Madrid se porte au chevet
des populations vulnérables

Créé le

22.12.2022

-

Mis à jour le

23.12.2022

Avec l’appui des associations bancaires, l’exécutif espagnol
a lancé fin novembre un paquet de mesures de soutien aux
populations affectées par la hausse des prêts hypothécaires.

En Espagne, l’inclusion financière aura dominé les débats durant toute l’année 2022. Avec le slogan « Je suis âgé, pas idiot », Carlos San Juan, urologue de 78 ans aujourd’hui retraité, avait défrayé la chronique en janvier en pointant l’inadaptation du traitement en agences des seniors, grands laissés pour compte de la révolution numérique. Le secteur bancaire avait sans tarder apporté une réponse : dès février, trois associations bancaires (AEB, CECA et Unacc) avaient lancé un plan en 10 points, en mettant l’accent sur l’extension des heures d’ouverture des guichets ou encore un traitement privilégié dans les agences pour les seniors.

Plus récemment, l’exécutif espagnol s’est penché sur le sort des populations vulnérables ou en passe de l’être en dégainant un plan de soutien aux foyers affectés par la hausse des taux de l’EURIBOR fin novembre : un million de ménages se verront donc proposer des mesures d’allégement, basées sur des codes de bonnes pratiques des banques dans le rééchelonnement des prêts.

Mobilisation générale

Résultat des négociations entre le gouvernement, les associations de banques espagnoles et la Banque d’Espagne, ces mesures prévoient notamment l’allongement jusqu’à sept ans de la maturité des prêts – la maturité totale du prêt ne pourra pas dépasser 40 ans. Il sera aussi possible de modérer la hausse des taux et de geler les remboursements pendant douze mois. Ces mesures concerneront tous les ménages ayant contracté un prêt immobilier avant le 31 décembre 2022 et dont les revenus annuels sont inférieurs à 29 400 euros et la charge de crédit supérieure à 30 % de leurs revenus nets.

L’actuel code de bonnes pratiques en vigueur, qui avait été adopté lors de la crise immobilière de 2012 pour soutenir les ménages vulnérables, a également été renforcé : les ménages éligibles, dont les revenus sont inférieurs à 25 200 euros par an et dont le montant du prêt immobilier représente 50 % ou plus des revenus, pourront demander une restructuration de leurs prêts avec un taux d’intérêt plus faible pendant cinq ans (EURIBOR -0,1 % contre +2,8 % actuellement).

Directeur du département de la stabilité financière et de la politique macroprudentielle de la Banque d’Espagne, Carlos Pérez Montes a salué ces mesures, à la fois temporaires et sélectives, deux conditions essentielles selon lui pour la stabilité financière. « La restructuration des prêts hypothécaires peut aider à la fois les ménages et le secteur bancaire, (...) mais, d’autres solutions telles que la prolongation de la durée des prêts hypothécaires ou le gel des remboursements pendant une certaine période permettront d’améliorer les liquidités de nombreuses familles », a-t-il signalé le 30 novembre dernier, lors d’une table ronde organisée à Madrid par l’AEB, l’association des banques espagnoles.

Des voix s’élèvent néanmoins pour signaler les écueils possibles de l’initiative : « Dans la mesure où le gouvernement établit des périodes de carences, ces mesures ne sont sans doute pas les plus adaptées à la situation actuelle, signale Manuel Muñiz, directeur du secteur financier au sein de l’IE University. Si elles règlent le problème sur le court terme, elles sont aussi susceptibles d’augmenter les dettes des ménages sur le plus long terme, en raison des intérêts que les familles devront acquitter. » Selon l’enseignant, ce système repose sur l’espoir « qu’à l’avenir, les taux d’intérêt baisseront et que les remboursements hypothécaires diminueront également ».

Un flux de prêts à taux fixe

Le spectre de la crise immobilière des années 2012 continue à planer sur l’Espagne dix ans après. Entre ces deux périodes, le pays s’est pourtant profondément transformé. Ainsi, le taux d’effort hypothécaire des ménages, soit le ratio entre les charges théoriques liées au bien immobilier (intérêts hypothécaires, amortissement, frais d’entretien) et le revenu de l’emprunteur, s’est largement réduit : au deuxième trimestre 2022, les ménages espagnols utilisaient 33,6 % de leurs revenus au remboursement de leurs prêts hypothécaires. Et même si ce taux n’a cessé de croître durant les derniers trimestres, on est loin des niveaux astronomiques atteints lors de la crise financière de 2008, avec 55,4 %.

La contribution des prêts à taux variable dans la totalité des prêts hypothécaires s’est aussi considérablement allégée : sur les 5,7 millions de prêts hypothécaires actuellement contractés en Espagne (Source : AHE, Asociación Hipotecaria Española, juin 2022), 70,5 % étaient à taux variable et 29,5 % à taux fixe, comparé à plus de 90 % de taux variable au plus fort de la crise immobilière : « Au cours des cinq à six dernières années, on a assisté à une modification de la ventilation des prêts au bénéfice des prêts à taux fixe, les dernières estimations d’août démontrant que 72 % des nouveaux prêts hypothécaires contractés étaient à taux fixes », précise un analyste.

Le secteur bancaire espagnol s’est surtout largement restructuré au cours de ces dernières années : « Les banques ont été fortement réglementées, elles sont beaucoup plus solides et probablement beaucoup mieux préparées à faire face à une éventuelle crise de liquidités, explique Carlo Sala, professeur associé à l’Esade. Elles ont aussi adopté une approche beaucoup plus axée sur la connaissance du client, ce qui n’était pas le cas lors de la crise financière de 2008, où les prêts étaient accordés sans distinction. Aujourd’hui, ces établissements ont une structure beaucoup plus rigide et des exigences plus strictes dans un contexte économique très différent. » Leur bilan est aussi très positif. Au cours des neuf premiers mois de l’année 2022, les grandes banques espagnoles ont enregistré un bénéfice national agrégé de 6,1 milliards d’euros, contre 3,1 milliards d’euros au cours des neuf premiers mois de 2021, « toutes les banques faisant état d’une croissance annuelle significative du bénéfice net attribuable sous-jacent, souligne ainsi l’agence de notation DBRS Morningstar dans une note. Elles profitent également des plans de restructuration qu’elles ont exécutés en 2021. En conséquence, plusieurs banques ont affiché une réduction des coûts d’exploitation nationaux en glissement annuel. »

Perspectives positives

Fait significatif, le secteur n’enregistre pour l’heure aucun signe de détérioration dans les niveaux de remboursement des prêts hypothécaires : selon des données publiées en juin, le taux de NPL (non-performing loans) ou créances douteuses s’élevait à 2,7 %, soit un ratio bien en dessous de la moyenne obtenue au cours des dix dernières années et qui s’élève à 4,4 %. Selon Paloma Arnaiz, secrétaire générale de l’AEV, l’Association espagnole d’analyse de la valeur, la demande de crédit hypothécaire devrait rester à des niveaux « sains et raisonnables » au cours des prochains mois : « Certaines familles pourraient néanmoins choisir d’acheter des biens à un prix inférieur pour ajuster leurs remboursements, ou, si elles ne sont pas pressées d’acheter et le font à des fins d’investissement, attendre un peu plus longtemps », a-t-elle précisé durant la table ronde de l’AEB.

Pour l’heure, les établissements financiers évaluent les niveaux de provisionnement, consécutifs à ces mesures hypothécaires. « Même si le périmètre affecté par ces mesures est potentiellement important, nous pensons que les mesures d’allègement auront peu d’impact sur la rentabilité et le provisionnement des banques », prévoit Pablo Manzano, VP FIG au sein de DBRS Morningstar.

Leader sur le marché avec près de 24 % des prêts hypothécaires, le numéro un des banques domestiques espagnoles CaixaBank devrait logiquement subir le plus important provisionnement en valeur absolue. En se basant sur les niveaux de couverture de chaque banque espagnole au troisième trimestre, Kepler Cheuvreux a estimé des provisions de 717 millions d’euros pour celle-ci, suivie par le numéro deux BBVA (303 millions), Santander (285 millions), Unicaja, (180 millions), Sabadell (143 millions) et Bankinter (29 millions). Rien qui puisse ébranler la solidité du secteur bancaire espagnol.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº875-876