Le marché transfrontalier recèle de forts potentiels encore inexploités

Créé le

28.07.2023

-

Mis à jour le

25.08.2023

Dans ce segment encore peu investi par les banques, des inflexions se produisent. De nombreux « irritants » demeurent, mais ils augurent aussi de belles capacités de développement entre pays.

Les paiements transfrontaliers constituent un sujet de discussion et de préoccupation depuis plusieurs années au sein des directions des paiements des établissements financiers et des acteurs de la distribution. Avant même la période du Covid-19, ils faisaient partie des priorités des directions des paiements mais l’amplification des échanges internationaux depuis 2020, à la fois en B2B (business to business) et en B2C (business to consumer), a renforcé cet effet de loupe.

Traditionnellement, ce marché concernait principalement les échanges B2B au sein d’une même zone économique ou bien, plus largement, entre pays dits « développés ».

Ses autres segments, les échanges B2C ainsi que B2B impliquant un pays en développement avec un accès plus limité au réseau Swift, connaissaient globalement une efficacité moindre tant en termes de frais que de délais et de sécurité des transactions.

À partir des années 2010, des inflexions ont été observées sur ces derniers segments. Ils suscitent un regain d’intérêt, avec l’arrivée d’acteurs non bancaires comme Transferwise (Wise) ; ces acteurs visaient les segments de marché comme le P2P (peer to peer), le B2C ou le B2B à destination des PME, peu investis par les banques en raison des volumes de transactions marginaux par rapport au marché dans son ensemble et des marges significatives sur les frais de transaction (parfois supérieurs à 5 % du montant de la transaction vs moins de 0,2 % pour les segments les plus efficients).

En parallèle de ces nouveaux acteurs, les acteurs publics ont créé des cadres réglementaires autour des paiements en « temps réel », afin de les fluidifier et de favoriser le développement des échanges au sein de ces zones économiques (ex : zone SEPA avec l’instant payment).

Un terreau propice à l’innovation

Depuis plus d’une décennie, les innovations technologiques et business se succèdent, aidées par l’apparition de réglementations locales favorables à un développement, mais le marché des paiements transfrontaliers offre encore de larges possibilités d’innovation en raison des irritants qui subsistent.

Les formats de données demeurent fragmentés et tronqués. Induits par les messages numériques reçus, ils peuvent conduire à des erreurs lors de la transmission des messages entre les institutions financières. Le déploiement de la norme ISO 20022 n’étant pas encore achevé, l’ensemble des bénéfices escomptés ne se sont pas encore matérialisés au niveau global.

Le traitement des contrôles de conformité garde sa complexité. Cela constitue un frein à l’amélioration des paiements transfrontaliers, du fait de la mise en œuvre inégale des régimes réglementaires de contrôle des sanctions et de lutte contre la criminalité financière dans les différents pays.

La limitation horaire dans le traitement des transactions entraîne pour de nombreux établissements une mise à jour des soldes des comptes bancaires uniquement pendant les heures où les systèmes de règlement sous-jacents sont disponibles.

Les plateformes technologiques héritées et non correctement développées présentent des obstacles à l’innovation incrémentale. Une grande partie de la technologie supportant les systèmes de paiement transfrontaliers est en effet basée sur des standards locaux ne permettant pas l’interfaçage avec les différents systèmes bancaires.

Les chaînes de transactions sont longues, complexes et coûteuses pour l’activité de correspondance bancaire, ce qui rend difficile pour les banques d’offrir à leurs clients une couverture pertinente.

Ces irritants donnent lieu à des frais et délais parfois importants ainsi qu’à un manque de visibilité sur le bon déroulement des transactions, impactant particulièrement les segments de clientèle des particuliers et des petites entreprises, qui n’ont souvent pas d’alternatives pour leurs opérations internationales.

Les innovations sur ce marché se heurtent souvent à des considérations d’échelle et de support de la part des acteurs privés et institutionnels en place. Les réseaux en place, Swift pour la correspondance bancaire, Visa et Mastercard pour les paiements électroniques, offrent une couverture technique pour la grande majorité des cas d’usage.

Ces réseaux offrent par ailleurs un bon niveau de résilience et proposent progressivement des innovations incrémentales (exemple : système de paiement en quasi-temps réel Swift GPI) mais tout cela ne règle qu’une partie des irritants.

Par ailleurs, au-delà de leur fonction première de facilitation des paiements, ils peuvent également être utilisés comme des outils politiques, du fait de leur prédominance ; les récents événements internationaux ont clairement mis en avant cette réalité. Les recherches de solutions alternatives viables quant à elles peuvent être pressenties à moyen terme comme participant à la complexification de l’écosystème.

Des pistes de différenciation

Diverses solutions de différenciation sont possibles. Moderniser les infrastructures en place, tout d’abord, au sein de marchés réglementés comme la zone SEPA par exemple, ce qui amène à considérer également une automatisation. L’objectif est de répondre à un triple enjeu de qualité et de transparence pour les clients et d’optimisation des coûts liés à la fourniture des services.

Des technologies comme l’intelligence artificielle peuvent notamment contribuer à améliorer le taux de STP (Straight Through Payments) tout en maîtrisant le taux de repairs. Les investissements nécessaires représentent des montants significatifs pour les acteurs bancaires, peu rentables à court terme et ils nécessiteront plusieurs années pour être pleinement visibles des clients. IBM accompagne de nombreux acteurs européens dans ces démarches et ces réflexions en amont, jusqu’à la mise en œuvre des programmes de transformation. Il est également envisageable de fournir des briques technologiques ou de services d’externalisation pour cette activité.

L’expérience client doit ensuite être repensée. Chaque segment de clientèle a des attentes spécifiques en termes d’expérience et de service client. Il est inopportun d’adapter les modèles et solutions en place à l’ensemble des cas d’usage. Là où l’attention du client particulier portera en particulier sur les aspects de prix et de d’ergonomie pour la réalisation des opérations, un client de type PME se focalisera davantage sur la traçabilité, la sécurité et les délais pour la réalisation des paiements. Ces attentes donnent lieu à des investissements peu mutualisables et présentent des rendements faibles au vu des sommes à consentir. De ce fait, certaines banques s’ouvrent à des partenariats avec des acteurs spécialisés qui ont développé des solutions optimales pour les segments de clientèle visés. C’est notamment dans cette optique que certains groupes bancaires sont devenus partenaires d’acteurs comme Wise pour les transferts internationaux en dehors de la zone SEPA. Cette approche a certes un effet diluant à court terme pour les revenus dégagés sur l’activité, mais elle permet de sécuriser des clients en enlevant l’irritant du prix, qui aliène la clientèle des particuliers.

Il s’agit également de maîtriser la fraude spécifique aux paiements transfrontaliers. Certains modèles de fraude leur sont spécifiques. En général, ils sont moins bien couverts en termes d’outillage et d’analyse que les paiements domestiques, entraînant des coûts parfois importants pour les acteurs bancaires exposés à des activités impliquant des pays ou des types de transactions non standardisés. Des approches adaptées sont nécessaires pour maîtriser ces coûts.

Enfin, il est crucial pour tous les acteurs majeurs de participer aux écosystèmes régionaux en cours de développement au sein des différentes zones économiques mondiales, afin de profiter des économies d’échelle et d’identifier en amont des modèles économiques alternatifs et qui peuvent avoir vocation à se développer au-delà de leur zone d’origine.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº883