La révolution des paiements, initiée il y a 20 ans, a mis à jour des changements profonds dans les usages, essentiellement par quatre biais : numérisation rapide, consolidation des infrastructures, transformation des modèles économiques et évolution des comportements des consommateurs.
Concrètement, cette « révolution » s’est surtout manifestée par la dématérialisation des moyens de paiement : cartes bancaires, e-wallet, paiement sans contact, virement instantané, cryptomonnaies... Côtés services, les paiements fractionnés, tickets dématérialisés et facturation électronique, font doucement leur apparition. Le secteur des paiements est, par nature, fortement régulé. Et si nécessaire soit-elle pour garantir la sécurité et la stabilité, cette régulation peut produire l’effet inverse et devenir un frein structurel qui laisse très peu de place à l’initiative des industriels.
Malgré ce constat, les différentes réglementations ont poussé les acteurs historiques à se moderniser. Par exemple, l’interprétation de la directive des paiements initiée en 2015 (DSP2), a été très variée selon les zones géographiques. L’Allemagne a mis en place des initiatives fondées sur le Berlin Group avec des API très différentes de celles utilisées en France ou encore en Belgique. Cette deuxième directive a laissé entrer dans la sphère financière des acteurs qui offraient des solutions concrètes (Revolut, Qonto), mais dont les ambitions technologiques ont parfois été freinées par une réglementation importante. Le Royaume-Uni a utilisé cette initiative pour faciliter l’open finance, et ainsi élargir son offre financière dans des domaines très différents. Par exemple, payer avec sa carte bancaire dans le métro londonien est possible depuis plus de dix ans.
Le déploiement des paiements instantanés et les innovations technologiques impulsées par les acteurs de la fintech ont par ailleurs accéléré l’exécution des transactions et enrichi l’expérience utilisateur. Concrètement, le paiement instantané constitue un service à part entière. Il permet d’effectuer des transactions en quelques secondes, totalement gratuitement. Son déploiement a toutefois nécessité plus de dix ans, en raison notamment des exigences réglementaires. Les fintechs fournissent l’infrastructure technologique qui rend ce service possible. Néanmoins, c’est l’initiative de la BCE qui a joué un rôle déterminant en accélérant son adoption par les acteurs du marché.
Des différences géographiques fortes
Qui plus est, cette « révolution » ne se déploie pas de manière homogène. Les usages diffèrent sensiblement entre les hémisphères et au sein même de l’Union européenne (UE)... révélant des écarts en matière d’infrastructures, de régulation et surtout de souveraineté. L’Europe se distingue par sa forte régulation et sa recherche d’équilibre entre concurrence et protection des consommateurs, au détriment d’acteurs privés. Elle reste marquée par de fortes disparités entre ses pays membres : la Suède, par exemple adopte rapidement des solutions de paiement mobile comme Swish, tandis que d’autres pays, comme la Grèce, restent largement dépendants des espèces. Et si l’on prend l’exemple de l’Allemagne, en 2023, la moitié (51 %) de toutes les transactions ont été effectuées à l’aide de billets et de pièces. Les Allemands conservent ainsi en moyenne 103 euros en liquide dans leur portefeuille, un montant qui reste remarquablement stable dans le temps, et 573 euros hors de leur portefeuille (source : Bundesbank).
Les États-Unis capitalisent sur un marché très flexible, une forte culture de l’innovation, une adoption rapide par les utilisateurs et la puissance de ses Big Tech avec des solutions comme Apple Pay, Google Pay ou PayPal, au prix d’une certaine dépendance vis-à-vis d’infrastructures plus traditionnelles. Des lacunes persistent tout de même concernant les paiements instantanés qui ont été plus tardifs à venir, et la fragmentation du système bancaire qui complique l’harmonisation du marché.
En Chine, le modèle, souvent qualifié de « leap frog » (bond technologique), est radicalement différent. En l’absence d’un réseau de cartes satisfaisant, le pays a directement basculé vers le paiement mobile. Les applications comme Alipay ont construit des écosystèmes qui intègrent tout en un : le paiement, le commerce, les services financiers et les réseaux sociaux. L’adoption massive de la population a permis une diffusion extrêmement rapide y compris dans les zones rurales. Par ailleurs, le yuan numérique (e-CNY), a fait son apparition et renforce le contrôle monétaire tout en réduisant la dépendance aux acteurs privés.
La souveraineté numérique, un challenge
L’avenir des paiements en Europe (et en France) passera donc par le regain de la souveraineté numérique et le retour sur l’échiquier financier. Or force est de constater qu’en matière de numérique, l’Europe est loin d’être souveraine. Cette dette technologique n’est pas uniquement liée aux réseaux de cartes mais s’étend aux logiciels, aux infrastructures cloud, aux wallets et aux données. Aujourd’hui encore, deux tiers des paiements numériques dans la zone euro, reposent sur des prestataires chinois ou américains comme Apple Pay, Google Pay ou Alipay. Or la domination de ces mastodontes n’est pas issue de la lignée de Jupiter mais bien de politiques nationales volontaristes. Au Brésil, par exemple, le pays a pu s’affranchir des géants Visa et Mastercard parce que l’Etat s’est impliqué dans la création et la vulgarisation de Pix (système de paiement instantané lancé en 2020).
Ce qui n’est pas le cas pour la majeure partie des pays européens, parce qu’affilés à l’UE, qui elle-même n’est pas affranchie des lobbies américains. Pendant des années, elle a traité la souveraineté numérique comme un dossier essentiellement « industriel » : cloud, IA, cybersécurité... Mais un maillon essentiel reste pourtant oublié : les paiements. Longtemps cantonnés aux équipes IT, les paiements ont été gérés comme un sujet purement technique. Mais cette ère est révolue ! Un paiement bloqué, ce n’est plus un simple incident informatique dans une entreprise isolée, c’est une industrie en souffrance, et des milliers de consommateurs amputés de moyens de paiement. La souveraineté des paiements ne peut donc plus être rangée dans la catégorie des débats théoriques.
Les fintechs européennes jouent un rôle central, en développant des solutions de paiement indépendantes, sécurisées et interopérables, qui contribuent à réduire cette dépendance. Des milliards de transactions sont gérées dans la zone euros et ces infrastructures sont beaucoup plus résilientes que certains acteurs très puissants dont les choix stratégiques sont plus orientés par le cours de l’action que par des vrais enjeux technologiques.