Le 1er décembre, Jérôme Lacaille a passé le relais à Thierry Gillouin de Nobili. Trois ans avant son arrivée à la direction générale, en 2015, le Crédit Immobilier de France (CIF) avait été dégradé de quatre crans par Moody’s. Cela sonnait le glas de cette banque sans dépôts : sa société de refinancement, parmi les plus importantes de la Place de Paris, ne trouverait plus preneur pour ses prêts d’accession à la propriété accordés aux ménages modestes. L’institution centenaire, détenue par 46 Sacicap (sociétés anonymes coopératives d’intérêts collectifs pour l’accession à la propriété), pesait alors 40 milliards d’euros de bilan. « Le directeur de cabinet du ministre des Finances d’alors y a vu un risque macroéconomique », rappelle Jérôme Lacaille. L’État a alors accordé une garantie au CIF : jusqu’à 28 milliards d’euros.
Une résolution ad hoc
Le 27 novembre 2013, la Commission européenne approuve cette aide d’État, mais exige en contrepartie une cessation d’activité et une résolution ordonnée, jusqu’en 2035 – l’horizon du stock de crédits. Les Sacicap ont eu du mal à accepter cet « outil contre l’aléa moral » et le coût de 150 points de base de la garantie de l’État. Chaque année, la Commission européenne dépêche un cabinet d’audit, l’ACPR ayant un « inspecteur résident ». Le nombre d’implantations nationales du CIF est réduit de trente à quatre. De 2012 à 2015, trois directeurs généraux se succèdent. Les salariés, initialement au nombre de 2 500, sont aujourd’hui 200. Ce plan de résolution ad hoc, le cadre européen instauré par la directive du 15 mai 2014 n’existant pas encore, reste unique, y compris au regard du démantèlement de Dexia avec l’État pour actionnaire.
« Nous avons reclassé la quasi-totalité des salariés, insiste Jérôme Lacaille. L’État a perçu 1,2 milliard d’euros de commissions et nos actionnaires ont touché 322 millions d’euros de dividendes depuis 2018. Nous avons redonné une fierté à l’entreprise. Le CIF est devenu expert en matière de gestion et de recouvrement de créances immobilières. »
Fin 2018, le CIF obtient l’autorisation de poursuivre son refinancement via des titrisations. En mars 2019, il réalise ainsi la première du marché européen répondant aux critères du label STS (simple, transparente, standardisée). L’opération portant 1,1 milliard d’euros de prêts immobiliers résidentiels (Residential Mortgage-Backed Securities, RMBS) d’une dizaine d’années de durée de vie est structurée par BNP Paribas et Crédit Agricole CIB.
La première émission STS du CIF, sous la marque Harmony French Home Loan, fait l’objet d’un placement privé. Volkswagen émet une titrisation STS de prêts automobiles peu de temps après. La première opération RMBS française labellisée STS, publique, porte sur des prêts à l’habitat originés par les 39 caisses régionales de Crédit Agricole et par LCL : 15 milliards d’euros.
Novembre 2019, mars et octobre 2020, etc. La signature Harmony French Home Loans s’installe auprès des investisseurs, avec un programme régulier, et les notations des agences Fitch et Moody’s. La crise sanitaire, qui impacte fortement le marché financier, ne ralentit pas l’établissement. Le CIF abaisse ainsi son coût de refinancement, optimise la valeur de ses actifs et réduit au strict minimum son recours à la garantie de l’État. Il enregistre maintenant sept éditions avec des émissions régulières et diversifie ses sources avec des créances sur de l’immobilier locatif.
« Nous avons travaillé deux ans avant notre première titrisation, se souvient Jérôme Lacaille. En 2017, nous avions confié la gestion de 20 % de nos créances à MCS, devenu iQera. Nous avions aussi constitué un portefeuille miroir dans l’optique de pouvoir comparer les performances. »
Dès lors, « nous avons choisi un seul outil informatique, dont nous avons racheté les sources et que l’on a transformé en deux ans, poursuit Thierry Gillouin de Nobili. Il n’était plus question de l’extinction, mais d’une montée en compétences et de la nécessité d’attirer des profils nouveaux : 70 % des salariés actuels sont arrivés après 2012. Notre stratégie a été validée par les actionnaires. Elle repose sur une maîtrise du risque de crédit, l’ouverture de sources de refinancement alternatif et un management collaboratif pour attirer et retenir nos talents. Nous réalisons une ou deux titrisations par an. »
Sur les 35 milliards de financements de 2012, le CIF en détient désormais 5 milliards. Les cèdera-t-il ? « Aucun intérêt patrimonial aujourd’hui, tranche Jérôme Lacaille. Les taux bas entre 2015 et 2021 ont engendré des remboursements anticipés, un peu plus de 9 %, avec des taux d’indemnisation actuariels très défavorables pour nous. Nous n’avons pu compenser cet impact qu’en abaissant notre coût de refinancement, grâce à la titrisation. La remontée des taux est plutôt une bonne nouvelle, sachant que nous avons pu prendre de bonnes positions de bilan. Elle rendrait en revanche plus coûteuse une éventuelle cession avec plus-value. En outre, notre recouvrement est assez performant pour avoir arrêté les cessions en 2019. »
Jérôme Lacaille en est convaincu : « La titrisation est un très bon outil, dès lors que la nature des risques et l’alignement d’intérêts sont bien pris en compte. Transparence, information et données sont les garanties contre les désastres enregistrés dans le passé. »
« Nous réalisons une ou deux titrisations par an. »
Thierry Gillouin de Nobili
« La titrisation est un très bon outil, dès lors que la nature des risques et l’alignement d’intérêts sont bien pris en compte. »
Jérôme Lacaille