Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le bilan démographique de la France affiche en 2025 un solde naturel négatif. Comment expliquez-vous ce basculement ?
La baisse de la natalité n’est pas un phénomène propre à la France, c’est une tendance générale. Avec un solde naturel positif jusqu’en 2024, notre pays faisait figure d’exception par rapport à la plupart des autres pays européens. Cette exception était liée notamment à une politique familiale généreuse, mais le basculement était attendu. Comme pour les autres pays, la baisse de la natalité et le vieillissement de la population que nous enregistrons résultent d’un mouvement global vers plus de prospérité économique et de justice sociale.
Le déclin démographique remet-il en cause notre modèle économique et social ?
Il pose en tout cas deux défis majeurs à notre modèle. Le premier concerne la soutenabilité du financement de la Sécurité Sociale, du fait de l’augmentation des dépenses ; le second concerne la croissance économique, en raison de la baisse de main-d’œuvre disponible et de la moindre propension à l’innovation. Au-delà des pénuries de main-d’œuvre, plus ou moins sensibles selon les secteurs, le vieillissement de la population influe sur le taux de création d’entreprises et sur les comportements en matière d’investissement. Les jeunes générations sont en effet plus enclines à investir dans des secteurs technologiques à fort potentiel de croissance, tandis que les générations plus âgées préfèrent les investissements traditionnels.
Plutôt que de chercher à relancer la natalité, vous expliquez qu’il est préférable d’adapter l’économie à la démographie. Quels sont les leviers d’action ?
Les raisons du déclin de la natalité sont là pour durer. Au lieu de chercher à l’empêcher par des politiques coûteuses et insuffisamment efficaces, il faut se préparer à gérer la transition pour éviter un appauvrissement généralisé. C’est possible, en jouant sur différents leviers. Le premier consiste à modifier l’organisation de la production pour automatiser davantage de tâches et ainsi produire autant avec moins de personnel. Le deuxième levier consiste à mieux mobiliser et valoriser le capital humain existant. Cela implique de construire des politiques cohérentes sur l’ensemble du cycle de vie, de la naissance à la fin de carrière, en investissant dans l’éducation, la formation, l’insertion professionnelle, mais aussi en luttant contre le chômage et en mobilisant les seniors avec des conditions d’emploi adaptées. Enfin, il faut repenser le système de protection sociale, afin de redresser les comptes de manière pérenne.
Quel regard portez-vous sur l’adaptation des entreprises françaises ?
En France, où la pression du déclin démographique a été moins forte que dans des pays comme l’Allemagne, le Japon ou la Corée, les entreprises ont été moins motivées à développer et à adopter des technologies d’automatisation. Le fait que les économies nationales ne vieillissent pas au même rythme explique environ 35 % des variations dans l’adoption des robots entre pays. Aujourd’hui, il faut aider les sociétés françaises à adapter leur outil de travail et à développer l’innovation pour augmenter la productivité du travail.
Comment voyez-vous se redessiner le paysage démographique à l’échelle mondiale ?
En 2022, la population mondiale a atteint un niveau historique, avec 8 milliards d’humains, soit un doublement en l’espace de cinquante ans ! Mais cette phase de croissance rapide est derrière nous. Le déclin de la population a commencé dans 63 pays, parmi lesquels la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Allemagne, l’Italie ou la Russie. La Chine a ainsi été dépassée démographiquement par l’Inde qui est devenu le pays le plus peuplé. Alors que, dans les années 1960, le taux annuel de croissance mondial de 2 % alimentait la crainte d’une explosion démographique incontrôlable, il n’est désormais plus que de 1 %. Le XXIe siècle constitue une rupture : c’est la fin d’une ère de croissance démographique continue. Il faut en avoir pleinement conscience.