Pourquoi le directeur général de Bpifrance, une banque publique d’investissement, écrit-il une histoire de la dette sociale française ?
Les raisons sont en grande partie liées à mon parcours professionnel. En 1992, en pleine crise de la Sécurité Sociale, j’étais directeur de cabinet adjoint du ministre de la Santé et des affaires sociales. Cela m’a marqué et aujourd’hui, au vu des dérapages de la dette publique, les anticorps que j’ai acquis il y a trente ans se sont réveillés.
Par ailleurs en tant que directeur général de Bpifrance depuis 2013, je suis inquiet des conséquences que font peser les dépenses sociales sur la capacité d’investissement de la France pour préparer son avenir. L’indexation des seules retraites en 2024 et 2025 équivaut au tiers du plan France 2030. Il faut savoir que sur les 3 500 milliards d’euros de dettes publiques actuelles, environ les deux tiers sont liés aux prestations sociales et, telle une boule de neige, ces dernières ne cessent de grossir.
Si on ne stoppe pas l’emballement de la dette sociale, il sera impossible de disposer de ressources pour investir dans des projets de réindustrialisation, décarbonation de l’économie, ou encore réarmement dans un contexte géopolitique inquiétant... Bpifrance et les opérateurs de la modernisation de la France n’auront pas non plus les ressources nécessaires pour mener leur mission de soutien aux entrepreneurs... Et l’ambition sera vouée à l’échec. Aujourd’hui, le social a dévoré le régalien ! Ce livre vise à réveiller les consciences.
Vous retracez l’histoire de notre dette et rendez compte d’une cinquantaine d’interviews de personnalités : politiques, économistes, syndicalistes... Qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?
Chacune à leur façon, ces personnes ont tenté de trouver la solution à l’équation impossible, à savoir rendre compatibles les équilibres financiers et les attentes infinies des Français. Tous les politiques, quand ils le pouvaient, ont cherché à apporter une pierre à l’édifice de l’État providence. Mais ils ont surestimé notre capacité collective à rester sur des niveaux élevés de croissance. On a trop longtemps été dupe de la promesse keynésienne et il n’y a pas eu de corde de rappel. Résultat, on est aujourd’hui le seul pays où les ajustements financiers et sociaux n’ont pas été faits. Ce qui m’a frappé, c’est notre aveuglement et le manque de transparence. On n’a jamais expliqué aux Français que les prestations sociales sont actuellement en grande partie financées par la dette et que celle-ci sera à la charge de nos enfants.
Notre modèle social est-il mort ?
Non. Mais financer des dépenses de consommation par de la dette, comme on le fait, ne peut pas être un modèle. Pour que notre système de solidarité fonctionne de manière pérenne, l’économique et le social doivent évoluer au même rythme. Or depuis trente ans, il y a une décorrélation croissante liée à l’affaissement de notre taux de croissance et au vieillissement de la population. En outre, l’éclatement de la structure familiale augmente la demande de protections individuelles coûteuses.
Aujourd’hui, l’Etat providence galope depuis trop longtemps devant l’économie. Il faut les resynchroniser, c’est-à-dire trouver le courage de diminuer les dépenses et redresser l’économie. Pour les dépenses, cela commence par la réforme du système des retraites car, avec 410 milliards par an, c’est le gros des dépenses ! En parallèle, il faut refonder le contrat social et reconnaître que notre société des loisirs n’est plus compatible avec le niveau maximum de protection que l’on a.
En quoi Bpifrance et, plus globalement, le système bancaire peuvent-ils contribuer à refonder ce contrat social ?
Les banques sont au cœur de l’équation via leur contribution à maximiser le potentiel entrepreneurial des Français. C’est l’élan vital des individus, des entreprises et des organisations qui peuvent financer la solidarité. C’est d’ailleurs le principe fondateur de l’État providence. Il faut y revenir. Les formidables protections universelles dont nous bénéficions nous créent une dette de courage envers le pays.
Propos recueillis par Clarisse Normand