Rencontre avec... Andrés Rubio, Chief Executive Officer, Intrum, et Thomas Duvacher, directeur général, Intrum France

« Les banques européennes nous voient comme un partenaire pour réduire leur coût du risque »

Créé le

08.12.2023

-

Mis à jour le

19.12.2023

Acteur incontournable du credit management en Europe, Intrum est très présent dans le secteur bancaire français. Qualité des prêts, « outsourcing » bancaire, enjeux de la directive « NPL » : Andrés Rubio et Thomas Duvacher décrivent les spécificités du métier de recouvrement de créances et font le point.

Quelle est l’expertise d’Intrum dans le recouvrement de créances ?

Andrés Rubio (A.R.) : Présent dans 25 pays d’Europe et s’appuyant sur une plateforme historique qui assemble diverses interfaces de programmation (API) et solutions de recouvrement et de reporting, Intrum collecte les créances impayées de 80 000 clients et récupère les sommes dues par leurs débiteurs ou leurs clients. Totalisant 200 milliards d’euros, elles viennent de 25 millions de consommateurs, une grande partie étant du Business to Consumer et une autre des créances d’entreprises. Il s’agit de prêts et de factures. Nos clients nous rémunèrent en pourcentage du montant recouvré avec succès. Nous rachetons aussi des prêts non performants (NPL) et recouvrons ainsi des créances pour notre propre compte. Nos équipes de recouvrement, environ 10 000 personnes, interagissent 250 000 fois par jour avec les consommateurs et les PME, réalisant 135 millions d’actions par an. Environ 30 % à 40 % se font par téléphone, le reste par lettres ou e-mails. Nous aidons 5 millions de consommateurs à se désendetter, soit 18 000 par jour. Ces actions et les données de référence sur les portefeuilles de créances renforcent nos prévisions de recouvrabilité et notre stratégie de recouvrement.

Les banques françaises ont-elles recours à vos services 

Thomas Duvacher (T.D.) : Intrum est fortement implanté dans le secteur bancaire européen, avec 23 banques clientes figurant dans le top 25 en Europe, 6 sont françaises. En France, où nous sommes très présents, le nombre de banques et de services financiers clients a progressé, entre 2021 et 2023, de 110 à 120. En 2023, notre clientèle s’est enrichie de 7 banques et 19 autres envisagent d’accéder à notre plateforme d’ici deux ans.

Pourquoi cet intérêt croissant ?

T.D. : Le recouvrement de créances n’est pas le cœur de métier des banques françaises. L’internaliser nécessite qu’elles investissent dans une plateforme et dans le capital humain : cela représente un coût. Toutes les banques, régionales, traditionnelles ou spécialisées dans le leasing, s’intéressent à l’externalisation de cette activité. Elles souhaitent accéder à notre plateforme en payant un coût marginal et qu’Intrum se charge du recouvrement.

A.R. : Les banques européennes nous voient comme un partenaire pour réduire leur coût du risque. Celui-ci est bas, à 35 points de base (pb). En montant absolu, cela représente tout de même 41 milliards d’euros. Une baisse de 1 pb générerait 1,2 milliard d’euros d’économies. Nos études de cas avec nos clients montrent que l’on peut améliorer la performance des expositions non performantes de 10 % à 15 %.

T.D. : Le coût du risque en France est généralement bas. Toutefois, les directions générales des banques demandent aux credit managers de le réduire autant que possible en accélérant les remboursements. De plus, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) demande à certaines d’entre elles de le baisser davantage.

A.R. : L’outsourcing réduit le coût du risque et le coût opérationnel. Le coefficient d’exploitation diminue avec l’amélioration du taux de récupération et la réduction de plus de 50 % du coût IT.

Votre activité est-elle risquée ?

A.R. : Le recouvrement est une activité sensible car nos clients nous transfèrent leurs clients. La manière dont nous nous comportons se reflète sur eux. Ils ont un risque financier et de réputation. Nous devons travailler de manière éthique, dans le respect des exigences réglementaires.

T.D. : Notre objectif est de recouvrer correctement les créances en leur nom et d’agir avec prudence pour ne pas perdre leurs clients. Aujourd’hui, certains souhaitent que nous les aidions à retenir et mieux fidéliser leur clientèle.

Quelle importance Intrum accorde à la technologie ?

A.R. : Elle joue un rôle crucial dans l’optimisation de notre efficacité opérationnelle. Nous avons d’ailleurs racheté Ophelos, une plateforme de recouvrement de dettes unique en son genre, révolutionnaire, basée sur l’intelligence artificielle (IA). Elle réduit les appels téléphoniques. Nos équipes peuvent ainsi se concentrer sur des situations plus complexes. Son déploiement en France est prévu pour 2024 et dans le monde d’ici deux ans.

Comment a évolué la qualité des prêts en Europe depuis le Covid ?

A.R. : La crise du Covid a impacté la consommation, ce qui la distingue des crises antérieures, marquées par un fort chômage et l’éclatement de bulles d’actifs. Aujourd’hui, les Européens ont des emplois et des revenus stables, mais dépensent plus vite qu’ils ne gagnent. Leurs coûts ont doublé, tandis que leur épargne s’érode avec l’inflation et les taux élevés. Cette situation est inquiétante. Notre sondage du European Consumer Payment Report 2023 montre également qu’en 2022, 25 % de 24 012 consommateurs dans 24 pays d‘Europe étaient chaque mois au point mort budgétaire, 50 % étaient en déficit et 35 % ont raté un paiement.

De même, 50 % détenaient un mois ou moins d’économies et 20 % n’en avaient pas. La moitié d’entre eux cherche des crédits pour combler leur déficit et 90 % réclament des hausses de salaires. Entre mi-2019 et mi-2023, selon l’Autorité bancaire européenne (EBA), la part dans le bilan des banques en Europe des prêts en « étape 2 » (dont la qualité de crédit s’est dégradée) a crû de 6,8 % à 9,9 %, soit 310 pb, pour s’établir à 2 750 milliards d’euros. Cette accélération implique pour les banques plus de provisions et de capital. Afin de préserver leurs fonds propres, les clients souhaitent que l’on intervienne avant l’étape 2. La situation s’aggravera lorsque les hausses des taux des prêts immobiliers se feront pleinement sentir. Les prêts en étape 2 passeront alors en étape 3, devenant des prêts non performants (Non Performing Loans, NPL). La situation des NPL pourrait se détériorer ces prochaines années en cas de hausse du chômage. Sur ce point, la hausse annuelle de 19 % au deuxième trimestre 2023 des banqueroutes en Europe, à un niveau record depuis 2015, ne rassure pas.

Quels sont les enjeux de la directive européenne sur les gestionnaires de crédit et les acheteurs de crédit (Directive NPL) pour le marché français ?

T. D. : Notre secteur étant lié aux consommateurs et aux banques, Intrum est très réglementé dans le monde. Avec la directive NPL et sa transposition prochaine, le régulateur du secteur bancaire, l’ACPR, deviendra celui des sociétés de recouvrement gérant des prêts non performants en France. Cela renforcera notre crédibilité et la confiance des banques à notre égard.

A. R. : La directive impose aux prestataires jugés clés pour les banques, en dehors des questions de capital, de respecter les mêmes règles telles que le processus fit and proper, le KYC (Know Your Customer) ou l’AML (Anti Money Laundering). Elle vise à accroître la liquidité du marché secondaire des NPL et permettre aux banques de vendre les portefeuilles à tout moment. Une qualité de service élevée en recouvrements réussis inspirera confiance aux acheteurs de NPL et rendra le marché secondaire plus liquide.

T. D. : Le stock de NPL en France atteint 70 milliards d’euros, le montant le plus élevé en Europe. Cela fait une dizaine d’années, avec une accélération ces cinq dernières années, que les banques françaises envisagent de céder leur portefeuille de NPL pour optimiser leurs coûts opérationnels et améliorer leurs ratios prudentiels. Aujourd’hui, avec la hausse des taux, les cessions se font à des prix moins avantageux qu’il y a cinq ans. À date, en Europe, ce sont les banques espagnoles et italiennes qui ont été les plus actives en matière de cessions et d’outsourcing

Propos recueillis par Tân Le Quang

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº887-888