Les banques européennes ne sont pas dans la situation de la crise financière de 2008. Contrairement à ce que redoutait le marché, elles ont plutôt bien tiré leur épingle du jeu pendant la pandémie, regagnant au passage une image de respectabilité qui avait été profondément écornée dix ans plus tôt. Si la crise actuelle diffère de la précédente, c’est principalement sur un point : durant la pandémie, les banques centrales avaient maintenu une politique très accommodante, avec des taux d’intérêt ultra-bas et des achats massifs d’emprunts d’État ou, dans le cas de la BCE, de la zone euro. Cette fois-ci, les banques centrales ont dû reprendre leur rôle plus traditionnel de lutte contre l’inflation, en mettant fin à leurs programmes d’achats d’actifs et en relevant leurs taux d’intérêt, et la tendance ne fait sans doute que commencer.
Les sources de tension se traduiront essentiellement par une hausse des provisions pour pertes sur prêts et une multiplication des secteurs d’activité en difficulté, comme les prêts d’immobilier commercial, et certaines banques s’en sortiront mieux que d’autres. Néanmoins, les grands établissements resteront confortablement à l’abri d’une crise bancaire.
Lorsque le marché sera enfin convaincu que, dans ce contexte de crise énergétique et d’inflation, le scénario privilégié n’est pas celui d’une nouvelle crise bancaire, les valeurs devraient continuer à se redresser par rapport à leurs niveaux actuels relativement bas, et les spreads de crédit devraient se resserrer. Les titres de dette subordonnée – non-preferred, Tier 2 et, de manière sélective, AT1 – devraient particulièrement bien se comporter.
Pas de signal d’alerte sur la qualité des actifs
La question de la rentabilité constitue depuis des années une source d’inquiétude majeure pour les analystes, investisseurs, agences de notation et autorités de supervision. Chaque point fort mis en avant par le secteur bancaire (abondance de fonds propres et de liquidités, amélioration de la qualité des actifs, stratégies plus prudentes, avancées en matière de numérisation, etc.) s’est vu opposer un « oui, mais la rentabilité est faible ».
Les résultats du troisième trimestre ont pourtant montré que la rentabilité s’était considérablement renforcée, notamment parce que le secteur bancaire sort enfin d’un environnement de taux d’intérêt ultra-bas et bénéficie en conséquence d’une amélioration des marges nettes d’intérêt.
Cette tendance devrait se poursuivre au quatrième trimestre et pendant une bonne partie de 2023, notamment pour les banques dont les portefeuilles obligataires présentent une forte composante de produits à taux variable, de type crédits aux entreprises et à la consommation ou prêts hypothécaires à taux variable. Dans ce contexte, les banques détenant une forte proportion de prêts hypothécaires à taux fixe – en France, Allemagne, Belgique, Autriche, etc. – devraient bénéficier moins rapidement des relèvements de taux ; même si les crédits à la consommation et les crédits aux PME, révisés plus rapidement, devraient permettre de compenser en partie la situation.
Les provisions pour pertes sur prêts, autre source d’inquiétude majeure du marché, vont augmenter, mais à des niveaux qui resteront gérables. Des provisions supplémentaires sont probables au cours des prochains trimestres, mais les banques ne céderont pas à la panique pour autant. Cela s’explique par trois raisons.
1. Les provisions vont, certes, augmenter, mais pour s’écarter de points bas historiques.
2. Ces provisions concernent principalement les portefeuilles de prêts post-crise financière mondiale, donc souscrits sur la base de critères plus prudents (comme le ratio prêt-valeur pour les crédits immobiliers résidentiels et commerciaux), avec des valeurs de garantie plus réalistes qu’avant la crise. En conséquence, la quantité et le volume de prêts très risqués susceptibles de se déprécier en cas de problème seront bien moins significatifs qu’auparavant.
3. Les provisions sont renforcées par des ratios prudentiels qui, dans l’ensemble, ont rarement été aussi solides. De manière générale, les grandes banques européennes affichent de bons indicateurs prudentiels de fonds propres et de liquidités, qui ont bien résisté à la crise liée à la pandémie. Le dernier tableau de bord trimestriel des risques de l’Autorité bancaire européenne (ABE) montre qu’en application pleine, à la fin du deuxième trimestre 2022, le ratio moyen de solvabilité CET1 ressortait à 15 % (et à 11,7 % pour les banques situées dans le quartile le plus bas), le ratio d’endettement, à 5,2 %, et le ratio LCR, à 165 %. Le ratio NPL s’établissait à un point bas historique de 1,8 %. Tous ces indicateurs sont très rassurants et devraient aisément rester dans les clous, même s’ils tendent à se détériorer légèrement, compte tenu des difficultés macroéconomiques.
Les gouvernements en soutien
La plupart des gouvernements européens adoptent de coûteuses mesures visant à armer leurs économies et leurs citoyens face à la crise énergétique. Outre les dispositifs de soutien financier, d’autres mesures sont mises en œuvre ou sont du moins envisagées, telles qu’un plafonnement des prix de l’énergie.
À l’exception de la Hongrie, aucun État membre de l’Union européenne ne compte céder au chantage énergétique de la Russie – personne n’aurait rien à y gagner –, mais tous ont parfaitement conscience qu’une hausse intenable du coût de la vie entraînera des troubles sociaux et mènera à des choix politiques nauséabonds lors des prochaines élections.
S’agissant du volet politique, les incertitudes découlant de l’avènement d’un gouvernement d’extrême droite en Italie et la capacité, en France, de deux partis extrêmes à bloquer en permanence les décisions du Parlement n’en sont que deux exemples.
Pour résumer, face à l’envolée du coût de la vie et des affaires, ménages et entreprises ne seront sans doute pas complètement livrés à eux-mêmes et des défauts de paiement à grande échelle sont en conséquence peu probables ; situation qui présente, là encore, une certaine similitude avec la période de crise sanitaire.
Les superviseurs de la BCE citent les prêts d’immobilier commercial comme un segment auquel les banques devraient prêter particulièrement attention, notant qu’environ 30 % de la totalité des prêts non performants (pour un groupe de 40 banques faisant l’objet d’un examen ciblé) sont liés à l’immobilier commercial. Dans sa dernière lettre d’information concernant la supervision bancaire, la BCE prévient que, si les banques fournissent des efforts pour gérer les risques liés à l’immobilier commercial, processus et données demeurent pour leur part sous-optimaux. C’est donc un dossier qui mérite de retenir l’attention des analystes et des investisseurs.
Les grandes banques européennes adoptent des stratégies de plus en plus similaires, avec des modèles de gestion et d’activité qui convergent vers l’extrémité la moins risquée, la moins compromettante, du spectre. Même Deutsche Bank, qui s’inscrivait encore à contre-tendance voilà quelques années, a fini par remodeler ses activités et réduire les risques de son bilan.
La seule grande banque européenne qui fait actuellement figure d’exception est Credit Suisse, et notamment son pôle de banque d’investissement. La résolution de ses problèmes structurels prendra du temps. Même après sa recapitalisation et la restructuration de sa banque d’investissement – opération délicate s’il en est –, le groupe devra enrayer puis colmater la décollecte subie par son activité de banque privée.
À l’échelle du secteur, l’élément de surprise, si présent pendant la décennie qui a précédé la crise financière de 2008, est quasi inexistant. Les banques sont devenues particulièrement frileuses, allant jusqu’à éviter les transactions dans le collimateur des superviseurs, telles que les fusions-acquisitions transfrontalières, fondamentalement risquées et truffées de problèmes stratégiques et d’exécution. Ce n’est pas plus mal.
Les superviseurs résolument aux commandes
Une réglementation plus stricte et une supervision plus efficace, y compris via le mécanisme de surveillance unique (MSU) de la BCE, sont les facteurs clés d’un renforcement systématique du secteur. Ces dernières années, les tests de résistance ont révélé les uns après les autres que le secteur demeurait bien capitalisé et bien provisionné.
Pour venir en aide aux banques pendant la pandémie, les superviseurs ont fait preuve d’un certain degré de tolérance afin de ne pas décourager l’octroi de nouveaux crédits ainsi que d’autres activités. Cette stratégie a porté ses fruits et permis au secteur de traverser sans encombre des périodes instables.
Rien n’invite à penser que, face à la crise énergétique et à l’inflation, les superviseurs européens changeront de tactique et se montreront tout à coup intraitables vis-à-vis du secteur bancaire. Les risques dits réglementaires, particulièrement redoutés des banques et des investisseurs au cours de la décennie post-crise financière mondiale, ne seront pas plus menaçants pendant la crise résultant de la guerre en Ukraine qu’ils ne l’ont été pendant la pandémie. Si les banques se plient consciencieusement aux normes réglementaires, notamment sur le plan déontologique, les superviseurs européens n’auront aucune raison de venir jouer les trouble-fête.
Le rendement des fonds propres augmente