Dans votre ouvrage, vous comparez l’Europe à un zèbre. Quelle est votre analyse ?
Le monde a changé. La géopolitique mondiale s’est brutalisée et est entrée dans une logique transactionnelle. L’économie redevient un terrain de pouvoir dominé aujourd’hui par les États-Unis et la Chine. La métaphore du zèbre illustre la fragilité de la position intermédiaire de l’Europe mais aussi d’autres puissances moyennes comme le Japon, l’Australie, le Canada...
Dans la savane, le lion ne s’attaque ni à l’éléphant, trop dangereux, ni à la souris, trop peu nutritive. C’est le zèbre, bien nourri mais sans défense décisive, qui l’intéresse. C’est la proie idéale. Comme cet animal, les puissances moyennes, attractives et insuffisamment armées pour dissuader, subissent la brutalité de la géopolitique transactionnelle.
Vous dénoncez les choix de l’Europe qui a trop privilégié les technologies intermédiaires au détriment des technologies de rupture. Comment rattraper notre retard ?
L’Europe a concentré ses efforts sur des activités matures, peu différenciées, à faibles marges, où la concurrence se fait par les coûts. Alors que 85 % des investissements R&D du secteur privé américain se font dans les technologies de rupture (IA, biotech...), en Europe, 50 % est orienté dans la mid-tech et 33 % dans le seul secteur automobile ! Ce n’est pas neutre, car c’est la tech qui génère aujourd’hui les plus forts gains de productivité. Et surtout, elle est devenue une condition de souveraineté. Dans un monde qui n’est plus régi par le droit international et le multilatéralisme, l’absence d’IA de pointe, de médicaments innovants ou d’armements performants nous expose aux pires chantages. Pour résister, l’Europe doit se doter de monnaies d’échange dans les négociations internationales, notamment en captant une partie de la chaîne de valeur dans la tech. Le budget européen doit accorder davantage de place à la science.
Justement, vous évoquez la nécessité d’un « véritable budget européen ». Quelles sont vos préconisations ?
Le budget annuel de l’Europe représente seulement 1 % du PIB des États membres ! L’Union a besoin de plus d’investissements, mais elle a aussi besoin de mieux décider et de mieux investir. Elle doit réduire la fragmentation, favoriser les rendements d’échelle et renforcer l’interopérabilité.
Cela commence par un transfert d’une partie des crédits nationaux de recherche vers l’échelon européen. Il faut également réduire le saupoudrage, réformer les processus d’allocation des fonds publics, donner davantage de poids à l’expertise et accepter le risque. Une transformation en profondeur de la gouvernance doit précéder les nouvelles dépenses.
Mais il convient aussi d’accompagner le changement et de ne pas abandonner ceux qui en supportent le coût. Dans une économie en mutation, certaines activités déclinent ou disparaissent tandis que d’autres se développent, sous l’effet de l’innovation, de la concurrence internationale ou de l’évolution de la demande. Ces transformations ne peuvent être durablement acceptées que si ceux qu’elles fragilisent sont accompagnés. L’enjeu, dans un monde devenu plus dur, est de préserver un modèle démocratique, social, ouvert et écologique. La gouvernance économique ne peut pas être séparée de la gouvernance politique.
Comment impulser les changements nécessaires ? Quelles sont les priorités ?
L’Europe conserve des atouts : un grand marché, une épargne abondante, une belle base scientifique et une stabilité politique et sociale. Malheureusement, elle est aujourd’hui bridée dans beaucoup de domaines et elle souffre d’un déficit d’organisation politique. Là où l’action européenne est indispensable, il faut réduire la liberté de transposition des directives, renforcer l’exécution commune et généraliser les règles de majorité qualifiée. Pour cela, il faut s’entendre sur le long terme et redonner un vrai projet économique et politique à l’Union. L’Europe a besoin de responsables capables de formuler une finalité adaptée au XXIe siècle.