Banque universelle :
un enjeu de souveraineté européenne

Créé le

18.09.2026

-

Mis à jour le

25.09.2026

Face aux besoins massifs d’investissement de l’Europe dans ses transitions énergétique, numérique et de défense,
la banque universelle apparaît comme
le modèle le plus adapté à articuler crédit, marchés et souveraineté financière.
Encore faut-il lever les freins réglementaires qui empêchent les groupes paneuropéens d’en déployer tout le potentiel.

Le débat banque universelle versus banque spécialisée jalonne l’histoire bancaire depuis la crise des années trente. Parmi les prismes successifs au travers desquels cette question a été étudiée, celui du financement de l’économie revêt aujourd’hui une importance particulière : l’Union européenne doit financer des investissements publics et privés d’une ampleur inédite, alors que ses marchés de capitaux demeurent moins profonds que ceux des États-Unis. Dans le même temps, les règles prudentielles et de résolution appliquées au niveau des filiales limitent la circulation interne du capital et de la liquidité au sein des groupes paneuropéens. Dans ce contexte, la question touche à la capacité de l’Union européenne à financer ses transitions énergétique, numérique, son effort de défense et à renforcer sa souveraineté.

La littérature économique a dégagé un ensemble d’arguments puissants en faveur du modèle de banque universelle, notamment en matière d’efficacité productive, de coûts de financement et de volumes d’intermédiation, même si elle n’est pas totalement unanime. La pratique a, quant à elle, largement choisi son camp : les grandes économies ont structuré leur système bancaire autour de groupes universels, en introduisant parfois des limites circonstanciées. Cette trajectoire reflète la capacité du modèle universel à combiner les métiers, à absorber les chocs et à mobiliser des ressources suffisantes pour répondre à des besoins de financement massifs.

Un débat séculaire

Le débat moderne banque spécialisée/banque universelle a émergé au lendemain de la crise bancaire américaine des années 1930. Le Glass-Steagall Act de 1933 imposait une séparation stricte entre banque de dépôt et banque d’investissement, dans un contexte où une part de la fragilité bancaire était imputée aux activités de titres. Pourtant, plusieurs travaux empiriques, comme ceux de White (1986)1, ont montré que les activités de placement de titres des banques américaines n’avaient pas été la cause principale des faillites bancaires avant 1933. Cette conclusion a prospéré et conduit à l’abolition du Glass-Steagall Act en 1999.

En Europe continentale, le modèle universel s’est imposé plus rapidement. Il a prévalu sans discontinuer en Allemagne. En France, les nationalisations de 1945 ont instauré une relative spécialisation des établissements, qui prendra fin avec la loi bancaire de 1984, consacrant le statut unique d’établissement de crédit et permettant la constitution de groupes bancaires universels modernes.

La crise de 2008 a replacé au premier plan la question de la structure des groupes bancaires. Plusieurs propositions de séparation des activités bancaires ont été formulées, dont le rapport Liikanen commandé dès 2011 par la Commission européenne. Dans la lignée des recommandations de la Commission Vickers, le Royaume-Uni a adopté le Banking Reform Act de 2013. Ce dernier prévoit la une séparation interne entre les activités de détail jugées critiques – sacralisée dans une structure spécifique – et les autres métiers, sans interdire la structure de groupe universel. Dans une bien moindre mesure, la France a adopté la même année la loi de séparation et de régulation des activités bancaires, qui cantonne les activités de négociation pour compte propre dans des filiales dédiées. Ces dispositifs restent éloignés d’une séparation stricte à la Glass-Steagall. Ils préservent la possibilité de groupes universels, tandis que les autorités européennes privilégient la supervision et le calibrage spécifique des exigences prudentielles pour les grandes banques complexes.

Que dit la littérature économique ?

Derrière une apparente hétérogénéité, la littérature consacrée à la banque universelle présente une certaine cohérence. Les principaux angles abordés se résument à efficacité productive, à la stabilité financière et aux effets sur l’intermédiation bancaire et les volumes de financement.

La revue de la littérature de Benston (1994)2 met en évidence les nombreux bénéfices du modèle de banque universelle, notamment en termes d’économies d’échelle, d’économies de gamme et de circulation de l’information relative aux emprunteurs. Plusieurs études empiriques3 montrent que la proximité entre activité de crédit et certaines activités de marché améliore la qualité de l’information et contribue à abaisser le coût de financement pour certaines entreprises.

Au cours des deux dernières décennies, la littérature empirique s’est principalement intéressée aux effets de la diversification des activités et des revenus, avec des résultats d’abord contrastés, puis progressivement plus convergents. Fondés sur des données américaines, les travaux de Stiroh (2004)4 suggèrent que les bénéfices de la diversification vers les activités de marché sont limités et que la diversification des revenus peut accroître la corrélation des risques entre établissements. Ce risque peut toutefois être considérablement atténué par un cadre prudentiel robuste, comme c’est aujourd’hui le cas dans l’Union européenne, très différent du cadre américain qui prévalait dans les années 1990-2000. S’agissant des banques européennes, Baele et al. (2007)5 mettent en évidence un profil risque-rendement supérieur pour les groupes combinant activités de détail, de financement et de marché, tandis que Elsas, Hackethal et Holzhäuser (2010)6 soulignent l’efficience accrue des banques universelles allemandes. Au demeurant, Laeven et Levine (2007)7 montrent, sur un large échantillon international, que la diversification des activités crée de la valeur et peut réduire le risque de faillite lorsque les synergies informationnelles entre métiers sont effectivement exploitées. Plus récemment, Brei et Yang (2019)8 identifient un mix optimal d’activités permettant de réduire le risque global et Baselga Pascual et al. (2018)9, sur un échantillon de banques de la zone euro, concluent que la diversification des revenus accroît la rentabilité sans augmenter le risque, y compris en période de crise.

La dernière contribution majeure revient à Berger, Guedhami, Kirimhan, Li et Zhao (2023)10 qui montrent, pour un échantillon de banques de 85 pays et sur une période de 15 ans, que les « prérogatives » (powers) de banque universelle, c’est-à-dire la faculté de combiner activités de crédit, de marché, de souscription et de services aux investisseurs, sont associées à une « création de liquidité » plus importante. Cette dernière est appréhendée comme la capacité des banques commerciales à transformer des passifs liquides en actifs illiquides, cet effet étant particulièrement prononcé dans les économies où les marchés de capitaux sont moins développés.

Évolutions réglementaires et enjeux européens
de financement

Les évolutions réglementaires à l’œuvre dans les principales juridictions illustrent le pragmatisme partagé des autorités. Toutes veillent à préserver la capacité de leurs banques universelles à fournir des services de marché essentiels au financement de l’économie. L’application différée de la réforme Fundamental Review of the Trading Book (FRTB) en est une illustration : les autorités avancent à pas comptés afin d’éviter une hausse excessive des exigences en capitaux propres relatives aux activités de marché.

Aux États-Unis, les trois agences bancaires fédérales ont publié une proposition de règles relatives à la FRTB en mars 2026. Elle concerne un périmètre restreint d’établissements et inclut des ajustements spécifiques visant à adapter le cadre bâlois aux caractéristiques du système financier américain. Par ailleurs et contrairement à l’Union européenne, les Etats-Unis ont décidé de ne pas appliquer le plancher de pondération fondé sur l’approche standard (output floor) et la FRTB n’y sera donc pas soumise. Pour l’heure, les autorités américaines n’ont publié aucun calendrier de mise en œuvre. Au Royaume-Uni, l’autorité de régulation prudentielle (PRA) a lancé une consultation en juin 2026 contenant des ajustements visant, notamment, à mieux prendre en considération les bénéfices de la diversification des portefeuilles et à alléger le reporting. L’entrée en vigueur de la FRTB y sera découplée : le 1er janvier 2027 concernant la nouvelle méthode standard de la FRTB et les règles de délimitation des portefeuilles ; le 1er janvier 2028 pour l’approche par modèles internes (IMA) afin de préserver la compétitivité internationale des grandes banques britanniques. De même, afin d’éviter un désavantage concurrentiel aux banques de l’Union européenne face à leurs rivales internationales, la Commission européenne a introduit, par acte délégué, en juin dernier, un multiplicateur transitoire destiné à neutraliser temporairement l’augmentation des exigences en capital et qui a vocation à s’appliquer durant trois ans à compter de prise d’effet de la FTRB, prévue le 1er janvier 2027.

Tirer la quintessence de la banque universelle

En lien plus direct avec le sujet qui nous intéresse, les autorités britanniques ont engagé un processus d’assouplissement déjà partiellement mis en œuvre du ring-fencing (ou « cloisonnement financier »). Les ajustements apportés visent à élargir les expositions autorisées, à faciliter le partage de services et à réduire les coûts de mise en conformité.

Le modèle de banque universelle est la norme dans l’Union européenne, mais son efficacité est encore limitée par la fragmentation géographique et réglementaire. Celle-ci résulte du maintien d’exigences prudentielles et de résolution au niveau des filiales : exigences de capital et ratios de liquidité appliqués entité par entité, calibrage du MREL au niveau des filiales, plans de résolution séparés, limites sur les expositions intragroupe et restrictions sur les transferts de liquidité et de fonds propres. La Commission européenne, dans son rapport de juillet 202611, identifie ces obstacles prudentiels et de résolution comme un handicap majeur pour la compétitivité bancaire européenne et annonce un paquet législatif pour 2027 destiné à améliorer la circulation interne de la liquidité et des fonds propres, à faciliter les restructurations transfrontalières et à renforcer l’intégration du marché bancaire. Par ricochet, l’Union de l’Épargne et des Investissements bénéficierait également de ces dispositions.

L’Union européenne doit en effet s’attacher à tirer la quintessence de son modèle de banque universelle. La BCE chiffre désormais les besoins de financement annuels au titre de la « triple transition » (énergétique, numérique et dans la défense) à près de 1 200 milliards d’euros pour la période 2025-2031. Pour y parvenir, l’Union devra, certes, s’appuyer sur ses banques, mais aussi sur des marchés de capitaux, qui sont structurellement moins profonds qu’aux États-Unis. Cela suppose des bilans bancaires suffisamment larges pour absorber et faire circuler ce volume de crédit et d’émissions, ce que seuls des groupes universels diversifiés – prêteurs, souscripteurs et teneurs de marché à la fois – savent produire à cette échelle.

La titrisation devrait idéalement voir son rôle s’accroître, car elle permet, lorsqu’elle est correctement encadrée, de libérer du capital, de recycler les prêts et d’augmenter la capacité des banques universelles à financer l’économie. En intégrant les métiers de crédit, de marché et de distribution, la banque universelle est particulièrement adaptée pour organiser la chaîne de financement dont l’Europe a impérieusement besoin.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº920
Notes :
1 E. N. White (1986), « Before the Glass-Steagall Act: An Analysis of the Investment Banking Activities of National Banks », Explorations in Economic History.
2 G. J. Benston (1994), « Universal Banking », Journal of Economic Perspectives.
3 S. Drucker et M. Puri (2009), « On Loan Sales, Loan Contracting, and Lending Relationships », Review of Financial Studies. D. Neuhann et F. Saidi (2016), « Do Universal Banks Transfer Risk? Evidence from the Bond Underwriting Market », Journal of Financial Economics.
4 K. Stiroh (2004), « Diversification in Banking: Is Noninterest Income Risky? », Journal of Financial Services Research.
5 L. Baele, O. De Jonghe et R. Vander Vennet (2007), « Does the Stock Market Value Bank Diversification? », Journal of Banking & Finance.
6 R. Elsas, A. Hackethal et M. Holzhäuser (2010), « The Anatomy of Bank Diversification », Journal of Banking & Finance.
7 L. Laeven et R. Levine (2007), « Is There a Diversification Discount in Financial Conglomerates? », Journal of Financial Economics.
8 M. Brei et Y. Yang (2019), « The Universal Bank Model: Synergy or Vulnerability? », Journal of Banking Regulation.
9 L. Baselga-Pascual, A. Trujillo-Ponce et O. Del Orden-Olasagasti (2018), « Toward a More Resilient Financial System: Should Banks Be Diversified? », Sustainability.
10 A.N. Berger, O. Guedhami, S. Kirimhan, X. Li et R. Zhao (2023), « Universal Banking Powers and Bank Liquidity Creation », Journal of Financial Intermediation.
11 Commission européenne (2026), Compétitivité du secteur bancaire et marché unique bancaire, COM(2026) 615 final.