Credit Suisse, la chute d’un acteur systémique

Créé le

13.04.2023

-

Mis à jour le

24.04.2023

Le naufrage de la banque suisse aurait-il pu être évité ? Zoom sur les ramifications de ce déclin, les problèmes de souveraineté soulevés par sa chute et ses répercussions sur l’ensemble du système financier.

Fondé en 1856, Credit Suisse se classe parmi les plus grands gestionnaires de patrimoine au monde et fait partie des 30 banques d’importance systémique, dont la faillite entraînerait un impact sur l’ensemble du système financier. Pourtant, depuis 2017, la banque helvétique est dans la tourmente, frappée par une série de scandales. Entre errances stratégiques, défaut de gouvernance et défaillance dans la gestion des risques, le tout renforcé par un contexte international, géopolitique et économique en tension, Credit Suisse essuie échec après échec jusqu’au point de non-retour. Un tel naufrage aurait-il pu être anticipé ? Quels furent les signes avant-coureurs ? Comment éviter que l’histoire ne se répète ? Zoom sur les ramifications de ce déclin, les problèmes de souveraineté soulevés par sa chute et ses répercussions sur l’ensemble du système financier.

Rétrospectivement, de nombreux facteurs endogènes expliquent la débâcle de Credit suisse. Ces dernières années, l’établissement bancaire a fait l’objet de plusieurs procédures judiciaires ainsi que la une de la presse pour exercice d’activités opaques et illégales.

Un effondrement prévisible

Entre fin 2019 et début 2020, Credit Suisse fait déjà face à un scandale d’espionnage, qui entraînera la démission de son P-DG, Tidjane Thiam. Mais c’est en 2021 que tout s’accélère. Alors que l’affaire Greensill lève le voile sur des pratiques intensives de shadow banking sans dispositif robuste d’encadrement du risque de crédit et de contrepartie, quelques semaines plus tard, l’affaire Archegos révèle que Credit Suisse finance des fonds spéculatifs utilisant massivement l’effet de levier assuré par le métier de prime broker, illustrant à nouveau les limites de la gestion des risques au sein de la banque. Ces deux scandales consécutifs donneront lieu à une perte de plus de 7 milliards de dollars pour Credit Suisse et seront à l’origine d’un nouveau remaniement de direction.

Suivra en octobre 2021, l’affaire des « Tuna bonds » du Mozambique, qui dévoile que Credit Suisse a accepté de payer 475 millions de dollars dans le cadre d’un accord avec les autorités américaines, britanniques et suisses. L’objectif étant d’éteindre les poursuites liées à des prêts aux entreprises d’État du Mozambique, officiellement pour financer des navires patrouilleurs et de pêche au thon, qui dissimulaient en fait un vaste système de corruption. En janvier 2022, le président Antonio Horta-Osorio, qui avait promis de remettre la gestion des risques au cœur de la culture de Credit Suisse, démissionne, moins de neuf mois après son arrivée aux commandes, pour avoir enfreint les règles de quarantaine liées au Covid-19. Credit Suisse se trouve ensuite mêlé à une affaire de blanchiment d’argent. Accusée d’avoir financé un cartel de drogue bulgare, elle devient en juin 2022 la première grande banque à être condamnée au pénal par le Tribunal fédéral.

Les faiblesses récurrentes dans la gouvernance ainsi que la mauvaise gestion des opérations et dispositifs d’encadrement des risques de la banque ont entraîné une perte de confiance irréversible de la part des clients, du marché et du régulateur, le tout cumulé à une fuite majeure des capitaux (138 milliards au Q4 2022). À l’aube de 2023, Credit Suisse est un acteur fragilisé, susceptible de subir de plein fouet l’instabilité du marché.

Instabilité et vent de panique

Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de sa chute, il faut prendre en considération l’environnement dans lequel elle s’est produite. En effet, le contexte international actuel, d’une grande complexité, est ponctué par des tensions géopolitiques intenses, auxquelles s’ajoutent la crise de l’énergie, le retour de l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. Ces facteurs génèrent beaucoup d’incertitude et de volatilité sur les marchés financiers et viennent impacter directement les activités de financement et d’investissement de la banque.

En janvier 2023, Credit Suisse annonce vouloir emprunter jusqu’à 54 milliards de dollars pour renforcer ses liquidités. Le 10 mars 2023, l’effondrement de la Silicon Valley Bank, de l’autre côté de l’Atlantique, va rebattre les cartes. La crise de liquidité des banques américaines dites de second rang génère soudain un vent de panique, laissant planer le doute d’un risque de contagion à l’ensemble du système bancaire mondial. Entre le vendredi 10 mars et le lundi 13 mars, la capitalisation boursière mondiale du secteur perd 465 milliards de dollars. Le 13 mars 2023, le couperet tombe : le principal actionnaire de Credit Suisse, la Saudi National Bank, déclare être dans l’incapacité de recapitaliser l’établissement pour des raisons réglementaires, entraînant un écroulement immédiat du cours de la banque helvétique.

Le plan de la FINMA

Pour sauver Credit Suisse, la FINMA, l’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers en Suisse, disposait de différentes options : l’assainissement de Credit Suisse sur décision de la FINMA ; la nationalisation de Credit Suisse par la Confédération ; la fusion avec UBS. Une quatrième option a également été envisagée par le régulateur helvète, mais fut reléguée au second plan en raison de ses conséquences drastiques : il s’agit de la faillite et du déclenchement du plan d’urgence. C’est ainsi qu’en mars 2023, l’exécutif suisse opte pour autoriser le rachat de Credit Suisse sans l’approbation des actionnaires. En découlera la fusion entre UBS, la première banque suisse, et Credit Suisse. Un mariage forcé qui ne manque pas d’ironie lorsque l’on sait que l’UBS était lui-même au bord du gouffre en 2008 et a été sauvée in extremis par le gouvernement suisse.

Cette acquisition intervient dans des conditions de reprise sécurisantes, pour UBS comme pour le marché financier, avec une garantie pouvant aller jusqu’à 9 milliards en cas de futures dépréciations des actifs de Credit Suisse. De plus, la Banque nationale suisse a accordé tour à tour deux prêts de 50 milliards à Credit Suisse, auxquels s’ajoute un mécanisme de garantie des liquidités incluant 100 milliards supplémentaires, pour faire face aux éventuels retraits des déposants. Ainsi commence la genèse d’un nouveau géant systémique. À l’issue de cette opération de sauvetage, le parquet fédéral suisse a lancé une enquête pour clarifier les contours de la transaction entre UBS et Credit Suisse, dans le but de conserver une « place financière suisse propre ».

La lente descente aux enfers de la seconde plus grande banque suisse a définitivement mis en lumière de graves déficiences dans sa gestion des risques. Pour ne pas reproduire les erreurs passées, l’expérience de Credit Suisse doit nous inviter à nous interroger sur la façon dont nous évaluons aujourd’hui la solidité des institutions bancaires. Force est de constater que le respect des ratios exigé par les autorités compétentes n’a pas permis d’anticiper le déclin de la banque suisse. Côté réglementation, les deux indicateurs de solvabilité et de liquidité à court terme de la banque étaient au vert. Avant sa chute, Credit Suisse affichait un CET1 de 14,1 %, là où le seuil est défini à 10,6 %, ainsi qu’un LCR de 150 %, quand celui-ci doit être supérieur ou égal à 100 %. Si les ratios prudentiels constituent généralement de bons baromètres de la robustesse des banques, ils ne peuvent se substituer à une stratégie claire, une gouvernance forte et des dispositifs de gestion des risques solides.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº880