habitudes, déloger les chèques et espèces aussi. Nous mesurerons cela cas d’usage par cas d’usage. Le paiement sans contact a mis dix ans pour gagner la confiance des consommateurs, notamment en France ; il faudra moins de temps aux Européens pour s’habituer aux solutions de l’EPI. Le dernier cas d’usage sera le paiement en magasin physique, en 2025. Cela prendra sans doute le plus de temps, car cet usage fonctionne aujourd’hui, à la satisfaction de beaucoup d’utilisateurs.

La Banque de France invite aussi l’EPI à étendre sa couverture géographique à l’ensemble de la zone Euro, « par une politique de coopération accrue avec les acteurs des autres pays européens ». Peut-on y croire alors que l’EPI a dû revoir sa feuille de route à la suite du retrait d’acteurs espagnols et allemands, notamment pour une question financière ?

M. W. : Outre le nombre de protagonistes, il faut considérer leur part de chaque marché. Par exemple, en Allemagne, nous comptons désormais trois banques, qui représentent presque 90 % de part de marché. Un tel poids crée une pression sur les autres acteurs pour intégrer l’initiative. Pour les plus petites, nous proposons une solution simple : une application stand alone en co-branding. Elles peuvent ainsi rejoindre l’EPI sans en être actionnaires. Quant aux groupes bancaires, ils peuvent faire leur choix entre intégration en application de banque mobile et/ou l’application stand alone.

Quels sont les choix de BNP Paribas ?

T. L. : Pour le P2P, nous intégrerons la solution aux applications de BNP Paribas et de BNP Paribas Fortis en France et en Belgique, les pays de lancement du projet. Sinon, les utilisateurs auront ainsi le choix d’utiliser l’application d’EPI.

Qu’en est-il de l’Europe du Sud (l’Italie, l’Espagne), de l’Est (Autriche, Pologne, République tchèque, Croatie) ou du Nord (Danemark, Suède, Norvège) ?

M. W. : Pour l’Italie et le Luxembourg, où BNP Paribas est implanté, l’extension se fera naturellement, dans un deuxième temps. Les actionnaires actuels sont présents dans de nombreux marchés européens sur lesquels on pourra s’appuyer pour avancer dans ces autres pays. Au global, il faut comprendre que l’EPI a l’ambition de couvrir progressivement toute l’Europe et aura une roadmap produits et services très riche pour les années à venir. L’EPI se positionne comme plateforme d’innovation de l’écosystème du paiement européen. Elle servira de socle à la réalisation de la stratégie de la Commission européenne et de la Banque Centrale Européenne/Eurosystème en matière de paiement de détail, et vise à soutenir la position de l’Europe en tant que leader mondial des innovations dans le domaine du paiement. 

Propos recueillis par Sylvie Guyony
le 15 mai 2023.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº881
Toute une histoire
Martina Weimert a été nommée directrice générale de l’EPI en décembre 2020.
En 2019, vingt banques européennes ont lancé l’initiative PEPSI (Pan European Payment System Initiative).
En juillet 2020, un groupe de 16 grandes banques européennes de cinq pays (Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas et Espagne) fondent l’EPI Interim Company, chargée de lancer les travaux de mise en œuvre.
Le 29 novembre 2021, le Conseil d’administration de l’EPI vote à l’unanimité la création d’une société cible. Ses actionnaires sont :
– en France : la Banque Fédérative du Crédit Mutuel, BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole, La Banque Postale, Société Générale
– en Allemagne : Deutsche Bank et Deutscher Sparkassen und Giroverband (DSGV)
– aux Pays Bas : ING
– en Belgique : KBC
– et les prestataires des paiements : Nexi et Worldline.
Fin 2022, les rejoignent Belfius (Belgique) et DZ Bank (Allemagne, qui l’avait pourtant quitté un an auparavant).
En avril 2023, ABN Amro et Rabobank ont rejoint ING pour compléter le tour de table des grandes banques néerlandaises au sein de l’EPI.
RB
RB