Comment évoluent les effectifs comptables dans la banque ? Les chiffres relevés par l’Observatoire des métiers de la banque (OMB) sur le périmètre AFB attestent de leur croissance : 3 940 en 2014 ; 4 300 en 2019 et 4 480 en 2021. Cette augmentation de 13 % en huit ans contraste avec celle des effectifs globaux de la banque, en baisse de plus de 11 %. Ce mouvement contra-cyclique est lié à l’augmentation et à la diversité des missions de ces experts de l’information financière, dont le rôle est essentiel et central. La population comptable est composée quasiment exclusivement de cadres (98 % contre 65 % pour l’ensemble des métiers de la banque).
Cette montée en expertise se traduit par des changements de positionnement pour jouer un rôle de « gardien du temple » auprès de la direction générale, en incarnant un pôle d’exigence et de qualité reconnu dans la transmission des éléments financiers à tous les partenaires : banques centrales, dirigeants et actionnaires, commissaires aux comptes... Cette posture, conforme à l’ADN du métier, nécessite toutefois d’assumer la mise en visibilité de son expertise.
En parallèle, l’évolution des normes renforce le rôle de conseil auprès du front-office dans la structuration des nouveaux produits et des contrats. Cela conduit à s’ouvrir à d’autres fonctions et à travailler en codéveloppement, dans une logique orientée business. Il n’est plus possible de démarrer un projet sans intégrer les équipes comptables, qui orientent l’alimentation en données fiables dès les outils de back-office. La direction comptable doit jouer un rôle de leader des données informatiques.
Enfin, il est aujourd’hui essentiel que les comptables développent leur esprit de pédagogie pour simplifier, expliquer, interpréter les informations financières complexes et hyperstructurées.
Une vision augmentée
de la fonction
Pour autant, attirer les futurs talents est le défi numéro 1 de la fonction. Malgré cette pratique « augmentée » du métier, la profession se heurte à une double difficulté pour attirer les compétences nécessaires et les fidéliser. La première est liée à la faible attractivité du secteur bancaire, qui fait moins rêver les jeunes que leurs aînés. Ils ont une image d’un secteur en déclin et confondent la réduction des agences avec le dynamisme de cette industrie, qui offre plus de 300 métiers différents et continue de proposer des parcours de carrière motivants. La seconde réside dans la persistance d’une image défavorable de la comptabilité en tant que lieu d’ennui profond.
Pour lever le voile sur la réalité positive et renouvelée du métier de comptable, les équipes peuvent compter sur l’allié de poids qu’est le développement de l’alternance. Les départements RH font part de retours extrêmement positifs d’étudiants, surpris et heureux de la convivialité et du relationnel dans le travail, de la diversité des tâches et aussi d’une rémunération plus élevée. Il reste toutefois du chemin à parcourir pour modifier l’image traditionnelle et montrer la fonction sous son nouveau jour.
Il s’agit aujourd’hui de réussir à conjuguer les évolutions sociétales et les nouvelles aspirations des salariés avec les exigences de la fonction.
Toutes ces évolutions ne sont pas encore suffisamment perceptibles par l’environnement. Si la pandémie mondiale a assoupli les modes de fonctionnement et l’organisation du travail, notamment avec le développement du télétravail, la mutation du rapport des salariés au travail et l’évolution forte des attentes – pour ne pas dire les exigences des collaborateurs – sont tangibles. Tout comme la volonté de rééquilibrage entre vie professionnelle et privée. Dans ce contexte, faire basculer la vision du quotidien d’un comptable est primordial. Aujourd’hui, les directions comptables s’organisent et se structurent de façon à limiter les périodes de surcroît de travail : les travaux nocturnes et le week-end deviennent de plus en plus rares et la charge de travail est mieux répartie dans l’année, en lien avec la récurrence des arrêtés et l’automatisation des tâches de production à faible valeur ajoutée.
Par ailleurs, face à la remarque régulièrement entendue lors des recrutements, « je ne veux pas faire de la production », l’organisation actuelle des directions permet d’éviter les silos. Le recul et le partage du savoir-faire entre collègues permettent aussi de réduire le stress lié aux exigences du métier.
Pour évoluer dans une vision « augmentée » de la comptabilité, il est plus que jamais nécessaire d’étendre ses compétences sur les volets financier, juridique, gestion de projet, data, modélisation... « On cherche des couteaux suisses ; pas seulement des comptables cadres mais surtout une personnalité adaptative, agile orientée vers l’international ».
Un écueil difficile à dépasser,
la formation
À ce jour, aucune école ou formation initiale n’est disponible. Le Centre de formation de la profession bancaire (CFPB) enseigne la comptabilité des sociétés mais pas celle de la banque elle-même. Seule une entreprise de formation continue (AFGES) propose un « diplôme en expertise en comptabilité bancaire et risques comptables », conçu avec l’Adicef.
Les directeurs comptables s’accordent pourtant sur la nécessité de maintenir « éveillées » leurs équipes, notamment pour maîtriser les risques opérationnels, disposer du bon niveau d’information, résister à la tentation de se laisser embarquer dans le flux perpétuel des arrêtés et livrables de conduite de projet.
Pour développer son agilité, comprendre les enjeux métiers, anticiper l’impact des évolutions réglementaires sur le futur développement commercial de la banque, il est indispensable de prendre du temps pour échanger et ouvrir son champ de vision. Cela passe par une révision des priorités et par le fait de s’autoriser à prendre part à des séminaires externes ou des conférences.
Pourtant, les directions comptables revendiquent de nombreux atouts. Force est de constater que cette fonction est devenue centrale dans les établissements financiers. En effet, la production comptable est la référence en matière de données chiffrées sur laquelle s’appuient toutes les autres fonctions.
Le rôle du comptable est désormais d’être l’interface de nombreuses parties prenantes opérant dans l’univers bancaire : organes de contrôle (commissaires aux comptes, administration fiscale, Banque Centrale Européenne et autres régulateurs...), direction générale et organes de gouvernance. Il s’agit de mettre en jeu des compétences spécifiques, souvent acquises en cabinet et indispensables à la banque.
La variété des activités au sein d’une direction comptable est souvent méconnue, avec une vision trop restrictive du métier. Qui – hormis les comptables eux-mêmes – sait qu’on y trouve des chefs de projets, des analystes et spécialistes normatifs, des auditeurs, des contrôleurs comptables, des modélisateurs de process – par exemple à la création de CSP (centre de services partagés) ou dans le cadre d’extériorisation de tâches répétitives –, des experts en évaluation spécialistes des règles internationales (couverture, juste valeur, dépréciations...), ou encore des contributeurs aux reportings extra-financiers pour la production desquels la rigueur de la culture comptable est nécessaire ?
Le comptable occupe également un poste de « vigie ». Connaissant toutes les opérations de sa société et son organisation, il peut évoluer vers d’autres fonctions pour lesquelles il a pu identifier un attrait spécifique. Grâce à la richesse des métiers de la banque, les possibilités sont très vastes. Parfois, des viviers partagés entre directions et pays peuvent être constitués.
Le défi de la fidélisation
Les compétences acquises dans une direction comptable peuvent être très recherchées pour d’autres fonctions et générer des difficultés à fidéliser. Cette émulation interne se joue trop souvent à la défaveur des comptables.
Il faut bien admettre que la « culture comptable » s’appuie sur des principes de précision et de fiabilité absolue. Cet état d’esprit nécessite forcément une acculturation des profils recrutés en dehors du vivier des comptables.
Un autre frein à l’épanouissement à long terme dans la fonction peut résider dans la multiplicité des injonctions réglementaires. Face à ces sollicitations parfois intrusives et à tendance exponentielle, une forme de lassitude des responsables comptables peut s’ajouter, générant une frustration du travail bâclé généralement intolérable pour ces profils. Et pourtant, les responsables doivent impérativement avoir du recul par rapport aux événements : ce qui ne peut être parfait un mois donné sera amélioré le mois suivant. Enfin, les comptables peuvent souffrir d’un manque de reconnaissance. Ils l’expriment en témoignant une certaine frustration de ne pas rendre compte directement à la gouvernance ou d’être valorisé uniquement dans des communications sur des points très techniques.
Pour lutter contre toutes ces difficultés, des initiatives ont été mises en œuvre, telles que des plans d’action pour réduire les écarts de rémunération entre les comptables et d’autres fonctions de la banque.
Le secteur est aussi extrêmement actif pour favoriser l’équité salariale dans toutes ses composantes (mixité, génération...) et met en place des programmes de formation, d’accompagnement, des accords d’entreprise et un pilotage régulier des progrès faits. D’autres initiatives consistent, par exemple, à mettre en place des bourses aux missions, pour faire vivre des expériences de trois à six mois dans d’autres fonctions ou des programmes de « reverse mentoring intergénérationnels », en créant des duos entre anciens et nouveaux pour l’entraide et la valorisation des acquis.
La plus grande mise en visibilité des comptables est un des leviers clés. Il peut s’agir de les associer très en amont à des projets de structuration ou de création de nouveaux produits, de les impliquer sur des grands projets IT, notamment en mode agile ou encore de les intégrer dans des task-forces pour des missions « commando » à forts enjeux.
Un véritable aggiornamento
La gestion du turn-over est un défi quotidien et commun à toutes les directions comptables, qui se conjugue souvent avec celles de la gestion de la pyramide des âges et de la transmission intergénérationnelle.
Pour répondre à ces défis, il est indispensable de développer une approche ciblée en termes de prospective métier et de développement des compétences. L’objectif étant de prévoir les besoins en technologie, en effectif qualitatif, afin d’adapter des parcours, voire des mutualisations de tâches avec maintien du contrôle et des exigences.
À l’avenir, il est notamment attendu de prolonger et d’étendre le recours à l’automatisation et à l’intelligence artificielle pour permettre aux équipes de dégager plus de temps pour l’analyse, la gestion des projets et la formation.
Les directions comptables ont également à préparer le remplacement de leurs collaborateurs plus seniors en organisant la transmission des connaissances. Ce sujet, identifié comme un risque opérationnel important, ne peut pas se contenter d’une documentation technique. Il est nécessaire qu’une transmission orale se fasse en parallèle, ce qui prend forcément plus de temps.
Au sein de l’écosystème bancaire, il est aussi essentiel de s’ouvrir aux autres fonctions et d’apprendre à mieux travailler avec chacun, qu’il s’agisse des autres fonctions finance, des risques, de l’informatique, du front-office, de la direction générale, des régulateurs externes, pour ne citer que les principaux. Auparavant un peu isolé dans sa saisie et sa production de chiffre, le comptable est maintenant analyste, conseil, éducateur et doit répondre à ses différentes parties prenantes, d’égal à égal.
En synthèse, soyons optimistes et confiants : les métiers de la fonction comptable ont de belles perspectives devant eux. L’apport de la comptabilité est aujourd’hui largement reconnu et les attentes de toutes parts garantissent à la fonction une place prépondérante et grandissante dans les établissements bancaires.
Cela n’est possible qu’à la condition d’un véritable aggiornamento qui repose largement sur la capacité des comptables à incarner la transformation de leur activité dans leurs postures et comportements au quotidien. C’est à cette condition que l’on pourra transformer la vision désuète d’austérité du comptable en une vision d’un métier technologique et dynamique.