Questions à... Didier Cahen

« Dépenser n’est pas relancer »

Créé le

17.09.2025

-

Mis à jour le

26.09.2025

Didier Cahen tire la sonnette d’alarme dans son livre L’euro en danger publié aux éditions Odile Jacob. Expliquant de manière documentée pourquoi l’euro n’a pas tenu
ses promesses, le délégué général du groupe de réflexion Eurofi propose des solutions
pour sortir de la crise actuelle et redynamiser les économies européennes.

Vous expliquez que, depuis sa création, la zone euro s’affaiblit au lieu de se renforcer. Comment est-on arrivé à cette situation ?

À l’origine, le traité de Maastricht avait institué des règles budgétaires pour assurer une convergence et une cohésion économique durables entre les États membres de l’Union monétaire. Or certains pays fondateurs, dont la France, l’Italie et la Belgique, se sont très tôt affranchis de ces règles pour privilégier leurs propres priorités et mener une politique de stimulation budgétaire permanente de la demande. Face à ces dérives, il n’y a pas eu de forces de rappel : les règles du Pacte de stabilité et de croissance ont été bafouées dans l’indifférence générale. Pire, la politique monétaire accommodante de la Banque Centrale Européenne et la faiblesse des taux d’intérêt ont permis aux pays indisciplinés de s’endetter toujours davantage. Résultat : certains d’entre eux affichent aujourd’hui des dettes publiques insoutenables. Au lieu d’être un ensemble coopératif, la zone euro est une collection d’États désunis avec des divergences macroéconomiques croissantes entre pays disciplinés et indisciplinés.

À l’instar de Jacques de Larosière, interrogé dans nos colonnes il y a tout juste un an et qui préface aujourd’hui votre livre, vous placez le déficit budgétaire et la dette publique au cœur de la problématique économique européenne...

C’est le rapport entre la dépense publique et le Produit intérieur brut (PIB) qui est surtout problématique. Il faut comprendre qu’un niveau important de dépenses publiques s’accompagne d’un taux élevé de prélèvements obligatoires, ce qui pèse sur la compétitivité des entreprises et freine la croissance et l’emploi. C’est la porte ouverte à un processus de décrochage croissant. Dépenser n’est pas relancer. En témoigne la situation des États européens les plus endettés : ils ont subi la plus forte baisse de productivité et sont les moins compétitifs.

Qu’en est-il de la France ?

C’est le maillon faible ! Notre pays détient le record du niveau de dépenses publiques le plus élevé de l’Union européenne, à 57,1 % de son PIB en 2024. C’est 7 points de plus que la moyenne de la zone euro. En finançant depuis des années ces dépenses par l’emprunt, la France affiche un niveau de dette aujourd’hui excessif à 113 % de son PIB en 2024, loin du ratio réglementaire de 60 %. Cela génère une charge qui va croissant et devient insoutenable. Le coût du service de notre dette est passé de 36,9 milliards d’euros en 2019 à 60,3 milliards en 2024 et devrait atteindre, sur les bases actuelles, 100 milliards en 2027, soit 3 % du PIB. Pour un pays qui peine à avoir une croissance de 1 %, c’est une aberration. Si on veut éviter l’asphyxie, ce qui est encore possible, il faut stabiliser notre dette au plus vite.

Quelles sont vos préconisations ?

Arrêtons notre politique de déni et mettons nos finances publiques en ordre. Pour cela, il faut changer paradigme et passer d’une économie fondée sur le soutien permanent de la demande interne à une économie où l’investissement productif stimule l’offre. En jouant sur ses budgets, la France doit ramener ses dépenses publiques de 57 % à 50 % de son PIB sur les cinq à sept prochaines années. Dès lors, on pourra baisser progressivement les taux de prélèvements et ainsi enclencher un mouvement de relance économique. Il faut comprendre que plus les États européens seront forts, plus l’union sera puissante. L’Europe peut être une source de progrès pour peu que l’on retrouve le chemin de la convergence économique avec un couple franco-allemand capable de jouer son rôle moteur.

Quelles sont les priorités pour rebâtir une Europe de la croissance ?

La discipline budgétaire des États constitue la priorité des priorités. Mais il faut aussi une relance de l’investissement productif en canalisant l’épargne abondante des Européens. Pour améliorer le financement des économies, il convient d’adapter la réglementation financière afin de réaliser une véritable Union bancaire en même temps qu’une Union de l’épargne et de l’investissement. Enfin, le développement d’une politique industrielle sur des filières d’avenir avec des règles de concurrence appropriées constitue une autre priorité. Les remèdes sont à notre portée, encore faut-il une volonté politique et un leadership fort.

Propos recueillis par Clarisse Normand

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº908