Longtemps considérée comme une valeur refuge, la dette souveraine fait son retour dans les portefeuilles. Pour Claudia Panseri, directrice des investissements chez UBS France, les épisodes de volatilité récents ont au moins eu le mérite de réajuster les primes de risque : « Le pire semble derrière nous. Dans un contexte de ralentissement macroéconomique, les obligations d’État retrouvent leur sens. » Mais cet optimisme mérite d’être nuancé. Christophe Herpet, qui fut Global Head of Fixed Income chez AXA Investment Managers, met en garde contre l’illusion d’une normalisation durable sur les marchés obligataires souverains : la soutenabilité de la dynamique d’émission publique en Europe devient un vrai sujet d’inquiétude.
Enjeux autour du policy mix
Les émissions nettes de bund allemand, vont atteindre des niveaux inédits depuis la réunification, tirées par le financement de la transition énergétique et du réarmement budgétaire. « Nous assistons à une forme de saturation progressive sur les maturités longues, où les investisseurs exigent désormais une prime de terme structurelle plus importante pour absorber ce mur d’offre », explique-t-il avant de rajouter que cela « pourrait mécaniquement provoquer une pentification des courbes ».
Au cœur du débat, l’articulation entre politique budgétaire et politique monétaire. Alors que la Fed a entamé une détente, les taux longs américains résistent – preuve que l’endettement public pèse sur la courbe. En Europe, c’est la relance allemande qui tire les taux vers le haut, dans un contexte où la France a « zéro marge de manœuvre budgétaire », selon Alain Bokobza, directeur de l’allocation d’actifs de Société Générale CIB.
Le public a soulevé une question de fond : pourquoi les marchés ne distinguent-ils pas la dette d’investissement de la dette de fonctionnement ? Claudia Panseri a salué la pertinence de l’observation, tout en reconnaissant que cette distinction, bien que logique sur le plan économique, reste invisible pour les investisseurs.
Atouts et ambiguïté du marché du crédit
Face à une dette publique surévaluée par les marchés, le crédit d’entreprise semble être, pour certains, une alternative séduisante. Directeur des investissements chez Syz Group, Charles-Henry Monchau y voit même une opportunité stratégique : les entreprises, notamment européennes, disposent de bilans solides et bien gérés. Les banques, notamment, se sont assainies depuis 2008, ce qui renforce l’attrait des titres juniors. Mais ce regain d’intérêt ne doit pas occulter certaines dissonances entre les prix de marché et les signaux fondamentaux. Christophe Herpet insiste sur un point crucial : les spreads de crédit, en particulier sur les segments Investment Grade et High Yield, ne reflètent pas pleinement l’asymétrie des risques microéconomiques, dans un contexte de croissance molle et de marges sous pression. Il cite le cas emblématique de Sodexo. L’action a décroché de 16 % à la suite d’un simple profit warning. « Cette correction, non anticipée par le marché du crédit, montre à quel point les spreads peuvent être déconnectés des signaux fondamentaux. »
La gestion active de préférence au buy and hold
Claudia Panseri tempère cette inquiétude. Pour elle, le marché reste soutenu par des flux abondants et une discipline accrue des émetteurs. Elle souligne toutefois l’importance d’une gestion active : « Dès qu’un écart de spread apparaît, les acheteurs sont là. Mais il faut savoir où chercher. » Alain Bokobza met en garde contre l’effet trompe-l’œil d’une demande structurelle en Europe, alimentée par l’excès d’épargne. Il pointe un risque croissant pour les entreprises américaines, qui devront faire face à des besoins de refinancement massifs dans un environnement conjoncturel moins favorable.
Dernier thème abordé : l’expansion de la dette privée, souvent perçue comme une voie royale vers la décorrélation. « Tout le monde en veut, et c’est bien ça le problème », alerte Charles-Henry Monchau. Avec une taille de marché multipliée par six en dix ans, le phénomène prend des airs de bulle. D’autant que cette classe d’actifs, peu liquide, reste difficile à valoriser. Claudia Panseri confirme : « le taux de défaut ne veut pas dire grand-chose, et sans mark-to-market, la volatilité est invisibilisée. » Pour elle, la dette privée doit rester marginale dans les portefeuilles – et réservée à des investisseurs avertis.
Dettes privées : déséquilibre de marché
Alain Bokobza adopte une vision plus constructive. Il voit dans la dette privée un moyen de financer l’économie réelle, via des projets d’infrastructure ou industriels. Une forme d’investissement direct, ancrée dans le tangible, avec un potentiel ESG encore largement inexploité. Christophe Herpet alerte sur des désalignements croissants entre rendement affiché et risque sous-jacent. « Il n’est pas crédible de proposer du private equity à 6 % et de la private debt à 12 %. Ce différentiel reflète un déséquilibre de marché, pas une prime de risque rationnelle. » Il appelle à une approche plus cohérente et résiliente, fondée sur des allocations hybrides mêlant dette cotée et non cotée, pour mieux encaisser les retournements de cycle et lisser la liquidité.
Au terme de cette conférence dense et nuancée, un constat s’impose : la dette, qu’elle soit publique ou privée, reste au cœur des stratégies d’investissement. Mais les repères traditionnels ne suffisent plus. La diversification s’envisage désormais à travers une lecture plus fine des risques, des flux et des régimes économiques. Dans un monde où l’instabilité géopolitique et la normalisation monétaire redessinent la cartographie des placements, les investisseurs doivent conjuguer vigilance, agilité et pédagogie. Un défi que les futurs diplômés du Master 222 semblent prêts à relever