Depuis plus d’un an, l’Association française de la gestion financière (AFG) participe activement aux débats et réflexions, hier sur l’Union des marchés de capitaux, désormais sur l’ « Union pour l’épargne et l’investissement ». Cette nouvelle appellation reflète clairement l’objectif : répondre aux défis économiques et sociaux majeurs, auxquels l’Europe est confrontée, en s’appuyant sur deux impératifs essentiels, i.e. assurer un financement durable de son développement économique et encourager les ménages à épargner sur le long terme.
Malgré des niveaux d’épargne élevée en Europe, une grande partie de celle-ci reste sous-investie dans les marchés financiers. Cette situation limite l’accès des entreprises européennes aux ressources nécessaires pour croître et innover, tout en augmentant la pression sur les systèmes de retraite. Les rapports Letta et Noyer établissent un diagnostic clair et proposent des pistes intéressantes. Ils appellent à une véritable union pour l’épargne et l’investissement. Ils soulignent que l’épargne abondante des citoyens européens constitue une richesse susceptible d’être davantage orientée vers le financement de l’économie de l’Union européenne (UE).
Les gérants privilégient l’Europe
Les gérants d’actifs jouent un rôle en servant de pont entre l’épargne des ménages ou des investisseurs institutionnels et les besoins de financement des entreprises. Aujourd’hui, près de trois-quarts des encours gérés par les gérants français sont investis en Europe. Les gérants d’actifs assurent un continuum de financement pour les entreprises, qu’il s’agisse de petites et moyennes entreprises cotées ou non, ou de grands groupes, en répondant à des besoins de financement à court, moyen et long terme. Ces financements, notamment en fonds propres, sont particulièrement cruciaux pour permettre aux entreprises d’investir dans les transitions technologiques et environnementales et de développer leur compétitivité.
En parallèle du financement bancaire, l’investissement de cette épargne privée dans l’économie, via les marchés, est un puissant levier pour la croissance et la valorisation des entreprises. Cependant, comme le constatent les rapports Letta et Noyer, l’épargne de moyen et long terme est très insuffisante dans l’UE. En effet, elle représentait seulement 90 % du Produit intérieur brut (PIB) en 2023 contre 310 % aux États-Unis selon l’AFME (données 2023).
Les secteurs en pointe pénalisés
Ce déficit a plusieurs conséquences : une sous-valorisation des entreprises européennes, les privant des ressources nécessaires pour innover et croître et une faible attractivité des marchés européens, qui incite les entreprises à lever des fonds dans d’autres régions du monde. Les secteurs les plus touchés sont ceux nécessitant des investissements importants en recherche et développement tels que les biotechnologies, le numérique, l’intelligence artificielle et la transition énergétique. À titre illustratif, la capitalisation des marchés actions aux États-Unis est deux fois plus élevée que celle de l’UE par rapport à leurs PIB respectifs selon la Banque centrale européenne.
Or, dans les pays à économie développée, l’épargne domestique de long terme, du fait d’un biais géographique d’allocation, s’investit en majorité dans les entreprises du pays. Sous un autre angle, cet afflux massif de l’épargne vers les entreprises du pays accroît leurs capitalisations et réduit leur coût du capital. À bénéfices comparables, les PER – Price Earning Ratio – sont en moyenne plus élevés. La capitalisation des actions cotées américaines relativement au PIB du pays est ainsi deux fois plus élevée que celles des actions cotées des entreprises françaises. Le financement en capital des entreprises américaines est ainsi deux fois supérieur en regard du PIB à celui des entreprises françaises ou allemandes.
Fuite inquiétante de capitaux
Pire, on note au sein de la zone euro, une fuite des capitaux avec l’accroissement significatif du stock d’actions étrangères, principalement américaines, détenu par les résidents de la zone euro. En Europe, en 10 ans, la part des actions américaines dans les fonds UCITS est passée de 20 % à 48 % et celle des actions de l’UE a perdu 20 points de 51 % à 32 %. Si rien n’est fait, la tendance va se poursuivre, mettant en risque le financement des entreprises de l’UE et leur compétitivité. Et ce, à un moment où l’épargne privée doit être fortement mobilisée pour accompagner les investissements nécessaires à la réussite des transitions technologiques et environnementales.
Les Européens disposent d’une épargne financière considérable, mais de moins en moins orientée vers l’Europe et trop peu orientée vers le financement des entreprises en capital. L’épargne bancaire de court terme (dépôts et livrets) représente 44 % des patrimoines financiers et l’épargne assurancielle en euros (32 %) est majoritairement constituée de titres de dettes.
Une épargne abondante de long terme investie en actions favorise le financement en capital des entreprises du pays, moteur de leurs investissements et de leurs capacités à innover. Elle renforce également la liquidité et la profondeur des marchés. Faisant ce même constat, les rapports Letta et Noyer proposent deux approches complémentaires pour inverser la tendance. La première ? Le développement de l’épargne retraite dans tous les pays de l’UE. Cette épargne, par nature de très long terme, est particulièrement adaptée à l’investissement en actions. Aux États-Unis, les dispositifs tels que les 401k et les IRA, permettent non seulement de préparer la retraite des épargnants, mais également de financer massivement les entreprises innovantes. En Europe, et notamment en France, l’épargne retraite reste encore sous développée, bien qu’en progression grâce à des initiatives comme le plan d’épargne retraite (PER). Depuis la loi PACTE, plus de 10 millions de PER ont été ouverts dans le cadre de l’entreprise (PER collectifs et PER obligatoires) et à titre individuel (PER individuels). Il faudrait accélérer pour être à la hauteur des enjeux de préparation de la retraite et de compétitivité économique. Toutefois, le renforcement de l’épargne retraite n’est pas suffisant pour assurer que les flux iront majoritairement s’investir dans les entreprises de l’UE. Certains pays européens ont déjà des fonds de pension importants, mais dont seulement une faible partie est investie en Europe.
Un label pour les produits pro-européens
La seconde solution ? Elle est proposée par le rapport Noyer : la création d’un Label applicable à des produits d’épargne nationaux investis majoritairement dans les entreprises de l’UE. L’AFG soutient fortement cette initiative et propose un cadre concret pour ce label « EU Invest ». Ce label européen s’appliquerait aux produits d’épargne nationaux pour distinguer ceux qui financent les entreprises de l’UE. Il pourrait s’inspirer des meilleures pratiques en Europe ou dans le monde avec les caractéristiques suivantes. Un, des produits accessibles à titre individuel ou dans le cadre collectif de l’entreprise. Des produits et investis en fonds propres ou en dette d’entreprises de l’UE, notamment en PME cotées ou non, au travers de fonds d’investissement pour assurer une bonne diversification. Trois, des produits alimentés par des versements automatisés pour lisser les aléas de marchés. Quatre, des produits offrant une gestion pilotée selon des profils de risque et la durée d’investissement. Le tout accompagné par un renforcement de l’éducation financière partout en Europe, notamment à l’égard des jeunes pour développer tôt les bons réflexes d’épargne !
En contrepartie de leur contribution à la compétitivité de l’économie européenne, les États membres pourraient attribuer aux produits labellisés une fiscalité incitative. L’exemple Suédois de l’ISK, du PEA français ou encore du PIR italien montrent que sans une fiscalité attractive, ces produits investis majoritairement en actions ne trouvent pas leur public.
Une ambition de prospérité
La réglementation a bien sûr aussi un rôle à jouer en accompagnant ce mouvement avec une stratégie claire et un objectif commun : bâtir une économie prospère qui satisfait les aspirations des citoyens européens. Elle devrait bâtir un cadre qui facilite la mobilisation de l’épargne privée vers les entreprises, permettant ainsi le financement des grandes transitions tout en répondant aux besoins des épargnants. Il reste encore du chemin à parcourir, car les initiatives législatives manquent souvent de vision globale et de cohérence.
Le projet de la Commission européenne sur la Retail Investment Strategy avec un risque de régulation des prix en est un exemple criant et risque d’écarter notamment les fonds small et mid cap qui financent les PME et les licornes française. L’AFG et les gérants d’actifs se mobilisent pour répondre aux défis de la compétitivité européenne en faisant des propositions constructives. Il est grand temps pour l’Europe d’investir dans son avenir.