Vous avez officiellement pris vos fonctions de délégué général de l’association Paris Europlace en janvier dernier, après près de cinq ans en qualité d’adjoint. Quel bilan tirez-vous de ces cinq dernières années ?
En cinq ans, la Place financière de Paris s’est beaucoup renforcée, d’abord en matière d’emplois créés : le secteur financier compte désormais 360 000 emplois en Île-de-France, en hausse de 7 % par rapport à début 2021. De même, les exportations nettes de ces services financiers ont apporté 13 milliards d’euros à la France en 2025, contre 7,3 milliards en 2021. Les services financiers contribuent donc davantage à la santé de l’économie française, indépendamment évidemment des prélèvements fiscaux et sociaux acquittés par les acteurs de la Place.
Par ailleurs, le type de métiers exercés à Paris s’est aussi beaucoup diversifié. De nombreuses fintechs se sont lancées et tout un écosystème s’est aussi développé en parallèle des grandes institutions financières, dans le conseil notamment. Cela donne une bien meilleure représentativité des lignes métiers sur la Place par rapport à d’autres grands centres, comme Londres ou New York. Cette diversité et cette montée en puissance du nombre d’institutions présentes à Paris constituent une véritable opportunité, notamment pour les autorités. En effet, avec une telle variété, l’écosystème se renforce.
Quelle est votre feuille de route aujourd’hui ?
Continuer de gagner en attractivité et en compétitivité figure toujours au cœur des priorités de Paris Europlace. Ce double aspect est important. D’une part, l’attractivité passe par un renforcement du tissu d’entreprises financières et non financières présentes dans toute la France, et non simplement en Île-de-France. Nonobstant le nom de notre association, nous souhaitons contribuer au bon financement de l’économie française dans son ensemble. D’autre part, pour être compétitives, les entreprises implantées en France doivent bénéficier d’un environnement des affaires le plus adapté possible à leur développement. Nous voulons par ailleurs continuer à contribuer à la transition énergétique et numérique. Et à cela s’ajoute, compte tenu du nouveau contexte international, le financement de la défense.
Et quels sont les canaux pour y parvenir ?
L’atteinte de nos objectifs passe par plusieurs moyens. Le premier consiste à consolider l’unité de la Place de Paris, c’est-à-dire nous assurer que tous les acteurs parlent d’une même voix et de façon cohérente vis-à-vis des autorités françaises, européennes et internationales. Notre objectif doit être clairement identifié. Si nous ne devions n’en retenir qu’un, ce serait la compétitivité. Plus une place est compétitive, plus elle sera attractive. Le deuxième moyen réside dans notre crédibilité. Nos propositions, reflétant nos positions unifiées, doivent être extrêmement utiles aux autorités et donc étayées. Cela signifie qu’elles doivent être techniques, parce qu’il s’agit d’adapter la réglementation aux exigences actuelles. Paris Europlace a notamment essayé de mener une action pédagogique très claire sur l’impact de la Taxe sur les transactions financières (TTF).
Comment évaluer l’attractivité de Paris face aux autres places internationales ?
Le classement OFEX (Open Financial Ecosystem Index), dont la méthodologie nous paraît la plus sérieuse car reposant sur des données parfaitement observables et non pas sur des sondages d’opinion non représentatifs, positionne Paris à la première place au niveau de l’Union européenne et au quatrième rang mondial (derrière Londres, Chicago et New York). Par rapport à l’édition 2024, nous avons progressé d’un rang.
Paris possède spécifiquement quatre atouts. Déjà, il s’agit véritablement du premier secteur financier en Europe étant donné la taille et le nombre d’acteurs dans la banque, l’assurance, la gestion d’actifs, et le private equity. De plus, Paris concentre aussi non seulement des financeurs et des investisseurs mais aussi des clients. Il y a une concentration de grandes entreprises à Paris qui n’a pas d’équivalent dans toute l’Europe. Le troisième atout, ce sont les talents. La France possède en effet un bassin de main-d’œuvre qui permet aux entreprises qui s’y installent de trouver des collaborateurs qualifiés et nombreux.
Enfin, la qualité des régulateurs et des superviseurs entre aussi en ligne de compte. Dans l’Hexagone, ils sont reconnus pour leur capacité à comprendre les enjeux des entreprises dans le cadre, par exemple, d’une demande d’agrément. Nous disposons donc d’atouts qui sont clairement identifiés et qui devraient, je l’espère, soutenir l’attractivité de la France.
De quelle manière la Place de Paris poursuit-elle ses réflexions en matière de finance durable ?
Nous restons dans une dynamique d’échange, en menant un perpétuel dialogue avec les autorités françaises et européennes. Depuis le paquet de propositions Omnibus publié en février 2025, il y a eu une prise en compte de la nécessité de simplifier la réglementation européenne, de l’alléger sur CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive), la taxonomie. Tout cela est donc bienvenu.
Il n’empêche qu’il ne s’agit pas de déréguler, mais de simplifier. Les acteurs français, européens au sens large, ne souhaitent pas renier les engagements qu’ils ont pris en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. Donc oui pour simplifier, alléger ce qui doit l’être, mais non pour stopper un mouvement qui constitue un engagement à contribuer à éviter un réchauffement excessif de la planète. Cette mission demeure. Elle est perçue comme un facteur d’engagement crédible, atteignable, et qui permet un véritable esprit collectif, non seulement à Paris, en France, mais aussi au niveau de l’Union européenne. Ce n’est pas quelque chose sur lequel nous allons revenir, mais il faut tenir compte des spécificités et ne pas imposer un calendrier punitif ou irréaliste.
Ce qui est notable, c’est la volonté des autorités européennes de mieux prendre en compte la nécessité d’allier transition énergétique et compétitivité. Il ne s’agit pas de pénaliser ou d’entraver le développement, mais de l’accompagner, de réfléchir à ce qui doit être unifié, donc allégé, pour que cette réglementation ne soit pas perçue comme un fardeau mais comme un outil d’aide à la décision.
D’autres priorités sont désormais au cœur des discussions, comme la souveraineté européenne ou la défense. Comment mobiliser les capitaux privés pour les financer ?
Plusieurs membres de Paris Europlace ont pris des initiatives, que ce soit sur des sujets réglementaires, en contribuant aux réflexions en la matière, ou sur le plan purement financier, en incitant les investisseurs particuliers et institutionnels à mieux se mobiliser pour réorienter l’épargne vers les secteurs les plus prioritaires.
Ce travail est effectué en partenariat avec les ministères concernés – défense et finances – pour qu’il y ait une parfaite cohérence entre l’identification des besoins et la définition des moyens nécessaires pour les atteindre. C’est un travail à la fois de longue haleine et urgent, que la Place de Paris mène à bon rythme.
Est-ce que les montants annoncés vous semblent à la hauteur ?
Indiscutablement non. Les besoins sont absolument gigantesques, dans un contexte mondial actuel qui rebat les cartes... Même sans la défense, les montants d’investissement requis au niveau européen, tels que le rapport Draghi les a identifiés (750 à 800 milliards annoncés dans le rapport publié en septembre 2024), sont extrêmement élevés.
La Place se mobilise, évidemment, mais ce sont des montants que la France seule ne peut pas financer. L’échange avec nos partenaires pour renforcer l’agenda européen, et notamment en parler avec nos grands alliés est essentiel. En cela, le développement de l’Union de l’épargne et de l’investissement est fondamental.
Quel regard portez-vous sur les dernières évolutions réglementaires ?
Paris Europlace répond à un maximum de consultations publiques européennes sur les questions réglementaires. Trois d’entre elles nous paraissent très importantes : la titrisation, la directive RIS (Retail Investment Strategy) et l’allocation de l’épargne à long terme.
Sur les deux premières, il nous semble que les objectifs initiaux étaient clairs, mais que les moyens proposés par la Commission européenne ne sont pas à la hauteur des enjeux. Nous sommes déçus par les propositions qui sont aujourd’hui sur la table des négociations européennes. Concernant la titrisation, nous craignons un risque de complexification supplémentaire de ce qui n’était déjà pas simple. Nous avions fait des propositions en septembre 2024, comme d’ouvrir davantage ce marché à la diversité des acteurs européens, revoir certaines barrières prudentielles ou réglementaires pour que les montants titrisés en Europe soient plus proches de ceux titrisés aux États-Unis. La titrisation peut être un outil positif pour le financement de l’économie, or les autorités européennes rechignent à le croire.
Concernant la RIS, ce texte transversal censé faciliter l’investissement des ménages dans des actifs financiers, avec un coût du conseil mieux identifié, se trouve extrêmement complexifié. Il va aussi alourdir les procédures et ériger de nouvelles barrières réglementaires. Les producteurs et les distributeurs de produits financiers vont devoir faire du grouping, c’est-à-dire des évaluations sur l’adéquation des produits qu’ils proposent aux clients, ce qui va considérablement alourdir l’investissement. Par ailleurs, la value for money, qui consiste à mesurer l’opportunité d’un produit financier pour l’investisseur, est extrêmement malaisée à mesurer, notamment du fait de la diversité des produits proposés.
Sur l’allocation de l’épargne à long terme, nous attendons de voir concrètement ce qui sera proposé par la Commission européenne. Aujourd’hui, une partie excessive de l’épargne européenne est orientée vers les États-Unis. On ne voit pas pour l’instant de proposition convaincante venant des autorités pour favoriser l’orientation de l’épargne, à la fois privée et institutionnelle, vers des supports de long terme.
En juin dernier, à Paris, la France a signé une charte avec six autres États européens, le Label Finance Europe.
Les modalités ont été publiées sans pour autant que ce label soit encore promu. C’est en discussion au niveau national entre les ministères et certaines fédérations professionnelles concernées. C’est un beau projet, mais qui n’a pas encore été matérialisé.
Alors que l’innovation financière est omniprésente aussi à Paris, quel avenir voyez-vous pour la finance ?
La tokenisation de la finance constitue un sujet majeur, c’est le futur de la finance. Nous souhaiterions que l’avance prise par la France avec l’ordonnance Blockchain, en 2017, ne soit pas perdue, et que les autorités françaises se mobilisent sur deux terrains. D’abord le terrain réglementaire : dans le cadre du Market Integration Package (MIP) publié début décembre par la Commission européenne, nous souhaitons des propositions ambitieuses, par exemple sur la révision du régime pilote, pour que les acteurs qui s’établissent dans l’Union européenne aient toutes les marges d’action possibles pour développer la tokenisation.
Sur la partie plus politique, au sens noble du terme, nous souhaitons un message d’encouragement des acteurs déjà établis et d’accueil d’acteurs étrangers qui ne seraient pas encore établis, pour développer à Paris des produits tokenisés – instruments financiers, fonds... Il y a déjà eu quelques initiatives. Ce qui est important, c’est que la Place et tous ses grands acteurs travaillent de concert, qu’il n’y ait pas une juxtaposition d’initiatives isolées, mais véritablement des investissements en commun et davantage de projets collectifs.
Comment les institutions financières s’emparent-elles de ce sujet ?
Nous avons beaucoup d’adhérents qui participent à des projets. La Banque de France est très active sur ce sujet, ce qui est une chance pour la Place financière. Nous souhaiterions que les autorités françaises, au plus haut niveau, le soient tout autant, pour que ce virage de la tokenisation ne soit pas raté et qu’au contraire, nous en saisissions pleinement les opportunités.
Aux États-Unis, il y a une impulsion très forte donnée par la Maison Blanche. Elle a publié en juillet dernier un rapport très important sur le leadership américain espéré en matière de finance numérique. En réponse à cela, l’Europe doit se mobiliser. Il faut un appel collectif au sursaut pour affronter cette compétition.
Les introductions en Bourse à Paris étaient au point mort l’an passé, alors que le nombre d’investisseurs en actions progresse. Comment relancer la compétitivité de la Bourse ?
Cette situation est largement liée aux incertitudes nationales, européennes et internationales. Les sujets réglementaires sont en passe d’être traités, notamment avec le Listing Act. Il n’en demeure pas moins que perdure la conviction que les marchés américains sont plus liquides et valorisent davantage certaines entreprises cotées. C’est un facteur d’attractivité favorable aux États-Unis. Nous essayons de montrer aux émetteurs français et européens que le coût d’une cotation aux États-Unis n’est pas négligeable. In fine, c’est même beaucoup plus cher de se faire coter sur le Nasdaq ou le NYSE que sur Euronext : les seuls frais d’admission s’élèvent à 300 000 dollars sur le Nyse, contre 120 000 euros sur Euronext Paris1. L’écart est très significatif, compte tenu des exigences réglementaires aux États-Unis, qui nécessitent de rémunérer la plateforme mais aussi tous les intermédiaires qui certifient vos comptes pour qu’ils soient publiés et qu’ils répondent aux obligations réglementaires.
Propos recueillis par Audrey Spy