Construire un acteur de paiement européen, offrant des solutions qui répondent à la fragmentation du marché, à l’innovation et assurant la souveraineté du Continent : c’est l’ambition bancaire, industrielle et publique que porte EPI (European Payment Initiative). « Bâti pour l’Europe, par des acteurs européens », est-il écrit sur son site. Cela suppose d’entrer en compétition avec les offres dominantes des grands schemes cartes et des Big Techs internationaux, dont les objectifs sont à la hauteur de leurs moyens considérables, et donc de disposer dès l’origine d’une masse critique d’acteurs et de transactions des paiements paneuropéens.
L’un des volets du projet, un nouveau scheme de paiement par carte, ne s’est pas matérialisé. Son ampleur, et la compétition intra-européenne, notamment avec certains acteurs domestiques comme l’espagnol Bizum, attisée par les schemes internationaux, ont conduit à son abandon. L’ambition d’EPI s’est recentrée sur le paiement instantané et le portefeuille électronique (wallet) mais avec une base plus large, plusieurs acteurs bancaires européens réticents à l’égard du projet initial l’ayant rejoint depuis.
EPI vise désormais à offrir des services de paiement de particulier à particulier dans un premier temps puis de paiements en ligne aux professionnels, et enfin de paiement sur le lieu de vente. Cette offre est envisagée en complément des paiements par carte sur certains marchés où il reste dominant, comme en France. Elle s’appuiera sur le Rulebook du scheme du European Payment Council (EPC) étendu, et sur la base juridique du règlement européen sur le virement instantané, qui devrait être adopté prochainement.
EPI s’appuyera sur un groupe d’actionnaires puissants : la plupart des grandes banques françaises, belges, allemandes et néerlandaises, et deux grands industriels européens, Worldline et NEXI. Pour disposer d’emblée d’une masse critique, EPI vient de racheter deux solutions du marché, iDeal et Payconiq, et s’apprête à migrer la base installée de Paylib. Cela lui offira une présence effective sur plusieurs marchés domestiques européens.
Ce socle solide de clientèle et d’investisseurs devrait lui permettre de faire jeu égal avec des grands acteurs internationaux mais aussi domestiques afin de rivaliser avec leurs ambitions européennes.
Trois grands défis
Malgré les très grands progrès réalisés avec le SEPA, l’Europe restera à court terme un patchwork de schemes de paiement. Mais EPI a vocation à être fédérateur, car il répond à un besoin clé, offre une véritable valeur ajoutée, et va devenir incontournable en Europe.
Trois grands défis devront être relevés. Il faudra d’abord maintenir l’unité des actionnaires et même essayer d’élargir sa base auprès d’acteurs européens encore réticents à s’engager, et auprès d’autres acteurs, non bancaires, à l’instar de fintechs souhaitant rejoindre une initiative porteuse. Puis il faudra résister aux assauts des acteurs internationaux et locaux, qui verront en EPI « l’homme à abattre » (France Payments Forum sera aux premières loges pour défendre le projet), et enfin séduire les Européens pour qu’ils en fassent leur application de paiement prioritaire, en complément du paiement par carte sur certains marchés, et ce n’est pas le moindre défi.
Et pour cela, EPI devra éviter une concurrence destructrice avec l’euro numérique, s’il devait voir le jour à court terme, et s’imposer face aux autres solutions domestiques d’autres communautés bancaires européennes qui souhaiteraient rester indépendantes, et même, tenter de les séduire. Nos amis espagnols ou italiens comprendront-ils rapidement la nécessité de rejoindre l’initiative commune ? C’est ce que l’on peut souhaiter de mieux, et qui pourrait permettre à l’EPI de s’imposer sur un marché des paiements numériques déjà saturé de solutions, et à l’Europe de retrouver dynamisme, créativité et souveraineté sur un marché non seulement stratégique, mais aussi vital pour nos économies.