Philippe Tibi, professeur d’économie à l’École polytechnique et notamment ancien président de l’Association française des marchés financiers (Amafi), a remis un rapport « pour lever le verrou du financement des entreprises technologiques » au ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, en juillet 2019. L’initiative qui en découle, « pour financer la quatrième révolution industrielle », a d’abord permis de mobiliser 23 investisseurs institutionnels et 6 milliards d’euros dans des fonds répondant aux critères du « label Tibi ».
Cette première phase (2020-2022), couronnée de succès, a été suivie d’une seconde, lancée sous l’égide du président de la République en juin 2023. Le 6 mai dernier, Bercy a dressé un bilan du « Financement Scale-up », pour les entreprises nouvelles et innovantes en hypercroissance dans le domaine de la tech.
92 fonds homologués
Le ministre délégué chargé de l’Industrie et de l’Énergie, Roland Lescure, et la Secrétaire d’État chargée du Numérique, Marina Ferrari, en présence de Philippe Tibi, de l’ensemble des investisseurs institutionnels et des acteurs de Place (fonds d’investissement et experts en financement), ont indiqué des premiers résultats très significatifs.
Cinq nouveaux grands investisseurs ont rejoint le projet, portant leur nombre total à 35. Parmi eux, La Française des jeux, le groupe ADP ou encore la MASCF se sont engagés à investir 7 milliards d’euros d’ici 2026 dans des fonds investis sur des valeurs technologiques cotées et non cotées.
Désormais, 92 fonds homologués gèrent actuellement quelque 35 milliards d’euros et pourraient atteindre une fourchette comprise entre 55 et 70 milliards d’euros de financement d’ici 2026. L’écosystème autour du financement de la tech se développe aussi avec 400 recrutements depuis le début de cette initiative.
Le private equity a la cote
Grâce à cette démarche incitative pour mobiliser l’épargne des institutionnels, surtout des assureurs, la France bénéficie d’un écosystème dans le non-coté qui la place « très loin devant les autres pays de l’Union européenne (UE) », explique Philippe Tibi, président du Comité exécutif et des comités techniques de « Financement Scale-up », en exclusivité pour Revue Banque (n° 892, 24 avril).
Davantage dépendante des fonds américains, l’Allemagne envisage de dupliquer le projet français, dans un contexte où l’UE se mobilise pour sa souveraineté économique. n
Que manque-t-il aux Allemands, qui nous envient votre initiative, pour motiver les investisseurs institutionnels à investir davantage ?
L’Allemagne travaille à un projet comparable depuis l’automne dernier. Les assureurs allemands sont soumis comme les français à la directive Solvabilité 2, mais ils ont davantage de contraintes d’actif-passif, du fait de garanties sur l’épargne. En attendant, Allianz fait partie des Limited Partners (LP) de notre initiative et joue un rôle important dans l’écosystème français.
L’Allemagne s’est aussi intéressée au fonctionnement du PEA français et a travaillé à une réforme de son épargne retraite...
La culture de l’equity est un vrai sujet en Europe. Les fonds de pension n’investissent plus en equity au Royaume-Uni !
La place de la gestion active devient inquiétante face aux ETF. La prolifération de la gestion benchmarkée pose un problème de granularité du marché actions en Europe. Ces fonds-là ne participent pas, ou peu, aux IPO (introduction en Bourse, ndlr). Ce problème est européen, et nous pensons qu’il doit être traité au niveau politique en Europe, tout en respectant l’autonomie de gestion des Asset Managers.
Les pays membres peuvent-ils partager de bonnes pratiques, notamment pour favoriser l’investissement long terme ?
En Europe, les fonds publics sont très limités, en raison d’une dette problématique et de politiques budgétaires. Beaucoup plus contraintes qu’aux États-Unis et en Chine. Pourtant la géopolitique et le climat imposent un reset économique de très grande ampleur. L’unité de compte est ici la centaine de milliards quand on examine les besoins énergétiques, écologiques, agricoles et militaires. Les fonds publics n’y pourvoiront pas, c’est pourquoi il est indispensable de mobiliser l’épargne privée européenne pour la transformer en capital. C’est l’un des objectifs de l’Union des marchés de capitaux. Soyons cependant conscients que le problème européen est l’addition de problèmes nationaux. C’est pourquoi il appartient au politique d’exprimer une stratégie claire et ambitieuse, dans chaque pays.
Aboutir dans l’Union des marchés de capitaux (UMC), est-ce la recette ?
Mon approche est complémentaire de l’UMC, un projet critique pour l’Europe. Je crois à une démarche bottom-up, resserrée sur cinq ou six pays de l’Union européenne.
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