Les secteurs stratégiques des paiements et de la finance sont traversés par des transformations structurantes, sous l’impulsion conjointe de la numérisation et de l’essor des nouvelles technologies. Si ces innovations offrent des opportunités en termes de simplicité, d’efficacité et de rapidité pour le grand public et les acteurs de marché, elles s’accompagnent aussi de risques. C’est pour les banques centrales, comme la Banque de France, un sujet majeur et elles se doivent de répondre efficacement.
La numérisation des paiements et des actifs financiers, plus connue sous le nom de « tokenisation », soulève tout d’abord un enjeu de souveraineté et d’intégration. Dans les paiements de détail, la fragmentation des solutions nationales et l’absence de solution paneuropéenne renforcent notre dépendance à des acteurs et standards non-européens. De façon similaire, la finance tokenisée pourrait favoriser un processus de fragmentation, à travers une multiplication non coordonnée de solutions privées de règlement basées sur la technologie de registre distribuée (Distributed Ledger Technology ou « DLT ») et d’infrastructures non interopérables. À la clef : un accroissement de notre dépendance vis-à-vis d’acteurs non-européens et non régulés.
MNBC : un nouveau sigle
à connaître
La numérisation interroge également la place de la monnaie de banque centrale, tant dans les paiements de détail avec la baisse de l’usage des espèces, que dans les paiements interbancaires dits « de gros ». Sur ce segment, le développement rapide de la finance tokenisée et des crypto-actifs interroge quant à l’actif de règlement utilisé pour les transactions sur actifs tokenisés.
Pour l’Europe, la numérisation soulève des enjeux sur l’unicité de la monnaie et la souveraineté des paiements. Elle doit porter une réponse cohérente et urgente, aussi bien pour les paiements de détail que de gros. Dans ce contexte, la Banque de France joue un rôle moteur au sein de l’Eurosystème dans les réflexions sur le développement de monnaies numériques de banque centrale (MNBC), tant pour les usages de détail que pour les transactions de gros.
Paiements de détail : la monnaie de banque centrale décline
Commençons par les paiements de détail. Ils connaissent depuis plusieurs années des changements profonds liés à la numérisation de nos économies. Depuis plus d’une décennie, on observe une diminution constante de l’utilisation transactionnelle des espèces. Pour mémoire, elles constituent aujourd’hui la seule forme de monnaie de banque centrale accessible au grand public. Parallèlement, les solutions de paiement numériques en monnaie commerciale progressent. Ainsi, en 2024, la carte est devenue le moyen de paiement le plus utilisé par nos concitoyens selon les enquêtes SPACE (Study on the Payment Attitudes of Consumers in the Euro Area) de la Banque Centrale Européenne (BCE)1. Elle pesait 48 % du volume total des transactions au point de vente. Les espèces, elles, ne représentaient plus que 43 % du volume total, contre 50 % en 2022 et 68 % en 2016. Cette tendance a été renforcée par l’essor du commerce en ligne, alors que le nombre de transactions effectuées en ligne a doublé entre 2019 et 2024 pour atteindre un quart des transactions réalisées en France.
Confiance et souveraineté :
un double enjeu
Ces évolutions profondes soulèvent un double défi pour les autorités publiques. En premier lieu, la numérisation croissante des paiements de détail questionne la place et le rôle de la monnaie de banque centrale dans les paiements du quotidien. Or, les espèces jouent un rôle clé pour garantir la confiance dans notre monnaie. Elles présentent également des caractéristiques utiles à tous, comme la gratuité, l’universalité d’acceptation, la confidentialité et la résilience. Elles sont aussi nécessaires à certaines personnes, notamment dans une logique d’inclusion.
Ensuite, le développement des paiements scripturaux a progressivement accentué notre dépendance vis-à-vis d’acteurs non-européens. Ainsi, les schemes cartes internationaux, qui détiennent certains standards propriétaires largement utilisés, traitent 66 % des transactions par carte au sein de la zone euro. Face à des acteurs étrangers forts de moyens financiers considérables et bénéficiant d’importants effets de réseau, les solutions européennes apparaissent très fragmentées : seuls cinq pays, dont la France, possèdent encore un système de paiement par carte domestique. Leur part de marché s’érode toutefois progressivement face à la concurrence des acteurs internationaux. Cette situation soulève donc des enjeux de taille en Europe en matière d’autonomie stratégique, de résilience opérationnelle et de localisation des données.
Cohabitation nécessaire entre espèces et monnaie numérique
Le projet d’euro numérique porté par l’Eurosystème, avec une participation active de la Banque de France, représente une réponse efficace à ce double enjeu. L’euro numérique constituera la continuation logique des espèces dans l’espace numérique : il s’agira d’un « billet numérique » permettant de bénéficier des principaux attributs du billet physique dans l’espace numérique. Son utilisation sera gratuite pour les particuliers et la fonctionnalité « déconnectée » offrira une confidentialité comparable à celle des espèces. Ces dernières resteront cependant largement accessibles et acceptées. Les pouvoirs publics, notamment l’Eurosystème, ont pris des engagements forts en ce sens, avec notamment la proposition de règlement de la Commission européenne visant à conforter le cours légal des espèces et, en France, la construction par la Banque de France d’une nouvelle imprimerie fiduciaire en Auvergne.
L’euro numérique renforcera l’intégration et l’autonomie stratégique européennes. Il permettra de disposer d’une solution paneuropéenne, utilisable partout et dans tous les contextes grâce au cours légal, fournie par des acteurs européens. L’euro numérique vise aussi à soutenir les synergies avec les solutions privées à travers le développement de standards ouverts et harmonisés sous gouvernance européenne. Les solutions privées, tels le système de paiement Cartes Bancaires en France ou encore Wero, portée par un large consortium de banques françaises, allemandes et du Benelux, pourront s’appuyer dessus pour étendre leur portée au-delà des marchés souvent nationaux auxquels elles sont actuellement cantonnées.
Des tests pilotes dès 2027 !
L’euro numérique constitue donc un projet stratégique pour l’Europe face à la concurrence de nouveaux acteurs étrangers. Il permettra notamment de préserver le rôle clé joué par les banques dans l’intermédiation financière puisqu’elles conserveront la maîtrise de la relation client. Elles seront en effet chargées de la distribution de l’euro numérique, selon un modèle économique incitatif encore à définir. Elles pourront donc tirer profit de l’infrastructure euro numérique pour déployer plus facilement des cas d’usage innovants. Les commerçants disposeront eux d’une alternative compétitive aux solutions de paiement existantes, accessible à tous leurs clients.
La décision d’émission de l’euro numérique par l’Eurosystème ne sera prise qu’après la finalisation du texte législatif proposé mi-2023 par la Commission européenne. Le débat démocratique pour définir les conditions dans lesquelles il pourra être utilisé s’accélère au niveau du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne, avec un atterrissage anticipé en 2026.
En parallèle, l’Eurosystème mène une phase de préparation à l’émission de l’euro numérique, notamment en définissant ses règles de distribution, en affinant ses choix techniques, y compris de fournisseurs technologiques. Il poursuit aussi les analyses sur des sujets clés, tels l’impact pour la stabilité financière ou encore le modèle économique. Une nouvelle étape pourrait s’ouvrir fin 2025 faisant suite à une décision positive du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, afin de mener dès 2027 à la mise en place de pilotes pour tester l’euro numérique dans notre quotidien.
Des tests déjà menés
sur la MNBC interbancaire
Second sujet majeur pour une banque centrale : les paiements interbancaires (ou « de gros »). Ici, la finance tokenisée fonctionne aujourd’hui sans la sécurité fondamentale apportée par la monnaie de banque centrale. Les acteurs de ce marché en sont pleinement conscients : la demande pour une MNBC interbancaire est forte. Elle est une garantie essentielle pour renforcer la sécurité et l’efficacité des transactions interbancaires tokenisées.
C’est pourquoi la Banque de France a joué un rôle pionnier en s’engageant dès 2020 dans une démarche d’expérimentations visant à explorer concrètement le potentiel de la MNBC interbancaire pour le règlement d’actifs tokenisés. La Banque de France a ainsi développé sa propre blockchain (DL3S) pour l’émission de monnaie de banque centrale sous forme tokenisée. En 2024, la Banque de France a activement participé à un vaste programme d’expérimentations mené par l’Eurosystème. Objectif : explorer les façons de régler en monnaie centrale des actifs tokenisés, en particulier le modèle dit « d’interopérabilité ». En pratique, trois solutions d’interopérabilité, fournies par les banques centrales française (DL3S), italienne (TIPS Hashlink) et allemande (Trigger), ont été testées. Elles permettaient d’utiliser la MNBC et de se connecter aux services Target et à d’autres DLT de marché dans des configurations européenne ou transfrontière.
L’ambition ? Un système monétaire numérique à deux étages
Le succès de ces travaux exploratoires se lit dans la participation massive du marché. Plus de 50 expérimentations ont été conduites au niveau de l’Eurosystème entre mai et novembre 2024, impliquant plus de 60 participants de marché provenant de 11 pays, pour un montant total d’opérations de 1,6 milliard d’euros. La solution française DL3S a suscité un engouement significatif avec plus de 40 participants de marché réunis autour de 18 cas d’usage portant sur la MNBC utilisée pour des opérations de livraison contre paiement, comme instrument de paiement et comme actif de règlement de paiements transfrontières.
Présentés dans un rapport de l’Eurosystème, les enseignements des travaux exploratoires confirment la demande forte du marché pour un actif de règlement tokenisé en monnaie de banque centrale. Au terme de ces travaux, la stratégie de l’Eurosystème est double. D’une part, il s’agit d’introduire à court terme une solution de règlement tokenisé en monnaie de banque centrale. Toute absence serait synonyme de retard stratégique pour l’Europe, dans un environnement fortement concurrentiel, et affaiblirait sa souveraineté financière. D’autre part, l’urgence d’une solution à court terme ne doit pas faire perdre de vue l’ambition de long terme : il s’agit de renouveler le système monétaire à deux étages dans le contexte d’une intégration des marchés de capitaux européens. Deux étages, c’est d’un côté la monnaie de banque centrale assurant l’ancrage et la stabilité du système, et de l’autre la monnaie de banque commerciale assurant le financement de l’économie réelle
Un projet en deux volets
Fort de ces conclusions, le Conseil des gouverneurs de la BCE a approuvé, le 1er juillet 2025, une feuille de route qui permettra d’utiliser la DLT pour le règlement des transactions en monnaie de banque centrale. L’initiative suit une approche en deux volets : le premier volet « Pontes » consiste en une offre à court terme pour le marché et le second volet « Appia » porte sur une solution potentielle à long terme.
Le projet « Pontes » vise à fournir une solution fondée sur la DLT de l’Eurosystème, reliant les plateformes DLT de marché et les services Target pour le règlement des transactions en monnaie de banque centrale. Dans ce cadre, l’Eurosystème prévoit de lancer d’ici la fin du troisième trimestre 2026, un projet pilote avec une solution unique intégrant les caractéristiques utilisées dans les travaux exploratoires de 2024 sur la DLT. Il permettra d’étudier la faisabilité d’améliorations supplémentaires en ligne avec les normes opérationnelles, juridiques et techniques des services Target. D’ici son lancement, l’Eurosystème examinera les demandes additionnelles d’expérimentations fondées sur la DLT.
Le volet « Appia » se concentre sur une approche à long terme. Il vise à développer un écosystème innovant et intégré en Europe et doit permettre de continuer à analyser les solutions fondées sur la DLT. Afin de garantir un dialogue continu avec les parties prenantes, l’Eurosystème mettra en place des groupes de contact dédiés avec les marchés pour « Pontes » et pour « Appia ».
Colonne vertébrale du système monétaire à deux étages, la monnaie de banque centrale joue un rôle structurant dans les paiements de détail et interbancaires. La garantie de l’unicité de la monnaie, de la sécurité des infrastructures de marché et des paiements, tout comme de la souveraineté monétaire sont autant d’enjeux qui doivent inciter les banques centrales à constamment innover pour s’adapter aux évolutions contemporaines. Comme rappelé par le Gouverneur de la Banque de France dans sa lettre annuelle au président de la République en 2025, ce contexte doit nous inciter à nous mobiliser à l’échelle française et européenne, afin de garder la maîtrise de notre souveraineté monétaire et de nos infrastructures de paiement. n