Ma première rencontre avec Warren Buffett remonte à 1999 à l’époque où je vivais aux États-Unis, à New York : jeune entrepreneur français animé par la passion de l’investissement, l’avènement de l’internet et de l’innovation, travaillant d’arrache-pied sur l’introduction en Bourse au Nasdaq de la société que j’avais cofondée. Je découvrais alors la force tranquille du value investing. Depuis, je suis devenu actionnaire de Berkshire Hathaway, souvent résumé par son code boursier BRK. Régulièrement, je reviens écouter à Omaha dans le Nebraska, l’oracle de celui qui incarne mieux que quiconque la vertu du capital-patience au travers de l’investissement en actions dans des pépites, cotées ou non, avec peu ou pas de levier.
Chaque année, le premier week-end de mai, Omaha se métamorphose en capitale mondiale de l’investissement patient en actions, un véritable « Woodstock du capitalisme » : un pèlerinage où plus de quarante mille actionnaires venus non seulement des États-Unis mais aussi du monde entier, envahissent le CHI Health Center. À l’intérieur, un gigantesque salon expose au public les produits des participations : chocolats See’s Candies à déguster, polices d’assurance GEICO à souscrire, santiags Justin, vêtements Fruit of the Loom, vêtements de sport Brooks, et même les jets privés NetJets ou les trains de marchandises de BNSF pour le plus grand plaisir des actionnaires désireux de toucher du doigt les produits de ce portefeuille de soixante entreprises qui ont fait leur fortune... s’ils ont su être patients. 1 000 dollars investis en 1965 dans BRK valent aujourd’hui plus de 45 millions de dollars.
L’expérience,
sans note ni prompteur
Samedi 3 mai, jour de l’assemblée générale. À 8 heures 30, Warren Buffett, Greg Abel, le successeur désigné, et Ajit Jain, le magicien de l’assurance, les trois dirigeants du groupe BRK s’installent pour leur masterclass de cinq heures, sans notes ni prompteur : analyses critiques mais prudentes de la politique de la nouvelle administration américaine (« on ne fait pas la guerre avec le commerce »), réflexions sur l’utilisation sans urgence des 334 milliards de dollars de liquidités... Les opportunités d’investissements en dehors des États-Unis comme au Japon dans les grandes maisons de trading, s’enchaînent entrecoupées par les questions posées par l’audience venue des quatre coins du monde et... les réponses brillantes d’un homme de 94 ans doté de toutes ses facultés intellectuelles ! Chargée d’admiration et de respect, l’atmosphère est rehaussée par la présence de figures telles que Tim Cooks, le patron d’Apple. Selon Warren Buffet, il a fait gagner aux actionnaires de BRK plus d’argent avec Apple que Warren n’en a jamais créé ! Bill Gates aussi est là, continuant de se battre pour le développement de sa fondation... Cinq minutes avant la fin de l’assemblée générale, Buffett créé la surprise et annonce qu’il demandera au conseil d’administration du lendemain matin, un dimanche, que Greg Abel devienne le CEO d’ici fin 2025 de BRK. Lui restera à disposition et dit ne pas avoir l’intention de vendre une seule action. L’assistance se lève pour une standing ovation, expression d’une gratitude immense envers le « sage d’Omaha ».
Le prix n’est qu’un instantané
Après la mise en retrait de Warren Buffet, trois leçons, martelées depuis 60 ans, paraissent plus actuelles que jamais. D’abord, la discipline du value investing. Warren Buffet a généré un taux interne de rendement de 19,6 % par an depuis soixante ans. C’est une performance financière exceptionnelle sans équivalent, alors que selon les calculs du Financial Times, l’indice Standard and Poor’s 500 affiche une performance de l’ordre de 10 % (voir graphique). Le prix n’est qu’un instantané ; la valeur se révèle dans le temps. Cette patience sélective vaut autant pour une marque de soda que pour une PME industrielle ou un assureur. L’essentiel ? Être discipliné pour payer moins que la valeur intrinsèque future, cash-flow et dividendes compris.
La culture d’entreprise de la sélectivité absolue des opportunités d’investissement étudiées est majeure chez BRK. Warren Buffett et son équipe rappellent qu’on doit « passer plus de temps à analyser les bilans, l’actif et le passif, que le compte de résultat ». Autonomie claire, intégrité radicale et humour bienveillant sont le dénominateur des 390 000 collaborateurs des soixante filiales du groupe ; l’organisation fonctionne à l’énergie de la responsabilité plus qu’à celle des process.
Rachat ou investissement :
la valorisation au cœur
de la réflexion
Quatre exemples témoignent de cette approche. See’s Candies a été rachetée en 1972 pour 25 millions de dollars. Cette entreprise a versé plus de 2 milliards de dollars depuis, soit 80 fois la mise initiale. Autre rachat : GEICO en 1996 pour 2,3 milliards de dollars. Au-delà des dividendes, son float d’assurance dépasse 40 milliards de dollars, devenant un levier à coût nul. Mais si Berkshire Hathaway prend le contrôle d’entreprise, il se limite aussi à investir. En 1988-1989, il place 1,3 milliard dans Coca Cola. Avec 776 millions de dividendes par an, la holding a déjà reçu plus de 11 milliards de dividendes. Et que dire d’Apple ? Le premier investissement a été effectué en 2016 quand la « pomme » valait 600 milliards de dollars. Elle en vaut aujourd’hui 3,1 trillions de dollars.
Autre clef majeure : « Invest in yourself » ! Plus de 99 % des 135 milliards de fortune de Warren Buffet reste investie dans Berkshire Hathaway. J’en retiens qu’aucun tableur ne remplacera la confiance que crée l’engagement financier d’un entrepreneur aux côtés des actionnaires.
Buffett décrit toute sa philosophie d’un trait : commencez tôt, réinvestissez chaque gain et laissez le temps agir. Comme une boule de neige qui grossit en roulant, la richesse s’accumule grâce aux intérêts composés et à une discipline constante. Chez Berkshire, plus de 450 milliards de dollars de profits non distribués roulent depuis six décennies ; chaque tour accroît la taille du conglomérat et alimente la prochaine acquisition. C’est ce mécanisme simple, mais redoutablement puissant, qui a bâti l’une des plus grandes fortunes de l’histoire. Et c’est même la logique que nous appliquons modestement aux petites et moyennes entreprises (PME) européennes que nous finançons : réinvestir les flux pour transformer les succès d’aujourd’hui en multiplicateurs de demain.
Une concentration
des portefeuilles assumée
Alors que la capitalisation de Berkshire vient de franchir le cap historique des 1 000 milliards de dollars, Buffett a préparé sa sortie au sommet : en mettant depuis 2018 Greg Abel sur orbite, il montre que la patience vaut aussi pour la gouvernance. Une succession longuement mûrie, sans accroc, destinée à faire rouler la boule de neige encore plus loin. Ajit Jain le génie de l’assurance et de la réassurance est toujours aussi brillant.
Une telle dynamique suppose une concentration assumée : fin 2024, Apple pesait près de 46 % du portefeuille coté. Plus qu’un pari, c’est la logique du « cercle de compétence » : si le prix offre une marge de sécurité, Buffett accepte de concentrer le capital pour optimiser le ratio qualité-temps. Le risque se mesure moins à la dispersion qu’à la durabilité du cash-flow. Au delà des participations emblématiques, Berkshire répartit ses actifs en actions (cotées et non cotées) et en trésorerie disponible. Cette trilogie offre une combinaison unique : la solidité d’investissements de très long terme et la flexibilité d’un matelas de cash qui permet d’agir rapidement lorsque les valorisations deviennent attractives.
Enfin, Berkshire promeut le principe invest in yourself : investir d’abord son propre argent dans ce que son territoire produit de meilleur, sur un horizon long, avec l’humilité du gérant. C’est aussi l’ADN de NextStage : aligner capitaux, temps et capacité à saisir des opportunités avec ceux des entrepreneurs pour faire émerger, en France et en Europe, les PME et entreprises de taille intermédiaire, champions de la révolution industrielle en cours.