Rappelons-nous la fin des années 1990 et les relations difficiles – et parfois conflictuelles – entre Oracle, géant du logiciel américain, et ses clients européens, contraints d’accepter des conditions contractuelles et tarifaires excessives, compte tenu de la dépendance technologique de leur outil industriel. Au fil des années, la situation n’a fait que se dégrader, sous l’effet conjugué de l’avance technologique américaine et de la concentration de ses acteurs.
L’Europe est aujourd’hui dans une position inédite de vulnérabilité économique et stratégique vis-à-vis des États-Unis. Le récent rachat de VMware par Broadcom offre une illustration aussi caricaturale qu’inquiétante : il y a quelques mois, le géant américain du logiciel Broadcom débourse 69 milliards pour mettre la main sur un autre géant américain, VMware spécialiste de la virtualisation, une technologie devenue le standard des environnements IT virtualisés. Et donc du fameux cloud computing de plus en plus utilisé dans tous les secteurs de l’économie, et notamment le secteur des services financiers.
Désireuse de rentabiliser dans les meilleurs délais son investissement et bénéficiant dorénavant d’une position archi-dominante sur le marché de la virtualisation, Broadcom a décidé unilatéralement d’augmenter le prix de ses licences, en allant jusqu’à les multiplier par 10 et de changer sans préavis les termes de ses contrats avec ses clients. Si cette attitude a provoqué l’ire de ses clients et des actions en justice, elle n’a pas vraiment ému la classe politique, qu’elle soit française ou européenne. Témoignage que nos dirigeants sont éloignés de ces problématiques : parfois inconscients, voire d’une naïveté déconcertante (et parfois coupable) vis-à-vis de certaines menaces, en particulier celles relevant de la perte de notre souveraineté numérique. Cette incroyable – mais néanmoins prévisible – affaire est loin d’être la seule à menacer, non seulement la souveraineté numérique du secteur bancaire européen, mais encore celle de toute l’économie européenne, tant est grande notre dépendance à des acteurs devenus incontournables et incontrôlables.
Quand Washington coupe le robinet Visa
et Mastercard
Le domaine des paiements est devenu éminemment stratégique, du fait de sa numérisation. La preuve avec la guerre en Ukraine : l’État américain a alors été en capacité d’utiliser cette dépendance pour faire pression sur des pays avec lesquels il est en conflit. À deux reprises, les sociétés Visa et Mastercard ont toutes deux suspendu leurs opérations en Russie et en Biélorussie. Cette décision n’est pas une première : elle avait déjà été prise en 2014, à la suite de l’invasion de la Crimée. Ainsi, et par deux fois, il a été prouvé que le système de paiement de ces entreprises est à la main de l’État américain. Bien que pays réputé ami, ce dernier est en mesure de peser sur le fonctionnement d’une économie européenne de plus en plus convertie aux moyens de paiement numériques.
Comment l’Europe s’est fait voler son avenir
Il a aussi tout pouvoir pour capter à son profit les bénéfices de la numérisation des paiements grâce à ses positions hégémoniques. La situation actuelle se traduit désormais par des transferts de valeur colossaux vers les États-Unis. À tel point que certains grands utilisateurs en Europe estiment qu’il est probable qu’une part substantielle des gains de productivité liés à la « transformation numérique » de nos entreprises et administrations soit absorbée par les monopoles américains de la tech. Comment ? Sous forme de « ponctions stériles » comme des frais de licences ou de mises à jour de plus en plus élevés et volatils. Rien que dans le cas de l’affaire VMware-Broadcom, le Cigref, association de grandes entreprises et administrations publiques françaises, estime à environ 8 milliards d’euros par an la ponction sur la valeur créée par l’économie européenne.
Cette situation de dépendance à ces technologies prive ainsi les entreprises européennes d’une grande partie des gains de productivité attendus par leur transformation numérique, d’autant plus qu’en devenant des standards internationaux, ces gains s’en trouvent mécaniquement amoindris. En fait, la « transformation numérique » dont on nous rebat les oreilles depuis 15 ans serait un jeu à somme nulle... pour nous, pas pour les Américains !
Dans les années 1990, nos économies ont délocalisé de nos sites de production industrielle vers des pays à bas coût de main-d’œuvre pour ne garder sur notre territoire que la « partie noble » de la production, à savoir la propriété intellectuelle et les services. De la même façon, l’innovation numérique s’est surtout développée en Europe dans les couches applicatives. Nos jeunes pousses, en particulier dans le domaine des services financiers, se sont ainsi précipitées dans les bras des fournisseurs de cloud et autres schémas de paiements américains, attirées par des conditions tarifaires imbattables, des performances – il faut le reconnaître – parmi les meilleures du marché et la promesse d’un accès facilité à des marchés mondiaux. Pour ces fintechs, la sanction est aujourd’hui la même que pour les grands groupes, à la différence que leur dépendance technologique est devenue une fragilité qui, dans bien des cas, leur sera fatale.
L’urgence politique d’un effort de guerre massif
« Cette situation jette une lumière crue sur les dépendances technologiques de l’économie européenne, sur l’inadaptation de nos outils de régulation face aux abus de position dominante et sur la faiblesse de nos stratégies collectives d’anticipation, dans un contexte où pourtant personne ne pouvait ignorer ce qui allait se passer », déclarait récemment Emmanuel Sardet, président du Cigref.
Ces affaires dépassent donc largement le droit contractuel ou de la concurrence et il est essentiel que leur dimension politique soit désormais prise en compte. Si de tels comportements ne sont pas sanctionnés par les autorités nationales et européennes, nous pouvons craindre la contagion de ces pratiques abusives à d’autres acteurs technologiques, au grave détriment de la compétitivité de l’économie européenne par rapport à l’économie américaine et de sa capacité à maîtriser ses dépendances technologiques, comme le souligne le récent rapport Draghi.
Cependant, et pour y parvenir, il nous faudra aussi sortir d’un travers bien européen qui est de croire que seule la régulation, notamment celle régissant les abus de position dominante, viendra à bout de tous nos maux. Il est ainsi urgent de réagir et de mobiliser dans un véritable effort de guerre, non seulement l’écosystème numérique mais encore nos forces politiques pour faire de l’autonomie technologique de notre continent et du renforcement de nos capacités à maîtriser nos interdépendances une priorité absolue.
Cet effort de guerre nécessitera des investissements colossaux, car il ne s’agit plus seulement de favoriser la naissance et de soutenir la croissance de start-up innovantes dans l’intelligence artificielle (IA), mais d’investir dans « l’industrie lourde » du numérique, c’est-à-dire dans le hardware, les data centers, les réseaux de télécommunications, sans oublier la production d’énergie décarbonée. Sur ce dernier volet, faut-il ici rappeler que Microsoft a annoncé en septembre dernier le rachat pour 1,6 milliard de dollars et de la remise en route de la centrale de Three Mile Island afin d’alimenter ses data centers et autres logiciels d’IA. À quand l’annonce par notre champion OVH du rachat et de la relance de la centrale de Fessenheim ?