Questions à... Jean Boissinot

« La finance verte est un catalyseur de la transition »

Créé le

16.10.2025

-

Mis à jour le

29.10.2025

Directeur Étude et analyse des risques au sein de l’Autorité de contrôle prudentiel
et de résolution (ACPR), Jean Boissinot publie une nouvelle édition mise à jour
et enrichie de son livre La finance verte, distingué en 2023 par l’Académie des sciences
morales et politiques (prix Luc Durand-Réville) et par le Cercle Turgot (prix spécial).

Pourquoi publier une nouvelle édition de votre ouvrage, trois ans seulement après la première parution ?

Parce qu’il y a eu de nombreuses évolutions, comme l’accélération de la transition au niveau mondial et les développements réglementaires en Europe, qui méritaient d’être expliquées. C’était aussi l’occasion de mettre en avant les progrès réalisés et trop souvent sous-estimés en France. Il m’a semblé important de renforcer et de rendre compte des progrès dans la compréhension des rapports de l’économie et de la finance à la nature, ce qui a donné lieu à la refonte complète d’un chapitre. Enfin, dans un contexte devenu moins porteur, comme en témoignent certaines réactions anti-ESG et les dénonciations du greenwashing, il était opportun de revenir sur les fondements d’une finance verte.

Pour beaucoup, le concept reste flou. La finance verte à la fois sérieuse techniquement, avec une maîtrise des techniques financières et une bonne compréhension des phénomènes environnementaux, mais également soucieuse de contribuer à un mouvement collectif vers davantage de soutenabilité. Avec ce livre, j’ai voulu donner des clés de compréhension sur le rôle de cette finance dans son action face au réchauffement climatique, expliquer ce que signifie « aligner les flux financiers » avec les objectifs environnementaux et identifier la manière dont les différentes institutions financières peuvent se mettre au service de la transition.

Qu’est-ce qui a changé, concrètement, ces dernières années ?

Après l’Accord de Paris conclu en 2015 et l’enthousiasme débridé des débuts, la finance verte a mûri. On a davantage de données, un cadre réglementaire explicité, une montée en compétence à grande échelle... Malheureusement, le climat a lui aussi évolué : avec une hausse de température de 1,55 °C, l’année 2024 a été la plus chaude sur Terre depuis le début des mesures scientifiques il y a 175 ans ! En résumé, ces dernières années nous ont appris que la transition était à la fois nécessaire, possible et, en pratique, même si ce n’est pas toujours très visible, déjà engagée.

$!« La finance verte est un catalyseur de la transition »

Quels sont les défis actuels de la transition pour les banques ?

Au cœur du financement de l’économie et jouant un rôle essentiel dans la gestion des risques, les banques font aujourd’hui face à deux enjeux. Leur rôle central, mais très « divers », peut donner lieu à de nombreuses initiatives : financement de projets, offre de crédit dédiée à la transition pour les ménages ou les petites et moyennes entreprises, leasing de véhicules électriques, activités de marché avec la bonne tenue des green bonds, commercialisation de produits d’épargne par les réseaux, stress-tests... L’enjeu est à la fois de bien faire tout cela, mais aussi d’intégrer ces initiatives dans une stratégie d’ensemble. Ce « plan de transition » explicite l’ambition, assure la cohérence des actions et en facilite la mise en œuvre. Avant d’être un sujet de compliance réglementaire, il est, pour les banques plus encore que pour beaucoup d’autres institutions, un impératif stratégique.

Le second enjeu est lié à la dissolution de la Net Zero Banking Alliance. Cette coalition a peut-être fait son temps et avait quelques défauts. Mais cette évolution ne doit laisser aucun acteur raisonnable et responsable avec l’idée que les enjeux climatiques étaient un sujet éphémère, désormais passé de mode. La science du changement climatique est malheureusement implacable : les risques physiques liés aux manifestations du changement climatiques augmentent. Un chiffre : +35 % en dollars constants en dix ans. Et la volte-face des États-Unis sur la politique climatique augmente dramatiquement les risques de transition. Plus que jamais, les banques doivent faire preuve de clairvoyance et de responsabilité.

Quelle conclusion tirez-vous de votre analyse ?

La finance verte est un catalyseur : elle ne peut pas faire advenir la transition, mais elle peut la faciliter et l’accélérer. Elle ne sauvera pas le monde, certes, mais inscrite dans une dynamique collective avec les pouvoirs publics, les entreprises et les ménages, elle a un rôle déterminant à jouer.

Propos recueillis par Clarisse Normand

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº909