« Pour obtenir une justice bien réglée, il faut mettre des barrages à la pression excessive des intérêts privés... »
Fr. Olivier Martin, Histoire du Droit français, des origines à la Révolution, 19481
Si la philosophie auto-correctrice de l’impact2 émerge aujourd’hui du cœur du capitalisme américain, c’est aussi parce que le capitalisme américain a dérivé sous l’effet du « triomphe de la cupidité3 » stigmatisé par Joseph Stiglitz. Thomas Philippon décrypte cette dérive dans son magistral ouvrage de micro-économie appliquée, ou d’économie industrielle, Les Gagnants de la concurrence4, où il compare sous l’angle de la compétitivité le croisement du modèle capitaliste étatsunien et européen dans les vingt dernières années, dont le consommateur européen sort largement gagnant. L’« économie politique » au scalpel qui explique cette dérive économique américaine est un inquiétant révélateur de l’état de la démocratie étatsunienne. Mais peut-on s’en tenir à ce bilan de « victoire européenne » en termes de « cost-effectiveness » et de « fairplay », si elle est obtenue au prix du recul des positions européennes dans le monde ? N’atteint-on pas là les limites d’une analyse purement économique d’une réalité politico-économique insécable dans un contexte géopolitique mondial qui « dépriorise » les préoccupations « d’optimum social » au regard des enjeux stratégiques de domination ?
La baisse de la compétition interne aux États-Unis observable depuis le début des années 2000...
Joël Klein, en charge des opérations antitrust dans le Département de Justice (DoJ) des États-Unis, n’était pas prophète lorsqu’il déclarait en 1998 que « notre économie aujourd’hui est plus concurrentielle qu’elle ne l’a été depuis bien longtemps ». Les deux décennies qui suivent ont été marquées par une forte tendance à la concentration, une montée du « pouvoir de marché » des grands groupes, l’échec de la libre entrée et leurs effets « positifs » sur les profits et les prix des entreprises dominantes, au détriment du consommateur, de l’investissement et de la productivité5. « La plupart des marchés intérieurs états-uniens sont devenus moins concurrentiels et les entreprises du pays pratiquent des prix excessifs. Les profits en surplus servent à reverser des dividendes et à racheter des actions au lieu d’embaucher et d’investir. En parallèle, les barrières à l’entrée ont augmenté et la lutte antitrust – les contrôles de la Federal Trade Commission sur les fusions [p. 124] – s’est affaiblie » (p. 199). Il ne faut donc pas confondre le bilan intermédiaire positif de la vague de déréglementation initiée par la révolution reaganienne, qui a d’abord renforcé la concurrence interne et la compétitivité du secteur productif américain, avec son bilan final négatif pour le consommateur. Inspirée par un « libéralisme de laissez-faire6 », l’ère d’affaiblissement des règles du marché et d’affaissement des contre-pouvoirs (les « checks and balances » du libéralisme classique et du néolibéralisme européen) est désormais entrée dans la zone de rendements décroissants, où le consommateur roi tend à déchoir au rang d’un consommateur proie de contrats d’adhésion qui ne lui laissent, en pratique, le choix qu’entre la soumission ou la démission. Marx doit sourire de cette confirmation a posteriori.
... contraste avec le renforcement concurrentiel parallèle dans l’espace économique européen
Les tendances états-uniennes ne se sont pas répercutées en Europe de sorte que, dans un étonnant renversement de l’histoire, beaucoup de marchés européens (le transport aérien, la téléphonie mobile, et la fourniture d’accès à Internet notamment) sont aujourd’hui plus concurrentiels et compétitifs que leurs homologues américains. D’après la « théorie des marchés libres européens » proposée par Guttierez et Philippon, cela tient largement au fait que « la DG Concurrence (de la Commission européenne) est plus indépendante et plus pro-concurrence qu’aucun organisme de régulation national. D’ailleurs la DG Concurrence est plus indépendante que le DoJ ou la FTC »7.
L’entrée de Free Mobile en France dans le secteur de la téléphonie en 2011, date d’obtention de sa licence 4 G, a permis aux consommateurs d’accéder à de meilleurs services mobiles à 20 € que ceux offerts par les acteurs installés à des forfaits mensuels variant entre 45 € et 65 €. La part de marché de Free étant montée jusqu’à 20 %, « les opérateurs historiques Orange, SFR et Bouygues ont réagi... en offrant eux aussi des contrats à 20 €. En trois ans, la France, qui était 15 % plus chère que les États-Unis sur ce plan, est devenue 25 % moins coûteuse et la tendance s’est renforcée depuis » (p. 186).
D’une manière plus générale, il ressort de la comparaison EU / UE de la fin des années 1990 à la fin des années 2010, qu’en Europe, contrairement aux États-Unis, « la concentration et les profits n’augmentent pas » ... et « sur les quinze dernières années, les salaires ont perdu 5 points de pourcentage dans leur part de valeur ajoutée (de 64 % à 59 %) aux EU... tandis qu’en Europe, la part des salaires est restée globalement constante » (pp. 146-147).
Cela s’explique par l’intensité du lobbying aux États-Unis et le poids très supérieur de l’argent dans le processus électoral et législatif américain
Le lobbying prend appui aux États-Unis sur la liberté d’expression garantie par le premier amendement et sur le droit « d’adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont on a à se plaindre ». Mais cette légitimité de la pétition a ouvert la porte au lobbying d’intérêts purement corporatistes. Et bien qu’il soit difficile, faute de données liées à l’opacité de son fonctionnement « multicanal », d’en mesurer l’influence, « pour la nier, il faudrait expliquer pourquoi les entreprises consacrent d’elles-mêmes des ressources humaines et financières considérables à quelque chose qui ne sert à rien » (p. 205)8. Or, le total des dépenses de lobbying auprès du gouvernement fédéral des États-Unis est « plus de deux fois supérieur à celles faites auprès des institutions de l’Union européenne » ; et « la part du lobbying émanant d’entreprises, de cabinets d’avocats et d’agences de lobbying est plus élevée aux États-Unis (87 %) qu’en Europe (70 %) » (p. 214). « Le secteur financier fait partie des contributeurs les plus importants de ces dépenses » (p. 221). Si les institutions européennes sont souvent accusées d’être la proie des lobbyistes, force est de constater que tout est relatif.
Quant au rôle de l’argent dans l’accès aux fonctions politiques législatrices aux EU, il a pris avec le temps une place qui dépasse l’imagination des citoyens européens, qui se doutent pourtant que leurs élus ne sont pas tous des anges, comme en témoignent les récents scandales européens de corruption. En 1976, la Cour suprême a en effet supprimé le plafond de dépenses instauré par le Federal Election Campaign Act (FECA) de 1971, au demeurant peu contrôlable, considérant que « l’imposition d’une telle limite était une entrave à la liberté d’expression9 » (p. 234). En 2010, la Cour suprême a déclaré inconstitutionnelle au même chef la loi McCain Feingold de 2002 interdisant les publicités politiques dans les trente jours précédant l’élection (p. 239). Au final, « les contributions de campagne aux États-Unis – mesurées en total des dépenses divisé par le PIB – sont cinquante fois plus élevées que dans la plupart des pays européens » (p. 248).
Si l’on tient par ailleurs compte du fait que 0,01 % des donateurs versent 40 % des contributions, on peut conclure que les États-Unis ont réinventé le modèle de la démocratie censitaire honni par les Pères fondateurs, une hypothèse que le niveau d’abstention dans les élections américaines tend à confirmer par le bas. De sorte que l’économie états-unienne est de moins en moins libérale, quel que soit le parti au pouvoir, comme le démontre sous nos yeux le très protectionniste Inflation Reduction Act, au titre trompeur, décidé par le successeur démocrate d’un président républicain élu sous la bannière « America First », si critiqué pour son chauvinisme.
Au regard de sa dépendance géo-stratégique, l’avantage à l’Europe n’est qu’une victoire à la Pyrrhus
Le revers de la médaille d’un espace économique qui joue plus honnêtement le jeu concurrentiel que l’espace politico-économique rival est que cette diminution corrélative de la rentabilité financière, des profits, des cash-flows des producteurs, a pour effet d’affaiblir leur pouvoir de marché et leur positionnement. Telle pourrait être la leçon d’une analyse stratégique plus réaliste des relations transatlantiques en termes de théorie des jeux, concluant une analyse économique néo-classique qui met logiquement en exergue l’amélioration de l’optimum social liée à la diminution de la rente des producteurs. A contrario, l’écrasement de la rente du consommateur américain dans de nombreux secteurs et l’oligopole dans le secteur numérique se sont traduits par des marges bénéficiaires élevées ou exceptionnelles alimentant des « trésors de guerre » qui ont permis aux grands acteurs économiques américains d’accroître leurs positions dominantes et d’accélérer leur croissance par le rachat de start-up, d’ETI et même de grandes entreprises européennes. Car l’enjeu véritable des États-Unis est le maintien de leur suprématie économico-politique mondiale face à un adversaire chinois dont les transgressions des règles d’une saine et loyale concurrence (par exemple celles de l’OMC à laquelle il participe depuis 2001) les dédouanent de leurs très éventuels remords10. C’est sans doute face à ce jeu économique pipé qu’Hubert Védrine invitait cruellement l’Union européenne à cesser d’être « l’idiot du village mondial ». Un appel au réveil stratégique qui fait son chemin.