Argent, cinéma
et art de la guerre

Créé le

25.10.2022

-

Mis à jour le

10.11.2022
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Un marché boursier est d’autant plus efficace que l’information y est bien transmise, avec des prix qui la reflètent : c’est la théorie néoclassique élaborée entre 1965 et 1970 par Eugene Fama et Paul Samuelson. Pourtant, l’efficient market hypothesis, au fondement de toutes les techniques financières, n’est qu’une fiction savante, peut-être mathématiquement élégante mais aussi hors sol, une narration romantique posée sur la bourse.

Que nous apprend le cinéma ? S’il faut trouver des modélisations adaptées à la bourse (incertitude, engagement), ce serait dans l’art militaire qu’il faudrait les chercher, selon Wall Street d’Oliver Stone (1987). Les premières scènes rappellent celles de son précédent film, Platoon (1986) : elles présentent les relations entre le jeune courtier Bud Fox (Charlie Sheen) employé par la banque d’affaires Jackson Steinem & Co et les autres courtiers, de la même manière que Platoon à l’arrivée de Chris Taylor (joué par le même Charlie Sheen) au Vietnam. Le sous-titre de l’affiche de Platoon indiquait « la première victime de la guerre est l’innocence ». Ainsi pourrait être posée la même maxime pour Wall Street et son armée de courtiers.

Ce que montre Wall Street, c’est que, loin d’être le lieu d’un équilibre concurrentiel régi par des lois économiques, le marché boursier est le théâtre d’un affrontement sans merci entre des hommes d’affaires puissants, les seigneurs de la guerre. Gordon Gekko (Michael Douglas), personnage fictif inspiré par plusieurs financiers célèbres dont Ivan Boesky, Carl Icahn ou Michael Milken, l’explique à Bud après une partie de squash : « C’est une guerre de tranchées, il n’y a pas de pardon », et il ajoute « Lis Sun Tzu, L’Art de la guerre ».

Dans la guerre, l’information sur l’ennemi est cruciale. Dans la guerre, c’est le rôle du renseignement et de l’espionnage : trouver des bonnes informations sur les positions ennemies. Gekko va envoyer Bud espionner les intentions de son rival, l’homme d’affaires anglais Larry Wildman (Terence Stamp) « l’homme sauvage », le guerrier, dont le personnage est inspiré de Jimmy Goldsmith. Gekko a eu « un bon informateur chez Larry », parti. Bud va le remplacer.

L’espionnage est illégal (la SEC veille). Bud déclare à Gekko, de manière prémonitoire, « j’irais droit en taule ». Sa motivation l’emporte sur la prudence. Quelle motivation ? Oliver Stone la dévoile dès l’ouverture du film avec Frank Sinatra en bande-son : Fly me to the Moon, « laisse-moi jouer avec les étoiles » ! Ici, les stars du marché, tel Gekko aux yeux de Bud. « Il faut des gars qui soient fauchés, futés, affamés », confie Gekko, traversant l’East River pour entrer avec Bud dans Manhattan, le lieu du combat pour l’argent.

Une autre scène importante du film nous présente une soirée dans la luxueuse villa de Gekko, qui n’est pas sans évoquer L’affaire Thomas Crown (1968, Norman Jewison), lorsque le rôle-titre (Steve McQueen) surfe sur les dunes de sable à grande vitesse. Oliver Stone ajoute une composante de critique sociale dans Wall Street, lorsque les buggys passent à grande vitesse devant les pêcheurs, image d’un contraste entre l’argent de Gekko et le travail des pêcheurs.

Existerait-il une activité davantage en conformité avec la théorie financière ? La réponse de Gekko est à nouveau éclairante : « Les gérants de portefeuille se font balader par l’indice des valeurs parce qu’ils sont des moutons, et les moutons, ça se fait tondre. » Il n’est donc pas étonnant que les gérants de portefeuille aient été remplacés par des algorithmes dans la gestion indicielle passive (Revue Banque n° 869, juin 2022). Wall Street date de 1987, c’est-à-dire avant la transformation algorithmique des marchés ; il serait plus difficile, aujourd’hui, de lutter contre les algorithmes.

On remarque cependant dans un autre film, Money Monster (2016), réalisé par Jodie Foster, que les algorithmes sont désignés comme des faux coupables pour une opération d’enrichissement dont les caractéristiques relèvent d’une manipulation dans le « vrai » monde, comme dans Wall Street.

Notes :
1 Le cycle de projections-débats Ciné-Money, sur
le cinéma et l’argent, se poursuivra le 20
 novembre
avec
L’Argent des autres de Christian de Chalonge (1978), au théâtre de la Reine Blanche (Paris 18). Informations sur le site de la Fondation de la maison des sciences de l’homme : https://www.fmsh.fr/fr/ projets-soutenus/cine-money