Pourquoi vous être intéressé aux arnaques bancaires ?
J’ai enquêté sur cette escroquerie car c’est la plus grosse arnaque jamais perpétrée contre des citoyens français. La police judiciaire estime, en fourchette basse, à un million le nombre de victimes et à un milliard d’euros le montant des préjudices depuis 2020. J’ai travaillé sur le sujet entre fin 2023 et mars 2025. J’ai obtenu 2500 documents confidentiels et j’ai été au contact avec des magistrats spécialisés, la police judiciaire, des avocats, des escrocs, des banques et des opérateurs. Cette immersion incroyable m’a menée loin. Mais les projections sont encore plus affolantes. Avec l’intelligence artificielle (IA), les escrocs, qui sont déjà très forts, vont tromper tout le monde. On s’attend à une hausse de 300 à 400 % des arnaques bancaires d’ici 2027. Ceux qui ne prennent pas ce sujet au sérieux seront les cibles privilégiées des arnaqueurs. Notamment les jeunes... sachant que les moins de 35 ans sont déjà les plus touchés.
Comment en est-on arrivé là ? Qui sont les responsables ?
Il y a des dizaines de facteurs qui l’expliquent. Mais s’il y a des escrocs, c’est qu’il y a des failles. Aujourd’hui, n’importe qui peut se faire 100 000 euros par semaine en récupérant des données personnelles, en téléphonant avec le numéro des banques des futures victimes et en ouvrant des comptes rebonds chez des néo-banques qui ne vérifient que très peu la véracité de l’identité des ouvreurs de comptes. Notamment parce qu’elles délocalisent la vérification des questionnaires connaissance des clients (les KYC,pour Know Your Client) dans des lieux, comme Madagascar, où les employés sont sous-payés et peu scrupuleux. Les responsables sont autant les escrocs que les banques qui leurs offrent ces failles.
Où se situent les failles principales, du côté des banques ?
La première faille est humaine. Pendant mon enquête, j’ai été alerté de plusieurs côtés (policiers, magistrats, syndicats) au sujet d’une pratique affolante : la vente de données personnelles par des personnes en poste au sein des banques. Pour parvenir à leurs fins, certains profitent d’offres d’emploi en intérim pour se faire embaucher, prendre des données et les vendre à des groupes mafieux. Ensuite, il y a les néo-banques qui sont aujourd’hui visées par l’ACPR, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution. Le gendarme de la banque a publié un rapport indiquant qu’entre 2022 et 2023, les sommes d’argent criminel ayant transité sur des comptes rebonds, afin d’être blanchies, avaient augmenté de... 45 % en France ! Je me demande comment, en 2025, à l’heure de l’IA, les banques traditionnelles n’arrivent pas à détecter les mouvements frauduleux sur les comptes des personnes arnaquées.
Comment se situe la France dans la lutte contre les arnaques bancaires ?
La France est le pays le plus touché par les arnaques bancaires en Europe. Tout simplement parce qu’elle est championne des fuites de données. Selon le dernier rapport de SurfShark, entre le premier et le second trimestre 2025, l’augmentation de comptes piratés, avec toutes les données qui en sont extraites et revendues, atteint 432 % ! Ces données personnelles sont la matière première des escrocs... et, pour la première fois, il y a un embouteillage chez les arnaqueurs : ils ont tellement de données qu’ils ne savent plus quoi en faire. Tout le monde va être visé à un moment ou à un autre. Ce n’est qu’une question de temps.
Comme parade, vous préconisez la paranoïa. La solution n’est-elle pas dans l’éducation financière des Français ?
La paranoïa est la plus facile à adopter, c’est une solution à court terme. L’éducation financière, oui, bien sûr, mais surtout l’information précise sur les modes de fonctionnement des escrocs. Ils parviennent à bluffer des banquiers, des policiers et des magistrats. Les citoyens doivent être alertés et doivent prendre le temps de se renseigner sur ce point précis pour sauver leur argent. C’est le but du livre. n
Propos recueillis par Clarisse Normand