Infrastructures de paiement. Désignons sous ce terme l’ensemble des réseaux et systèmes qui supportent les échanges de biens, d’informations ou de droits. Appliquées aux paiements, elles assurent la circulation sécurisée de la monnaie et participent à la stabilité financière. Elles se situent au croisement de la macroéconomie et de la microéconomie, en affectant directement la compétitivité des banques, des entreprises et des particuliers. Ce nouveau rapport de la Fondation Concorde montre que ces infrastructures sont devenues un enjeu central dans un contexte de transformation rapide des usages, d’innovations technologiques majeures et de dépendance croissante vis-à-vis d’acteurs extra-européens. Notre analyse s’appuie sur des auditions d’experts, des données chiffrées et une évaluation des pratiques observées en France et dans la zone euro.
La monnaie, un outil à part
La monnaie n’est pas un simple outil technique : elle porte une dimension de pouvoir, de souveraineté et d’autonomie stratégique. Les innovations récentes – blockchain, crypto-actifs, monnaies numériques de banque centrale – ont accéléré la virtualisation des échanges. Avec des stratégies différentes selon les pays (voir page 34). Si les espèces demeurent utilisées, la crédibilité et la réputation des monnaies deviennent plus déterminantes que jamais. Dans ce contexte, le rapport invite l’Europe à se doter d’une ambition forte pour affirmer sa place face à la prédominance du dollar et à son propre retard. Il préconise un équilibre subtil entre innovation et régulation, compétitivité et sécurité, coopération et concurrence. Sur le plan monétaire, il exprime un certain scepticisme à l’égard de l’euro numérique de détail et privilégie le développement de stablecoins adossés à l’euro.
D’abord un constat. Au cours des dix dernières années, le secteur des paiements a connu une recomposition profonde : un renforcement du cadre réglementaire après la crise financière de 2008, la montée en puissance des fintechs et des solutions stimulées par la seconde version de la directive sur les paiements, l’affirmation hégémonique des bigtechs (Apple, Google, Amazon, Alipay, etc.), ou encore la transformation des usages, accélérée par la pandémie de Covid-19 avec notamment l’essor du sans contact, recul du cash). Ces évolutions font de la souveraineté dans le domaine des paiements un enjeu majeur, d’autant plus que les tensions géopolitiques renforcent la dépendance vis-à-vis des acteurs mondiaux. L’indépendance de la France et de l’Europe passe désormais par une maîtrise accrue de leurs infrastructures.
Paiements : les différences françaises
Dans l’Hexagone, en 2024, la carte est devenue le premier moyen de paiement, avec 48 % des transactions, devant les espèces (43 %). L’usage du mobile progresse rapidement, même si sa part reste marginale. En revanche, en Europe, les espèces demeurent dominantes et la carte représente 54 % des transactions dématérialisées. Ce basculement s’accompagne d’une érosion des schémas nationaux de cartes : seuls neuf subsistent dans l’Union européenne (UE). Autrement dit, treize pays dépendent totalement des schémas internationaux. Les International Card Schemes (Visa, Mastercard) dominent aujourd’hui le marché, renforçant la dépendance de l’Europe à des infrastructures étrangères. Cette dépendance comporte un risque majeur de blocage ou de manipulation des flux en cas de tensions politiques. Le processing est également stratégique : l’UE compte 80 processeurs de paiements. Certains sont d’ailleurs détenus par des investisseurs américains, ce qui accentue le risque de perte de contrôle.
Pour réduire la dépendance aux géants étrangers, EPI, un consortium avec pour actionnaires des banques de plusieurs pays européens a lancé Wero, portefeuille paneuropéen de paiement instantané. Il ambitionne d’offrir une alternative crédible aux solutions internationales, en s’appuyant sur des transferts de compte à compte. Néanmoins, son développement reste fragile : parts de marché limitées, retards de lancement, désengagement de plusieurs actionnaires. Malgré ces difficultés, Wero illustre la volonté de bâtir une infrastructure souveraine.
Déjà en retard sur la blockchain
Dans le même temps, la montée en puissance de la blockchain ouvre une nouvelle ère : l’internet de la valeur, qui permet des transferts d’actifs numériques instantanés et peu coûteux. Cette technologie favorise la finance décentralisée (DeFi), reposant sur des contrats intelligents, sans tiers de confiance. Elle pourrait réduire les coûts, accroître la transparence et ouvrir de nouveaux usages (prêts, épargne, paiements transfrontaliers).
Comme lors de la révolution internet, il faut constater le risque de retard européen. La blockchain représente une opportunité stratégique qu’il faut saisir. Les stablecoins jouent ici un rôle central : ils offrent stabilité et faibles coûts de transaction, et s’imposent dans le commerce numérique et les transferts de fonds. Mais le marché est quasi exclusivement dominé par des stablecoins en dollars, ce qui contribue à la dollarisation de l’économie mondiale. Les stablecoins en euros restent marginaux, ce qui fragilise la place internationale de la monnaie unique européenne.
Stablecoin-euro numérique :
ne pas se tromper...
Les États-Unis soutiennent activement leurs stablecoins : ils attirent l’épargne mondiale pour financer leur dette publique et renforcer leur influence monétaire. L’administration américaine considère ce secteur comme stratégique, et les grandes entreprises de la tech comme Stripe lancent des comptes financiers en stablecoins. En comparaison, l’Europe tarde à agir, risquant de voir son rôle affaibli dans la finance mondiale. Le rapport appelle donc à une stratégie offensive pour développer des stablecoins en euros, gages de souveraineté monétaire.
Face à cette montée des paiements dématérialisés, l’Eurosystème envisage un euro numérique de détail, déployable à partir de 2027-2028. Il compléterait les espèces, serait garanti par la Banque centrale européenne et distribué par les banques. Des plafonds de détention seraient instaurés pour préserver la stabilité financière. Cependant, le rapport de la Fondation Concorde reste critique sur le sujet. Les raisons sont multiples, avec en premier lieu des coûts d’implémentation très élevés de l’ordre de 80 milliards d’euros. Il faut aussi constater sa portée limitée à la zone euro, le désintérêt du public, les risques pour les banques et commerçants, sans oublier l’incapacité à concurrencer efficacement les stablecoins. L’euro numérique de détail apparaît davantage comme un outil institutionnel coûteux qu’une réponse pragmatique aux besoins du marché.
Illusoire souveraineté intégrale
Après avoir dressé un état des lieux des dépendances européennes et des transformations en cours dans le monde des paiements, la Fondation Concorde formule une série de propositions destinées à renforcer la souveraineté française et européenne. Celles-ci reposent sur un constat : une souveraineté intégrale, couvrant toutes les couches des paiements, n’est ni réaliste ni souhaitable. Elle conduirait à une perte d’efficacité, d’innovation et de compétitivité. L’objectif est donc de définir un équilibre entre autonomie, ouverture et coopération, en identifiant les domaines où la souveraineté est indispensable et ceux où une intégration internationale demeure acceptable.
Déjà, les paiements doivent être considérés comme un service vital au même titre que l’énergie ou les télécommunications. Leur caractère non substituable et leur rôle central dans la circulation de la monnaie et des données justifient un traitement prioritaire par les pouvoirs publics. Ils constituent un levier essentiel pour la compétitivité économique et pour l’indépendance de l’Europe dans un contexte de rivalité géopolitique.
Européaniser les couches basses du processing
Il convient donc de définir des objectifs de souveraineté sur les différentes couches des systèmes de paiement. Le rapport distingue plusieurs niveaux d’infrastructures.
Un, les couches basses du processing. C’est le socle industriel fonctionnant 24 heures/24 et 7 jours/7, d’une criticité comparable à l’électricité ou aux télécoms. Aujourd’hui, elles reposent largement sur des technologies non européennes, ce qui expose l’Europe à un risque de dépendance. La priorité est de garantir leur résilience et leur souveraineté à l’échelle européenne.
Deux, le cloud. Les services de stockage et de traitement de données sont dominés par les géants américains, comme AWS, Microsoft ou Google. 80 % des dépenses européennes en logiciels et services cloud bénéficient à des acteurs américains, soit 264 milliards d’euros par an. Quelques alternatives existent comme OVHcloud, S3NS ou Outscale, mais leur poids reste limité. La Fondation appelle à une politique publique ambitieuse pour soutenir ces acteurs, via la commande publique, la régulation, l’investissement et des incitations fiscales.
Le rôle clef du Digital Markets Act
Trois, les smartphones. Aucun fabricant européen n’est présent sur ce marché, désormais concentré en Asie et aux États-Unis. Le rapport considère que la bataille est perdue à court terme, mais souligne l’importance d’assurer l’ouverture des systèmes d’exploitation via le Digital Markets Act, afin de garantir un accès équitable aux services de paiement européens.
Il faut aussi mutualiser les dépenses d’investissement en technologie des banques et mieux orienter la commande publique. Les banques européennes dépensent des dizaines de milliards d’euros chaque année dans la technologie, mais de façon dispersée. Le rapport suggère de mutualiser une partie de ces investissements, notamment dans le domaine des paiements, à l’image de la coopération dans l’industrie de défense. Cette approche permettrait de réaliser des économies substantielles et de concentrer les ressources sur les savoir-faire spécifiques de chaque établissement. Une mutualisation progressive pourrait commencer par les éléments périphériques aux systèmes centraux, souvent liés aux évolutions réglementaires. L’État pourrait aussi soutenir ce mouvement par la commande publique, afin de sécuriser les investissements et favoriser des infrastructures communes.
Capitaliser sur STET et Wero
Derrière les grandes stratégies, il convient aussi de s’intéresser aux acteurs. Il est ainsi nécessaire de consolider les acteurs nationaux autour de STET. Né d’une initiative franco-belge, STET traite plus de 36 milliards de transactions par an et est identifié comme un pilier stratégique. Le rapport recommande de consolider sa position et d’encourager des rapprochements consentis avec d’autres acteurs européens, afin d’en faire un champion de référence. L’expérience de l’European Payments Initiative (EPI), jugée trop ambitieuse et mal calibrée, illustre l’importance d’une approche pragmatique : partir des acteurs existants plutôt que créer de toutes pièces une solution paneuropéenne unifiée. De même, il conviendrait de favoriser l’émergence d’un global clearer européen pour renforcer l’indépendance dans le traitement des flux internationaux.
En dépit des difficultés initiales d’EPI, Wero incarne une alternative européenne crédible aux solutions dominantes étrangères. Cette solution doit être consolidée et promue. Le rapport déconseille de le fragiliser en multipliant les projets concurrents, comme l’euro numérique de détail, dont l’utilité est jugée faible pour les citoyens et les entreprises. Wero peut coexister avec d’autres initiatives locales (Bizum en Espagne, Vipps en Norvège), mais il doit bénéficier d’un soutien politique et financier afin d’accroître son adoption et son intégration.
Légaliser le co-branding
des cartes
Côté cartes bancaires, le co-badging des cartes bancaires, qui consiste à combiner un schéma européen (comme CB) avec un schéma international, est présenté comme un mécanisme de sécurité essentiel. Il permet de garantir un relais en cas de défaillance d’un réseau. Or, le mono-badging progresse, notamment sous l’influence des néobanques et des pratiques de sponsoring des réseaux américains. Le rapport propose d’imposer légalement le co-badging, afin de préserver une option souveraine dans les paiements. Plus largement, il appelle à la convergence des standards entre schémas européens et à une interconnexion accrue au-delà des frontières nationales.
Concernant l’avenir monétaire, la Fondation privilégie une stratégie duale : des stablecoins en euros d’un côté, un euro numérique de gros repensé de l’autre. Régulés et intégrés dans les systèmes de paiement, les stablecoins adossés à l’euro, portés par de grandes banques européennes, répondent à une demande réelle, notamment dans les pays marqués par l’instabilité politique ou monétaire. Permettant de capter une épargne croissante, leur diffusion renforcerait la place de l’euro dans le système international.
Rendre l’euro numérique
de gros interopérable
Parallèlement, il faut repenser l’euro numérique de gros, destiné aux règlements interbancaires. Objectif : le rendre interopérable et ouvert aux innovations privées. Le rapport se montre critique vis-à-vis de la lenteur des projets actuels, entravés par des compromis politiques entre banques centrales. Qui plus est, le rapport suggère la constitution d’une réserve stratégique en cryptomonnaies, notamment en bitcoin, considéré comme une forme d’« or numérique ». Sans prôner un investissement massif, il s’agirait de diversifier les réserves pour anticiper l’évolution des marchés financiers.
Impossible de s’interroger sur les paiements et la souveraineté sans parler réglementation. La régulation doit être un outil de protection et de compétitivité, et non un frein. Le rapport met en garde contre les initiatives européennes, comme TIPS ou l’euro numérique de détail. Certes, elles sont bien intentionnées, mais elles risquent de déstabiliser les acteurs existants en introduisant une concurrence institutionnelle. L’objectif doit être de consolider les champions européens, non de les fragiliser. Le règlement MiCA constitue une base utile, mais doit évoluer pour garantir une rémunération équitable des porteurs de stablecoins et soutenir l’innovation. Le rapport appelle enfin à une pédagogie accrue auprès des décideurs publics et du grand public, pour faire comprendre les enjeux de souveraineté associés aux paiements. Il s’agit de montrer que ce domaine, souvent perçu comme technique, concerne en réalité la sécurité économique de tous.
L’urgence, une contrainte majeure
L’ensemble des propositions converge vers une même orientation : bâtir une autonomie stratégique européenne dans les paiements, fondée sur des infrastructures robustes, interconnectées et souveraines. La France a un rôle moteur à jouer, en soutenant ses champions nationaux et en contribuant à une coordination européenne. La souveraineté monétaire ne peut être décrétée d’en haut ; elle doit résulter d’une coopération entre États, banques, régulateurs et entreprises, articulée autour d’objectifs clairs et réalistes.
Le rapport insiste sur le caractère urgent de cette démarche : dans un monde où les paiements deviennent un instrument de puissance et un vecteur de dépendance, l’Europe ne peut se contenter d’un rôle secondaire. Elle doit saisir l’opportunité d’innover, de réguler et de consolider ses forces pour préserver son indépendance économique et renforcer sa place dans l’économie mondiale.