Commençons par un petit rappel des règles. À quelles normes sont soumises les sociétés françaises en matière de comptabilité ?
Pour leurs comptes sociaux, les sociétés françaises doivent appliquer les normes comptables françaises. Ces normes font l’objet de règlements de l’Autorité des normes comptables homologués par les ministres de l’économie et de la justice. Cela concerne environ 5 millions d’entreprises. Ensuite, certaines entreprises ont des comptes consolidés. Si elles ont des titres, actions ou obligations, cotés sur un marché réglementé, elles doivent appliquer les normes internationales (IFRS), homologuées par acte délégué de la Commission européenne pris sur avis technique de l’European Financial Reporting Advisory Group (Efrag). Pour mémoire, cette association sans but lucratif de droit belge dont l’ANC est membre a pour vocation de développer un reporting financier et de durabilité de qualité en Europe. Dans les autres cas, pour ses comptes consolidés, la société a le choix d’appliquer ces normes internationales ou les normes françaises pour les comptes consolidés fixées par les règlements de l’ANC. Cette fois, il n’y a pas de recensement précis, mais on parle en centaines de sociétés concernées.
France, international... Voilà donc un domaine où l’Europe ne s’est pas lancée dans sa propre production de normes !
Pour les comptes sociaux, chaque pays a ses normes nationales et l’Europe a fait le choix de ne pas avoir de norme unique. Ce n’est pas indifférent, notamment pour les entreprises de taille intermédiaire. Quelque part, cela rend l’analyse difficile quand vous voulez investir sur une ETI ; il vous faut connaître les normes du pays !
Le choix d’avoir des normes internationales pour les entreprises sur un marché réglementé, comme les compartiments A, B et C d’Euronext, est lui très pertinent. Ces normes parlent aux investisseurs internationaux. Elles sont reconnues aux États-Unis. Quand une entreprise veut se faire coter aux États-Unis, elle n’a pas à refaire des comptes en normes américaines.
Ces normes internationales sont établies par un board indépendant. C’est clair. Il respecte des process très rigoureux, avec beaucoup de consultations. De surcroît, l’Europe a adopté le principe l’homologation. Bref, nous homologuons avec des possibilités de dérogations. Mais elles sont heureusement peu utilisées, sinon nous perdrions l’atout du côté international.
Quid des derniers règlements pris par l’ANC en matière nationale ?
Des règlements de décembre revisitent la distinction entre les dettes et les « autres fonds propres ». Ils assurent au passage un traitement identique des titres autodétenus entre les comptes sociaux et les comptes consolidés à l’actif du bilan, et non en déduction des fonds propres.
Un règlement du 4 avril précise le traitement comptable de la taxe exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises, instaurée par la loi de finances pour 2025 : avec l’impôt sur les sociétés du premier exercice clos à compter du 31 décembre 2025, mais avec une information en annexe d’un éventuel exercice clos avant cette date. Il traite aussi de la taxe sur les réductions de capital faisant suite à un rachat d’actions en charges, alors que les normes internationales conduisent à la traiter en réduction des capitaux propres. Ces règlements sont en cours d’homologation par les ministères concernés.
Quel est le rôle de l’ANC sur les normes internationales ?
L’ANC participe au processus d’élaboration de ces normes et à leur homologation dans l’ordre juridique de l’Union européenne (UE). Dès qu’un projet de norme émerge, l’ANC organise un groupe de travail composé d’acteurs de la Place concernés par ce projet. Ce groupe de travail rapporte à la Commission des normes internationales du Collège. Cette dernière prépare les réponses aux consultations de l’International Accounting Standards Board (IASB). Une fois adoptées par le Collège, elles sont publiées sur notre site.
En tant que membre de l’Accounting Standard Advisory Forum (ASAF) de l’IASB, l’ANC partage avec ce dernier et les principaux autres normalisateurs nationaux les problématiques que soulève le projet pour les acteurs français. En parallèle, elle participe aux travaux de l’UE visant, via l’Efrag, à promouvoir auprès de l’IASB une approche européenne des normes internationales, puis à conseiller la Commission sur leur adoption dans l’Union. L’ANC suit également les travaux d’interprétation des normes internationales conduits par l’IFRS-IC et réagit en tant que de besoin à ses projets d’interprétation.
Ça, c’est pour la théorie. Mais pour la pratique, pèse-t-on notamment au niveau international ?
On pèse par notre voix nationale et par la voix européenne, portée par l’Efrag ou la Commission européenne selon les instances. Le président actuel de l’IASB est allemand et très au fait des préoccupations européennes. L’Europe a eu récemment un sujet autour des Power Purchase Agreement, ces contrats de long terme entre un producteur d’énergie et une entreprise. Le traitement comptable peut modifier sensiblement l’intérêt de l’opération, par exemple selon que vous raisonniez ou non en valeur de marché. L’IASB a produit la norme rapidement avec la même approche que nous. C’est bien la preuve que l’Europe est écoutée.
En matière bancaire, une norme interpelle aujourd’hui : IFRS 18. Le flou est réel. L’ANC va-t-elle éclaircir les débats ?
Jusque-là, les normes internationales (IAS 1) ne prévoyaient pas une présentation standardisée du compte de résultat. D’où la mise en place d’IFRS 18, qui doit entrer en vigueur à compter de l’exercice 2027. IFRS 18 structure désormais la présentation des comptes de résultat consolidés en distinguant les produits et charges relatifs à l’exploitation, à l’investissement et au financement. Cette norme introduit deux sous-totaux obligatoires, le résultat opérationnel et le résultat avant financement et impôts. Elle permet également aux entreprises d’introduire d’autres soldes intermédiaires non prévus par la norme. Si tel est le cas, ces indicateurs de performance devront faire l’objet en annexe d’un rapprochement avec les soldes obligatoires les plus proches.
Dans le cadre d’IAS 1, l’ANC avait fait des recommandations visant à normaliser pour les acteurs français la présentation des comptes de résultat en identifiant des sous-totaux spécifiques au secteur bancaire, au secteur des assurances et aux autres entreprises. Ces recommandations vont tomber avec IFRS18. Le secteur bancaire français a de façon très légitime souhaité que des soldes intermédiaires non prévus par la norme fassent l’objet d’une harmonisation pour les banques. Tel est notamment le cas de d’identification du produit net bancaire dans le compte de résultat. L’ANC a donc constitué un groupe de travail sur ce sujet et il pourrait déboucher sur une recommandation sectorielle. Naturellement, cette démarche se fait en transparence avec l’IASB et avec les autres normalisateurs européens susceptibles d’avoir des besoins identiques à couvrir.
Quid de l’impact de la comptabilité dans la conduite des affaires ? Par exemple, l’impact de l’amortissement des survaleurs dans le cadre des rapprochements bancaires ?
Parlons du goodwill, ou du badwill, car sur le secteur bancaire européen, une partie des acteurs ont des valorisations boursières inférieures à leur valeur comptable, notamment à cause de leur faible rentabilité. Regardons le sujet avec le prisme comptable pour commencer. Ce thème a fait l’objet de lourds débats, d’autant que les visions étaient différentes entre les juridictions où les fusions-acquisitions sont fréquentes et les autres. Mais il a été conclu que l’amortissement n’était pas la bonne solution. Il aurait sûrement été fait sur une période longue et n’aurait pu échapper à l’impairment, cette analyse de la valeur potentielle car sur le temps long, on peut difficilement préjuger des évolutions futures.
Pour information, le traitement comptable des rapprochements fait régulièrement l’objet d’un examen par les normalisateurs. L’IASB est ainsi sur le point d’achever son projet de révision des normes IFRS 3 et IAS 36. Ce faisant, il confirme l’option, également retenu dans les normes nationales américaines, de ne pas amortir les survaleurs, mais d’effectuer régulièrement un test de dépréciation.
IFR3 parle de Business Combinaisons, autrement dit de fusions. L’idée du texte, c’est avoir beaucoup plus d’informations à donner au moment de la fusion et dans les années suivantes. Il peut être question de réduction de coûts ou de contribution aux résultats de la société... L’objectif est quelque part d’éclairer la réalité des survaleurs. Donc c’est par le biais de la combinaison des 2 textes (IAS 36 traitant le sujet des tests d’impairment) que l’IASB souhaite améliorer la situation. Mais fondamentalement, en comptabilité, on n’amortit pas les survaleurs !
Après, il y a l’approche prudentielle... Le superviseur dit : le goodwill, je le retire des fonds propres. On peut comprendre : en cas de crise, comment mobiliser des fonds propres si ce sont des choses immatérielles... L’Autorité bancaire européenne a fait des questions-réponses sur le sujet et la directive CRR confirme cette position.
On a vu ces dernières années monter en puissance les reportings extra-financiers. Mais avec la directive européenne Omnibus, la Commission 2 Van der Leyen semble détricoter les mailles réalisées par la Commission 1 Van der Leyen. Où en sont les travaux de l’Efrag en la matière ?
La directive CSRD actuelle souffre d’une imperfection majeure, son manque de proportionnalité. Elle impose en effet le même modèle de reporting de durabilité à l’ensemble des grandes entreprises, au sens européen du terme, à savoir les entreprises qui dépassent deux des trois seuils : un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros, un total de bilan de 25 millions d’euros et des effectifs de 250 salariés. Les normes de ce reporting ont fait l’objet d’un acte délégué de la Commission sur la base de l’avis technique de l’Efrag. Ce sont les European Sustainability Reporting Standards, plus connues sous le sigle ESRS. Elles sont très lourdes, totalement inadaptées pour des entreprises de taille intermédiaires. Par ailleurs, plusieurs pays majeurs, comme l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas ou l’Autriche, ne l’avaient pas transposée dans les délais requis. Cela introduit une différence de traitement inadmissible au sein de l’Union. Une révision était donc nécessaire.
Le processus législatif suit son chemin sur la base de la proposition de la Commission ; il est peu probable qu’il s’achève avant le début de l’année prochaine. En parallèle, l’Efrag prépare une simplification des ESRS : elle devrait faire l’objet d’un avis technique à la Commission pour le 31 octobre. Dans le détail, pour respecter cette échéance, l’Efrag devrait lancer une consultation publique sur son projet fin juillet. De notre côté, afin de faciliter ce travail, nous avons a animé un groupe de Place pour élaborer un projet d’ESRS simplifiées.
Quel est votre sentiment sur le sujet ?
Le bon équilibre est difficile à atteindre. Un allègement trop important des normes ne serait pas une réelle simplification puisque les divers besoins des parties prenantes (donneurs d’ordres, financiers, superviseurs, pouvoirs publics...) ne seraient pas couverts : ils feraient l’objet de demandes d’informations complémentaires, mais non standardisées.
Permettez-moi de me focaliser sur quatre points d’attention. Un, le reporting obligatoire ne concernerait dans le projet de la Commission que les entreprises de plus de 1 000 salariés. De surcroît, il est question de le remonter à 3 000, voire 5 000 salariés dans le cadre de l’examen du projet par les colégislateurs européens. Cela ferait sortir du champ un nombre très élevé d’entreprises pour qui la durabilité est un enjeu fort. L’opportunité d’avoir un reporting obligatoire très simplifié pour ces entreprises se posera dons. Il faut faire attention : on a trop demandé, gare à ne pas assez demander...
Second point : l’élaboration de normes sectorielles obligatoires est abandonnée dans le projet de la Commission. Or il est clair que les enjeux et les indicateurs pertinents sont très différents d’un secteur à l’autre. Les secteurs des mines, du pétrole, mais aussi par exemple de l’immobilier ou le secteur financier, sont très spécifiques. Des recommandations appropriées aux secteurs les plus sensibles seraient utiles, car on ne va pas imposer ses données à tous les secteurs ! Cette approche est retenue au niveau international où tous les standards sont à la fois des normes tous secteurs et des normes sectorielles.
L’élaboration d’une norme d’audit pour l’assurance limitée n’apparaît plus comme une urgence de la Commission, alors même qu’on observe des pratiques hétérogènes entre les pays et que l’expérience des premiers reportings a mis en évidence dans de nombreux cas la lourdeur de l’exercice.
Parce qu’elles se jugent à juste titre comme indépendante, certaines autorités considèrent qu’elles ont une large marge de manœuvre pour fixer le contenu du reporting dans leur secteur. Les autorités de supervision européennes ont tendance à exiger des informations extrêmement détaillées, s’abritant derrière leur mission et leur indépendance. L’ajustement en cours des ESRS doit être cohérent avec les autres demandes que ce soit de l’EBA au titre du Pilier 3, des superviseurs dans le cadre de leurs exercices de stress test climatique, de l’ESMA dans le cadre de SFDR. Il faut travailler de manière coopérative.
Personne n’avait demandé son avis à la Banque Centrale européenne et le 8 mai, elle a mis en garde contre un allégement excessif du cadre européen. Comment jugez-vous cette sortie ?
Un verre à moitié vide et à moitié plein ! La BCE a raison de dire : nous, superviseurs de banque, avons besoin que le secteur bancaire ne prenne pas de risques excessifs sur des sociétés exposées à des questions de durabilité. Parce qu’elles émettent trop de gaz à effet de serre, ont des actifs échoués... Les banques ont effectivement besoin de maîtriser ces risques. Elles ont donc besoin de données, y compris sur les petites sociétés.
En revanche, la mise en œuvre de la politique monétaire me laisse plus perplexe. Aujourd’hui, il n’y a pas de refinancement, mais de la liquidité excédentaire. Essentiellement sur la base des achats du papier d’État ! À quoi bon avoir des informations de durabilité très détaillées sur les entreprises ?
Peut-on faire véritablement exister l’extra-financier s’il n’est qu’à côté du financier. Certains analystes retraitent ainsi les bénéfices affichés de la facture carbone...
La cohérence et la complémentarité des états financiers et des états de durabilité est un enjeu clef. Tous les normalisateurs y travaillent. L’IASB finalise ses exemples de communication sur le sujet dans les états financiers. De son côté, l’ANC a publié en début d’année une contribution sur le sujet « Enjeux climatiques : quels liens entre les états financiers et les états de durabilité ? ».
Parlons de la demande d’information comptable de la part des investisseurs finaux. Dans le monde de la gestion d’actif, le développement des ETF passif se confirme. La comptabilité et l’analyse financière ne se sont-elles pas fait détrôner par le classement de capitalisation sur les grandes places boursières...
En fait, on assiste à une certaine polarisation des investissements avec d’un côté, la gestion passive sur des titres cotés via des ETF, et de l’autre, le private equity ; avec donc un retrait de la gestion active sur titres cotés.
Mais il y a une grande diversité d’investisseurs finaux et les institutions financières qui élaborent des produits financiers, que ce soient des fonds ouverts ou des ETF ont besoin d’informations sur les sous-jacents qu’ils choisissent. S’il n’y avait que de la gestion passive sur la base des grandes capitalisations, la composition des indices ne changerait pas !
La comptabilité et l’analyse financière restent décisives. Assurément, pour assurer les financements via l’endettement. Les états sont donc très utiles pour les analystes crédit. Côté actions, ils le sont assurément dans le cadre du private equity. Et sur les actions cotées, ils ont un rôle majeur dans les secteurs où les ETF sont peu présents pour des raisons de liquidité. Tel est le cas des petites et moyennes capitalisations... Enfin, il me semble que les grandes entreprises restent très attentives à leur communication financière.
Voyez-vous des risques – économiques et financiers – à la montée en puissance des ETF ?
Si les ETF permettent de simplifier les produits financiers, de réduire les coûts d’intermédiation et d’attirer un nombre plus élevé de financement vers les entreprises, alors leur montée est puissance est salutaire.
Le problème fondamental est celui de la qualité de la formation des prix sur le marché. De ce point de vue, le phénomène des ETF ne peut être analysé de façon séparée de la place de la gestion passive, du rôle des internalisateurs systématiques, du nombre des dérogations aux obligations de transparence... Bref, de la liquidité du marché.
Justement sur les marchés financiers. On a le sentiment que le développement des ETF supprime de la liquidité sur le marché continu et la concentre sur le fixing de clôture.
Est-ce un phénomène lié aux seuls ETF ? Pour mémoire, ceux-ci peuvent donner lieu à des transactions durant la journée de cotation. L’acheteur ou le vendeur a alors le plus souvent comme contrepartie un teneur de marché. Le phénomène de la concentration de la liquidité sur le fixing sur les marchés réglementés est réel. Même les fonds de gestion actifs ont vocation à intervenir au fixing, notamment s’ils ont un tracking error, c’est-à-dire un écart de comportement à l’indice, faible. On n’est jamais en faute quand on intervient au fixing. On constate donc cette attirance, notamment aussi pour des raisons de liquidité. De son côté, la liquidité intraday semble s’être déplacée vers les MTF, ces plateformes de négociation, comme Cboe. Quoi qu’il en soit, notons que dans l’environnement, où les tensions ont parfois été grandes, par exemple avec les déclarations du président américain, il n’y a pas eu, à ce stade, de véritables problèmes de liquidité.
Des ETF, passons aux indices et à la supervision des marchés européens. Les indices, c’est l’un des rares domaines de l’ESMA...
Soit ! Mais en réalité, l’ESMA ne supervise actuellement directement uniquement les administrateurs d’indices critiques, en un mot, l’Euribor... À compter de l’année prochaine, certains indices de pays tiers importés par des administrateurs européens entreront toutefois dans le champ de responsabilité de l’ESMA.
Tiens d’ailleurs, après le Brexit, vous aviez déclaré que la France devait être le leader à l’ESMA. Considérez-vous que ce soit le cas ?
Impossible de vous dire ce qu’il en est, je n’y suis plus depuis trois ans. En revanche, je peux vous détailler le pourquoi de ma déclaration passée. Une fois que le Royaume-Uni était sorti de l’Union, la France avait le marché financier le plus développé et le plus diversifié de la zone. Dans les 27, il y a des marchés financiers que l’on pourrait qualifier de « symboliques », vu leur taille. Les pays où il y a effectivement des marchés développés et des acteurs financiers importants, ont donc une responsabilité particulière. Au premier rang de ceux-ci, la France. Il nous faut donc faire valoir nos idées !
Robert Ophèle, dessinez-moi une bonne supervision européenne...
Déjà, je vous fais un constat. Voilà près de trente ans que l’on cherche à rapprocher et harmoniser les pratiques. Sympathique, mais ça ne marche pas ! C’est très lent parce qu’on est vingt-sept et que dans le même temps, nous avons en parallèle des phénomènes accélérés de digitalisation et passporting des produits financiers. Bref, on harmonise lentement alors que tout va vite à côté. Il faut donc faire un saut majeur dans une direction de supervision unique.
Comment ? Dans un supplément publié le mois dernier, en partenariat avec l’Amafi, Fabrice de Marigny propose des règles différentes selon les produits, les approches de commercialisation.
Tout à fait, mais vous connaissez beaucoup d’acteurs qui sont uniquement sur le marché domestique ?
Les acteurs non : dès que l’on se trouve à l’étroit sur le marché domestique, on veut s’ouvrir à l’Europe. Mais si je raisonne produits, je ne suis pas certain que les Sociétés Civiles de Placement Immobilier ou les Fonds Communs de Placement Entreprises sont des concepts très européens...
Je prends l’argument ! Il serait d’ailleurs souhaitable que le FCPE soit plus européen, notamment pour les entreprises qui ont des salariés dans plusieurs pays de l’Europe. Mais gardons pour notre échange que l’on peut réfléchir en pensant acteur ou produit. Si l’on cherche un produit où la supervision centralisée est nécessaire, ce sont les fonds monétaires. Pour quatre raisons. Un, ils sont couverts par une réglementation européenne et pas par une directive ; deux leur localisation est très concentrée dans quelques pays d’enregistrement ; trois, en général, on ne limite pas la commercialisation à un seul pays, même si sur ce point, la France est un peu atypique, à la différence du Luxembourg et de l’Irlande. Enfin, dans les crises historiques qu’on a vécues depuis vingt ans, les fonds monétaires, que ça soit aux États-Unis ou en Europe, ont toujours été des points d’attention très forts en raison des risques de run qu’ils présentent.
Autre sujet : les fonds Eltif. Ces fonds ont une définition standardisée, européenne. Les problèmes de liquidité sur ces produits qui investissent dans des actifs peu liquides ne sont pas négligeables. Une supervision européenne permettrait d’éviter les problèmes de level playing field ! Aujourd’hui, chaque juridiction a des petites différences d’approche et c’est un problème assez clair pour les acteurs, donc pour un réel développement européen.
Si vous pensez acteurs, et non plus produits, quelles sont vos réflexions ?
Il faut passer de l’approche individuelle à l’approche groupe. J’entends qu’il faut avoir une supervision unique pour les chambres de compensation, les dépositaires centraux... Prenons le cas d’Euronext. Il ne faut pas dire telle activité relève de l’ESMA, et telle autre, par exemple, Euronext Growth, qui est un MTF, de l’Autorité des Marchés Financiers. Si vous faites ça, vous ne simplifiez pas le paysage.
L’approche groupe a pour les acteurs un autre avantage. Elle permet de développer des succursales à la place de filiale. À la clef, un paysage plus simple et des coûts d’intermédiation réduits. La supervision unique ne doit pas être de rajouter une 28e supervision, aux 27 existantes. Ce qui ne veut pas dire que les autorités locales n’ont pas de rôle. Sur ce point, il est possible de s’inspirer de ce qui a été fait dans le secteur bancaire.
L’Europe met en avant désormais l’Union pour l’épargne et l’investissement. Est-ce un constat d’échec de l’Union des marchés de capitaux (UMC) ?
L’UMC n’a pas été à la hauteur des attentes. On change le nom. J’y vois un côté positif. Le sujet des marchés de capitaux ne concerne pas tous les pays européens, car leur développement est très différent d’un pays à l’autre. Alors que tous les pays ont de l’épargne et des investissements à faire.
Pourquoi ce qui a raté hier pourrait réussir demain ?
L’Europe avance toujours en période de crise. L’union bancaire s’est faite parce qu’on avait une crise. Je ne sais si crise il y a, mais la prise de conscience du déclassement de l’Europe en termes de croissance, de productivité, d’investissements... est bien réelle.
On cherche à drainer l’épargne européenne vers l’Europe et à rééquilibrer les financements bancaires et financement de marchés. Cela passe inévitablement par une réorientation de l’épargne des ménages. Selon vous, doit-il s’agir d’investissements direct sur les marchés ou indirects, c’est-à-dire intermédiés par des acteurs financiers, tels que sociétés de gestion d’actifs et assureurs ?
Par construction, les deux ! La réorientation des flux de particuliers doit être effectuée en fonction de leur appétence au risque. On ne leur forcera pas la main. Vous savez, on dit souvent que les particuliers français aiment bien l’épargne liquide, bien rémunérée avec si possible avec la garantie de l’État. Le Livret A a cette caractéristique financière majeure de faire de la transformation : même si c’est un placement de coût terme, il finance beaucoup d’emplois longs.
Les professionnels ont un rôle majeur dans cette orientation, en effectuant un travail de transformation. Tel est notamment le cas de l’assurance vie. Sur ce produit, vous pouvez officiellement récupérer votre argent à tout moment, mais cela ne se matérialise pas, notamment pour des raisons fiscales. Il y a là des marges de manœuvre, d’autant que le sujet de la charge en capital des investissements est en train d’être revu. Et puisque l’on parle fiscalité, serait-il incohérent de dire que si vous avez un avantage fiscal, il faut qu’il soit associé à des investissements dans l’Union européenne.
La pédagogie financière peut-elle aider – au moins – partiellement à cette réorientation ?
Elle est obligatoire, mais c’est un travail de longue haleine. La Banque de France y travaille, tout comme avec un prisme différent mais également indépendant, la Finance pour tous. Difficile de sensibiliser quelqu’un à 50 ans s’il ne l’a pas été avant ! C’est pour ça que le cursus de l’éducation est très important. Il fût un temps où courrait l’idée d’ouvrir un produit à la naissance, bloqué jusqu’à la majorité, investi dans des produits de long terme. Cela pourrait contribuer à une sensibilisation des jeunes. On s’aperçoit en effet, que les pays où les gens sont peut-être le plus formés, sont ceux où la retraite se fait par capitalisation.
En matière d’éducation, les pouvoirs publics et l’industrie n’ont pas une responsabilité importante dans quelques ratés... Par exemple, en France, on a traduit le « return/risk » de Markowicz en «rendement/risque ». Mais l’ancien prix Nobel d’économie n’a jamais parlé de yield. Le rendement est un terme de rentier, un vocable du monde obligataire, à la différence du mot rentabilité...
C’est vrai. Le rendement, c’est même un terme de paysan, de terrien. La terre qui ne ment pas, combien de quintaux de blé elle produit chaque année ? Quid du rendement à l’hectare ? Sur la finance, on devrait être dans une autre dynamique, notamment pour traduire la notion de long terme. L’indicateur à employer devrait répondre à la question : le capital que j’ai mis, il est devenu quoi ? Il faut aussi ne pas nous limiter au seul impact financier. J’ai eu un super rendement dans la mine de charbon ! L’éducation et la mesure doivent aussi prendre en compte l’extra-financier. L’éducation financière doit également couvrir cela.
Un jour, alors président de l’AMF, vous aviez déclaré lors de vos vœux à la place, chiffres de la Banque Centrale Européenne à l’appui, que la bourse avait cessé de financer l’économie, puisqu’elle rendait plus d’argent au marché sous forme de dividende et de rachats, qu’elle n’en absorbait pour financer l’économie. Au-delà de la pédagogie, ne faut-il pas aussi s’interroger sur quelques dysfonctionnements du système ?
Il y a toujours sur un marché des flux sortants. Avec les dividendes d’un côté, mais aussi les rachats d’actions. L’autre côté de la balance, c’est l’attraction des marchés financiers pour se financer et fixer des valorisations. Et aujourd’hui ce n’est plus chez nous – c’est-à-dire en Europe, que celà se passe... mais ce n’est pas une fatalité.
Les marchés se sont fait tailler des croupières par le non-coté. C’est étonnant : on n’a cessé de travailler sur la liquidité, la liquidité et la liquidité, et finalement les capitaux filent du côté des placements illiquides...
Coté et non-coté sont fondamentalement complémentaires et le coté est en principe une voie de sortie naturelle du non-coté. Le cycle d’expansion du non-coté n’est-il pas en train de se retourner ? Notamment parce que les situations économiques deviennent plus troublées. Dans ces métiers là, la liquidité – très faible – peut disparaître complètement. Comme elles ne sont pas issues de prix de marché établis avec certains mécanismes et une certaine transparence, les valorisations peuvent avoir des révisions extrêmement extrêmement fortes.
Les marchés sont à la peine, mais la Commission européenne a lancé une consultation pour réouvrir un peu les choses. La remise à plat de quelques éléments techniques pourrait permettre d’améliorer la situation. Il faut aussi se pencher sur la fragmentation de la liquidité, notamment pour des questions des frottements fiscaux. Les règles actuelles ne poussent pas à investir dans un autre marché de l’Union. Il n’y a pas de genre de sujets aux Etats-Unis.
Un mot justement de conclusion sur ce point : Trump n’est-il pas la chance de l’Europe ?
Il est un risque et une opportunité. À nous, de faire en sorte que la seconde approche l’emporte. Même si une chose ne frappe, c’est la profonde hostilité des américains envers l’Union européenne, même si elle n’a jamais été bâtie contre eux.