Les économies en développement, notamment africaines, ont un accès limité au financement via les marchés. Le financement de l’économie est principalement assuré par les banques. Cependant, ces dernières sont de plus en plus contraintes par la réglementation et les différentes obligations liées au processus de Bâle (1, 2 et 3). Quant aux investissements étrangers directs, ils se heurtent à l’opacité de certaines pratiques comptables. Dans ce contexte, il est intéressant de voir se développer l’activité de fusions acquisitions et notamment des boutiques de M&A.
En 2021, la valeur des M&A en Afrique est estimée à 58,2 milliards de dollars pour 175 opérations, contre 322 en 2020, pour un total de 10,46 milliards de dollars. Il y a donc moins d’opérations, mais avec un montant beaucoup plus élevé par transaction. La majorité de ces fonds, précisément 75 %, proviennent d’investisseurs internationaux et un tiers du volume est alloué à l’Afrique de l’Ouest1.
Quels sont les types d’opérations les plus couramment rencontrées ?
En Afrique, les marchés sont moins structurés qu’en Europe ou encore aux États-Unis. Prenons l’exemple de la Tunisie. Sur ce marché, il n’y a pas de séparation en fonction de la capitalisation boursière, donc pas de distinction entre large, mid ou small caps. Néanmoins, la part la plus importante des transactions est réalisée avec les grands groupes, qui sont extrêmement diversifiés.
Quant aux PME, elles sont les premières à souffrir. Leurs problématiques majeures touchent à des questions de restructuration ou de recherche d’un partenaire financier : de nos jours, les fonds d’investissement ont des tickets de 200 millions de dollars minimum et ne prêtent pas d’attention aux petites transactions de 15 à 20 millions de dollars. Par ailleurs, sur le marché tunisien, les acquisitions sont généralement opportunistes et les cessions stratégiques. Le désengagement de l’État des entreprises confisquées a généré une dynamique dans le secteur des fusions acquisitions et a fait que cette activité a pu être mieux structurée. Cette phase de désengagement de l’État des entreprises confisquées, par la privatisation, a permis l’émergence et même le positionnement de plusieurs acteurs dans le secteur qui se consolident avec le temps.
Investisseurs internationaux ou épargne locale ? Quels sont les fonds présents sur le continent africain et quels rôles jouent-ils ?
Les fonds internationaux ont des participations de taille considérable et disposent de fonds assez larges par rapport aux opportunités locales existantes. Ces fonds vont devoir augmenter leurs tickets d’investissement. Ils se retrouvent par conséquent dans une petite niche d’opportunités. Cette situation apparaît plutôt en faveur des participations de grande taille et non pas des besoins du marché. Lorsque des opportunités existent, elles font face à d’autres contraintes comme les rendements exigés. Les fonds sont amenés à sélectionner les opportunités qui répondent aux espérances de paiement en prenant en compte le risque pays lié aux économies émergentes. Logiquement, la cible idéale des fonds internationaux serait les PME matures en expansion qui cherchent à lever des fonds et ont des revenus exprimés dans une monnaie forte, afin de limiter le risque auquel ils seront confrontés. Mais, force est de constater que les grands fonds internationaux comme Blackstone ou KKR ne sont pas présents sur le marché africain car il n’y a pas de possibilités assez importantes qui puissent répondre à leur cahier des charges. En revanche, nous retrouvons d’autres fonds internationaux dédiés au continent africain, comme DPI. Beaucoup de ces fonds internationaux disposent d’une équipe locale : ils gèrent des financements levés à l’étranger avec des stratégies d’investissement en Afrique en ayant une équipe sur place.
Il existe également des fonds régionaux, qui vont se concentrer sur une zone géographique donnée ; ils sont plus adaptés au marché mais sont aussi confrontés à certaines contraintes. Pour trouver des cibles, ils s’orientent vers des entreprises familiales qui ont une certaine réticence à ouvrir leur capital et doivent faire preuve d’un peu d’ingéniosité en cherchant des instruments financiers plus adaptés pour investir dans le continent. Dans ce cas, des instruments hybrides sont utilisés car ils sont susceptibles de satisfaire les conditions des actionnaires historiques et de répondre aux besoins de ces fonds régionaux. Il s’agit par exemple de titres participatifs, d’obligations convertibles en actions, etc.
Nous retrouvons également les fonds catalytiques : ils représentent une solution pour réduire le risque des investisseurs privés (le blended finance). En effet, ils apportent une contribution financière qui permettra de rendre les opportunités plus attirantes pour les investisseurs privés. Ces fonds sont généralement à la recherche d’un retour d’impact comme la sécurité alimentaire, la décarbonisation, l’énergie renouvelable... Il s’agit principalement des fondations philanthropes ou encore des organisations internationales. Nous pouvons citer la Banque Africaine de Développement (BAD), qui est un bon exemple de fournisseur de capital sur le continent. Elle participe à financer les fonds d’investissement, des projets en direct, mais également des programmes à impact où elle alloue des fonds (sous forme de donation) pour dynamiser le secteur privé.
Nous constatons donc la présence de plusieurs acteurs qui participent au développement ; cependant, il y a encore un écart à couvrir.
Il est intéressant de noter la forte présence des bailleurs de fonds internationaux. D’une part, ils investissent dans des projets publics de modernisation des États et, d’autre part, ils sont présents dans le secteur privé (comme Proparco, KFW, la FFI...). Ils investissent soit directement, par exemple dans de grands projets, soit d’une manière indirecte en limited partners des fonds de private equity internationaux, ils confient alors leurs capitaux à des équipes de private equity qui vont les gérer.
À propos de capital innovation, assiste-t-on au développement large de start-up ou est-ce que cela reste un phénomène marginal ?
Aujourd’hui en Tunisie, il y a 2 000 à 2 500 start-up, dont 800 labélisées selon le Startup Act2. Toutefois, les trois quarts ont moins de trois ans, elles sont donc dans la phase early stage et ne peuvent donc prétendre qu’à de faibles montants d’investissement. En 2021, les levées de fonds des start-up se sont élevées à 100 millions de dinars sur 129 opérations. Cela représente 800 000 DT par opération, soit une moyenne de 250 000 euros par transaction, ce qui reste très bas. Comparé à la moyenne européenne de 16 millions d’euros, les écarts sont importants, d’où l’impact sur le capital innovation. Les principaux investisseurs en Tunisie dans le secteur des start-up sont les business angels et les venture capitals (VC) locaux. Ceci est compréhensible, compte tenu de la taille des transactions. Néanmoins, dans ce secteur d’investissement particulier, la proximité est importante, ce qui peut pénaliser les start-up basées en Tunisie.
Par ailleurs, le principal frein est le code des changes qui ne favorise pas le départ. La situation n’est donc pas évidente pour les « start-uppeurs ». Dans ce contexte, l’idéal serait de lever des fonds en se positionnant avec un capital-innovation étranger.
Face aux besoins énormes en matière d’infrastructure en Afrique, y a-t-il un vent porteur ou un vent arrière sur ce type d’investissement ?
Selon un rapport de la Banque Mondiale, les besoins de l’Afrique subsaharienne sont estimés à 93 milliards de dollars par an d’investissements en infrastructure. Ces besoins ne peuvent être financés par les gouvernements et nécessitent le financement des structures privées et des banques. D’un côté, il y a un vent porteur, vu l’intérêt porté à ce secteur par les fonds internationaux et par les institutions financières de développement. De l’autre, un retard au niveau du développement des infrastructures en Afrique est enregistré. La seule manière de rattraper ce retard prend la forme des contrats de partenariats publics privés (PPP).
Face à ces besoins en infrastructure en Afrique, nous pouvons identifier deux catégories d’investisseurs. D’une part, les investisseurs européens ou américains, qui ont des contraintes liées à la responsabilité environnementale et vont chercher à investir dans la green finance. D’autre part, les pays du Moyen Orient et de l’Asie, qui investissent dans d’autres types d’activité comme l’énergie fossile au Sénégal.
Notons que la grande difficulté du développement des infrastructures en Afrique est l’opérationnalisation. En effet, les gouvernements ne sont pas dotés d’une administration capable d’animer le processus de PPP et de permettre à des investisseurs privés de venir opérer par exemple une autoroute ou un port. De plus, il semble également difficile de faire adhérer les entreprises publiques à ce type de partenariat.
Quelles sont les difficultés ou les contraintes rencontrées lors de la réalisation des opérations d’investissement en Afrique ?
Nous pouvons identifier deux problématiques majeures. La première concerne la réglementation des changes, plus ou moins compliquée d’un pays à un autre, et peut constituer une contrainte pour un investisseur étranger, parfois amené à payer certaines prestations car le bien ou service n’est pas disponible localement. La deuxième problématique concerne le risque de change. Ce risque est variable d’un pays à un autre. Par exemple, au Maghreb, les monnaies sont indépendantes, cela induit un risque de dévaluation pour l’investisseur. En revanche, en Afrique centrale, tant que le franc CFA est « vissé » à l’euro, la monnaie est stable. Ce risque de change peut influencer le choix des investisseurs, dont beaucoup ne regardent que les projets disposant d’une couverture en euros.
Pour conclure, l’activité de M&A en Afrique contribue au développement du continent. La contrainte de la circulation des capitaux reste un point crucial pour la dynamisation de l’investissement. En effet, nous observons une certaine réticence de la part des investisseurs liée au risque de dépréciation de la devise, à la stabilité fiscale et à la stabilité économique. La sécurité et la stabilité sont des éléments importants pour l’investisseur pour qu’il puisse établir son business plan à long terme. Le défi pour les pays africains est donc de devenir plus attractifs pour les apporteurs de capitaux et par conséquent favoriser la croissance prévue sur ce continent.