Prévoir l’imprévisible,
une ligne de crête entre risques et solutions

Créé le

06.01.2023

-

Mis à jour le

02.02.2023

La gestion de trésorerie requiert plus que jamais agilité et anticipation. Soubresauts de la conjoncture, grandes transformations à l’œuvre compliquent le métier, mais offrent également des occasions de développements inédits.

« Gouverner, c’est prévoir », dit la maxime. Ce principe s’applique plus que jamais à la gestion de trésorerie. Les changements dans l’environnement accélèrent sans cesse, rendant souvent imparfaites, parfois caduques, les sacro-saintes prévisions du trésorier. Ils compliquent significativement la gestion des risques mais offrent aussi de nouveaux outils pour surfer sur les vagues des activités de l’entreprise.

Les trésoreries à l’heure des crises

Depuis quelques années, les crises impactant fortement l’activité des entreprises se multiplient. Les anticiper et les intégrer au mieux n’est pas chose aisée pour les entreprises.

Retour en arrière à l’hiver 2020. La crise sanitaire et ses conséquences ont provoqué un véritable tumulte, les trésoriers ont alors pu agrémenter leurs conversations mondaines d’un mémorable « Mes nuits sont plus longues que vos jours ». Confinement oblige, il a fallu adapter les processus, l’organisation et l’outillage informatique. Repenser la gestion du risque de liquidité et l’ampleur des stress-tests a parfois été une question de survie, au vu du nombre d’impasses de trésorerie touchant des secteurs peu habitués aux soubresauts d’activité, d’ordinaire plutôt « cash rich » et confiants sur la prévisibilité de leurs cycles opérationnels. Et de redécouvrir la tirade du Cid : « Le trop de confiance attire le danger. » Les mesures gouvernementales ont, bien heureusement, contribué à minimiser ces impasses.

Les années récentes, marquées par l’avancée de la globalisation et des réalisations majeures comme le passage à l’euro ou l’avènement de l’espace unique de paiements en euro (Single Euro Payment Area, SEPA), avaient peut-être vite fait oublier que nous vivons dans un monde de plus en plus imprévisible. En témoignent la guerre russo-ukrainienne, la crise énergétique et leurs effets sur les comptes de résultat des entreprises.

Autre soubresaut notable, l’évolution du prix de l’argent et l’action des grandes banques centrales ont fait le grand écart sur une très courte période. D’aucuns considéreront que l’on est enfin sorti d’une aberration économique « contre-productive », voire d’un « piège financier malsain ». Il n’empêche. Qui aurait pu prévoir les retournements de 2022 ? Le résultat pour les trésoriers d’entreprise est simple : un contexte diamétralement opposé en l’espace de quelques mois avec, comme toujours dans ce cas de figure, des opportunités... et des risques.

« Les hommes n’acceptent les changements que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise », observait Jean Monnet. L’accélération des transformations pourrait aussi être à l’origine de futures crises. Ainsi des projets de digitalisation et de l’avènement du cloud computing, qui démultiplient les risques liés à la cybercriminalité. Si les avantages en termes d’efficacité, d’optimisation des coûts et de travail collaboratif sont évidents, la sécurité des données prend une acuité particulière : fraude au président, faux RIB fournisseurs, ransomware... les menaces digitales planant sur les trésoriers se multiplient et doivent être prévues et gérées.

Réglementation, technologie et nouveaux acteurs : le tiercé gagnant

Dans le même temps, le contexte de globalisation va perdurer. Dans un monde interconnecté tant en termes de marchés que de répartition de la chaîne de valeur, le trésorier devra continuer à jongler entre les structures juridiques et les exigences réglementaires pour optimiser la trésorerie, la gestion des risques et celle des flux, tout en capitalisant sur les avancées technologiques.

Du côté réglementaire, citons trois exemples.

1, 2, 3... DSP3. Il conviendra de suivre avec attention la sortie prochaine du nouveau blockbuster à succès de l’EPC (European Payment Council), la Directive sur les services de paiement (DSP). Après un premier opus encensé par la critique, qui aura vu éclore le SEPA, le deuxième épisode a donné lieu à bien des avancées et rebondissements, notamment en posant les bases de l’open banking à l’européenne et en misant sur l’authentification forte. Après l’ouverture du marché des paiements et la création de deux nouveaux statuts (PSIC et PSIP1), il débouche sur un troisième épisode dont on peut parier qu’il sera encore davantage synonyme de modernisation et d’ouverture : la troisième mouture de la DSP sera vraisemblablement le point d’orgue de la révolution des paiements, avec la consolidation et l’extension du cadre de l’open banking (vers l’open finance). Le suspense est total : la tribu des SCT Inst – dopée par le projet de règlement européen d’octobre 2022 – cannibalisera-t-elle l’empire des SCT ? « Quand on parle pognon, à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute », faisait dire Michel Audiard à Jean Gabin dans Le Pacha. Pour les grandes entreprises, la limite des 100 000 euros continuera d’être une limitation. La DSP 3 tirera également les leçons des impacts de l’authentification forte sur le parcours client, tout en continuant à veiller à la prévention de la fraude. Pas toujours simple de trouver le bon équilibre entre protection du consommateur et fluidité de l’achat de bout en bout.

CBPR+, la révolution des formats. Une balise importante sera, en mars 2023, le lancement de l’utilisation des messages à la norme ISO 20022 pour les Cross Border Payments and Reporting (ou CBPR+), d’abord en coexistence, puis en remplacement des Messages Type SWIFT (MT).

Cette « révolution » a nécessité des investissements importants de la part des banques (et sans retour financier), mais la syntaxe XML autorise une plus grande richesse de l’information transportée et ainsi un meilleur contrôle des informations liées aux paiements. Les utilisateurs bénéficieront aussi d’une information plus complète, ce qui évitera des rejets et facilitera les rapprochements comptables.

Les monnaies digitales, mais lesquelles ? Plus prospectif mais non moins structurant, les monnaies digitales de banques centrales font l’objet de tests un peu partout dans le monde. Ainsi, l’euro digital devrait éclore à plus ou moins brève échéance, représentant une véritable nouveauté, bien moins « anecdotique » que les monnaies virtuelles, peu adaptées à une gestion financière selon les règles.

Une révolution en cours

D’autres exemples illustrent la révolution technologique en cours. Les API (Application Programming Interface) font une entrée remarquée dans le monde des paiements et, plus généralement, de la gestion de trésorerie. Elles constituent l’avenir non seulement des canaux d’échange mais aussi des nombreux interfaçages rendus nécessaires par la complexité de l’architecture informatique des entreprises et des banques. ERP (Enterprise Resource Planning), TMS (Treasury Management System), logiciel de communication bancaire, plateforme d’opérations de change, outils spécifiques de reportings... Et si tout cela communiquait de manière fluide, sans déperdition d’information et, de surcroît, en temps réel ? La promesse de la trésorerie en temps réel commencerait à prendre forme, avec tous les bouleversements en termes d’organisation et de processus (et donc sur le métier même du trésorier) que l’on peut imaginer.

L’intelligence artificielle (IA) laisse entrevoir un potentiel remarquable, au-delà de la digitalisation et de l’automatisation des tâches. Ces dernières permettent au Trésorier de se concentrer sur la valeur ajoutée, l’IA duplique cette valeur ajoutée en effectuant des recommandations, avec des applications dans la lutte contre la fraude ou les prévisions de trésorerie. Les registres distribués (Distributed Ledger Technology ou DLT, la blockchain, par exemple) ou encore le big data, offrent également des perspectives alléchantes.

Illustrant bien la convergence de tous ces changements à l’œuvre (acteurs, offres, réglementations, technologies), le domaine des paiements internationaux sera sans doute « animé », ou plutôt « disruptif », en 2023.

Au-delà d’une croissance probablement supérieure à celle des paiements sur les marchés intérieurs, les paiements internationaux restent un domaine à forte valeur ajoutée pour les banques et les occasions de les faire fortement évoluer ne manqueront pas, de la mise en place de CBPR+ à la montée en puissance de nouveaux écosystèmes de paiements.

De plus, l’initiative du G20 pour apporter plus de transparence et d’efficacité (Roadmap for Enhancing Cross Border Payments, 2020) se concrétise par une meilleure interopérabilité des systèmes (IXB), un meilleur échange d’informations (adoption de la norme ISO 20022 et CBPR+) ou un plus grand alignement des règles de lutte contre le blanchiment ou le financement du terrorisme.

Sans atteindre probablement la croissance 2021-2022, les paiements dématérialisés transfrontières devraient poursuivre une croissance à deux chiffres. Tendance encore plus forte chez les ETI pour les moyens de paiement classiques alors que, pour les particuliers, l’usage de wallets et de cartes de paiements contribuera le plus à la croissance.

Plus efficace mais plus concurrentiel

Cap Gemini2, cependant, voit une augmentation moyenne sur les trois prochaines années de 16,5 % en volumes, d’autres, à l’instar de Mc Kinsey3, ne prévoient qu’une hausse inférieure à 9 % des revenus liés, signes à la fois d’une concurrence exacerbée et d’une plus grande efficacité des systèmes.

Les nouveaux écosystèmes sont apparus il y a quelques années pour certains mais 2023 sera probablement une année charnière : ces alternatives à SWIFT vont connaitre le succès ou jeter l’éponge. En effet, proposer une alternative crédible n’est pas aisé mais la création d’un système d’échange privé semble la solution à l’inertie du système. Ainsi, le nouvel écosystème utilisera sans doute soit un réseau existant pour le mettre à disposition des banques (par exemple celui des géants américains VISA ou Mastercard), soit la technologie Blockchain afin de créer un véritable réseau (Onyx, Fnality).

Afin que les émetteurs de paiements puissent offrir une meilleure expérience clients et répondre à la concurrence des fintechs, un service pourrait voir le jour en 2023 : l’Immediate Cross Border Payment (ou IXB), développé en partenariat entre EBA Clearing, SWIFT et The Clearing House. L’idée est de lier les systèmes de paiement instantané européen (RT1 géré par EBA) et américain (Real Time Payment System RTP® géré par TCH), afin de proposer une exécution de paiement entre les États-Unis et l’Europe en temps quasi-réel. IXB est aujourd’hui en phase de test et 26 banques ont annoncé leur adhésion au projet. Il complète une offre de services à valeur ajoutée qui s’est étoffée grâce en particulier à SWIFT : GPI pour un suivi des étapes du paiement et la vérification de l’IBAN du bénéficiaire préalablement à l’exécution du paiement, IBAN pré-validation.

Et les banques dans tout ça ? Elles ne sont pas en reste, loin s’en faut. À bien des égards, elles conduisent même la transformation, soucieuses de conserver voire renforcer leur rôle de partenaire stratégique des entreprises. Elles développent ainsi des offres innovantes grâce au nouvel écosystème des fintechs et aux opportunités offertes par les réglementations, notamment en termes d’Open Banking et de temps réel. La liste d’innovations ces dernières années est longue et elle s’étoffe sans cesse : Electronic Bank Account Management, Bank Service Billing, comptes virtuels, SWIFT gpi, SWIFT go, paiements en temps réel, Supply Chain Finance, Dynamic Discounting...

Ce n’est que le début et le trésorier est le premier intéressé par ces nouvelles offres. « Le métier de trésorier s’est accéléré, automatisé et professionnalisé », soulignait Daniel Biarneix, président de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE), en 2021. Ce mouvement inexorable va se poursuivre et même s’accélérer. « We don’t need banks, we need banking services », se plaisait à dire Steve Jobs. La firme à la pomme a depuis développé une offre de paiement, à l’instar d’autres acteurs non bancaires qui se sont engouffrés dans les services financiers. De leur côté, les banques se diversifient : assurance, immobilier, mais aussi agence de voyages (JP Morgan4) ou e-commerce (banques chinoises), avec toujours les mêmes objectifs : élargir les gammes de services et conserver la relation client (et la valeur ajoutée dans la chaîne de processing). La limite entre acteurs bancaires et non bancaires s’estompe, générant plus de concurrence. Aux trésoriers d’en profiter pour devenir plus agiles, bénéficier de nouvelles offres et maîtriser la complexité d’un environnement appelée à croître, telle la tour de contrôle anticipant, régulant et optimisant les flux financiers.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº877
Notes :
[1] Single Euro Payment Area : l’espace unique de paiements en euro, qui a permis d’harmoniser les moyens de paiement en euro (virements SEPA, Prélèvements SEPA, opérations par carte bancaire) entre les pays concernés.
[2] Respectivement Prestataire de services d’initiation sur les comptes et Prestataire de services d’initiation de paiement.
[3] Source : Cap Gemini World Payment Report 2022.
[4] Source : McKinsey & Company, « Rethinking the Next Moves in Global Payments », 2022.
[5] Article du Wall Street Journal du 30 juillet 2022 : « JP Morgan is Building a Giant Travel Agency ».